Sur le RING

Zero Dark Thirty

SURLERING.COM - CULTURISME - par Simon Riaux - le 28/01/2013 - 8 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Le dimanche 1er mai 2011, Barak Obama annonce à ses concitoyens et au reste du monde la mort d'Oussama Ben Laden. Mâchoire serrée, discours sobre pour ne pas dire atone, tout dans l'attitude du Président évoque une forme de reddition sourde, l'impossibilité de célébrer la fraîche victoire, la tentation même de s'en excuser. Comment le leader du monde libre a-t-il pu en être réduit à susurrer du bout des lèvres pareille nouvelle ? L'Amérique, un genoux à terre depuis les attaques du 11 septembre 2001, ne venait-elle pas de prendre l'ascendant symbolique sur son adversaire, en débusquant et éliminant sa Nemesis, au cours d'une opération remarquable d'audace ? C'est à ces interrogations que répond Kathryn Bigelow avec son inouï Zero Dark thirty, œuvre appelée à marquer son époque et la représentation cinématographique des théâtres d'opération.





L'erreur et la faiblesse de ses Démineurs oscarisés était de s'évertuer à transformer l'hyperréalisme en spectacle opératique, à coup d'explosions en slow motion, d'effets de particules photo-réalistes, et de détonations certifiés dolby surround. Un contresens que le film s'efforçait de corriger à mi-parcours, notamment lors d'une séquence d'embuscade éprouvante, où l'ennemi se faisait silhouette évanescente, que même l'arsenal haute définition de l'opératrice Bigelow ne parvenait à capturer. De cette subversion de son propre dispositif cinématographique par la mise en scène elle-même, Kathryn a tiré toutes les leçons, comme en témoigne la genèse de Zero Dark Thirty. À l'origine de ce projet, un homme, Mark Boal (dont le travail journalistique inspira Démineurs), un titre, Kill Ben Laden, et une idée : retracer une décade de traque stérile, et la lente prise de conscience par un colosse aux pieds d'argile que le sol se dérobe sous ses pieds. Le discours présidentiel du 1er mai 2011 aurait logiquement dû mettre un terme à ce projet alors très avancé, si Bigelow n'avait pas su imposer cette idée simplissime, que la réalité venait de complexifier d'une pirouette inattendue : « il n'y a qu'à changer la fin ! » déclarera-t-elle, sibylline.

Sibylline, car le film qui nous intéresse se part des atours du documentaire, embrasse la structure balisée et typiquement américaine de la digestion mythologique du réel pour nous conter en creux une inexorable défaite. Fondu au noir, bande-son du 11/09, et séance de waterboarding, le film s'ouvre sur deux identités remarquables, indissociables du cinéma guerrier de ces dix dernières années, tout y est clairement identifié, et notamment l'adversaire, la cible, à savoir Oussama Ben Laden. Nous sommes en 2003, et il ne fait aucun doute que la jeune Maya (Jessica Chastain), envoyée sur un site secret pour diligenter LA traque, bénéficiera de l'attention et des moyens de son employeur, la C.I.A.



La caméra ne s'attarde ni sur les victimes, ni sur les bourreaux. Il n'est pas question ici de juger la méthode, encore moins d'introduire une quelconque forme de morale ou de justification. Une prise de hauteur nécessaire, bienvenue et qui achève de ridiculiser ceux qui aujourd'hui ne peuvent envisager le film que sous l'angle de la torture et de sa représentation. Si Bigelow se moque éperdument de ces questions, ce n'est ni par patriotisme, chauvinisme aveugle ou dévotion mystico-militaire. Pour elle la problématique est ailleurs, dans la la lente dissolution des effectifs, des objectifs, et in fine, de l'ennemi.

Régulièrement scandé, lors des interrogatoires, des briefings, visio-conférences, et autres réunions de crise, le nom de Ben Laden va se faire de plus en plus rare au fur et à mesure que Maya se rapproche de sa cible, jusqu'à se désincarner totalement dans le dernier tiers du métrage, où l'homme à abattre n'est plus désigné que par un acronyme à la neutralité clinique : OBL. Il en ira de même pour ses sous-fifres et complices, dont on brandira les photos, avant de hurler les noms à des nuées de prisonniers hagards, pour finalement réaliser que tel patronyme était un surnom, que telle photo était celle d'un proche. Les identités fondent, les individus se désagrègent, sans que la diaphane Maya ne puisse rien y faire.

Et pendant ce temps, le camp Occident compte les victimes, Madrid, Londres, Islamabad... les attaques se multiplient, les victimes s'accumulent, jusque dans les rangs de l'Agence. Les G-men et G-girls ne comprennent plus, ne voient pas l'obsolescence qui les menace et qu'ils provoquent, recyclant les vieilles méthodes de la Guerre Froide. Or, et c'est l'une des leçons superbement mises en image par la réalisatrice, si comme autrefois le front est international et diffus, le conflit, lui, est brûlant. Restaurants, trains, bus et corps sont pulvérisés, les victimes s'écroulent et s'enflamment, privées du combat qu'elles appellent de leur vœux. Malgré la chasse, le mal se dissimule et s'insinue tel un filet de sable, qu'il glisse entre les doigts de l'(anti)héroïne où s'insinue dans les godillots de ses supérieurs, incapable d'appréhender les forces à l'œuvre. Seule la détermination de Maya, à laquelle l'œuvre rend un hommage quasiment religieux, lui permet (en apparence) de vaincre. C'est ce que ne peuvent comprendre les hauts-fonctionnaires des services de renseignement, dont l'absence de vue éclate à la fin d'un briefing, où le Directeur de la C.I.A. demande à son bras droit son opinion au sujet de l'encombrante walkyrie. « Je crois qu'elle est putain de brillante » esquisse le nervis en costume. « Nous le sommes tous », réplique sèchement le grand patron, conscient que ce n'est pas sur le terrain de la pure intelligence que se joue ici la bataille. Conscient également qu'il ne peut ni ne pourra jamais toucher du doigt ce qui permit à son employée de découvrir envers et contre tous la planque de l'ennemi public N°1.

Étant acté que les terroristes prolifèrent, que leurs adversaires sont incapables de déjouer leurs attentats -quand ils n'en sont pas les premières victimes- le dernier tiers de Zero Dark Thirty, son climax en forme de vengeance ultra-sophistiquée, devait logiquement rétablir Hollywood, le Pentagone et la C.I.A. sur leur piédestal en leur donnant l'occasion de tuer enfin l'über-bad-guy. Logique hollywoodienne que Bigelow pirate totalement, puisqu'elle ira jusqu'à prendre à rebours l'implacable tension dramatique libérée lors du raid des Navy Seals, lors d'une séance d'identification qui établit définitivement le dispositif cauchemardesque du métrage. Oussama Ben Laden n'existe pas, la caméra elle-même sera tout à fait incapable d'enregistrer sa présence, son être, sa dépouille même, échapperont finalement à l'image. Vague silhouette qu'enveloppent les ténèbres, corps informe atomisé par des inserts interdisant toute reconnaissance, puis forme floue, représentée à l'image via un écran (celui d'un appareil photo embarqué par les Seals), la cible demeure mouvante, toute criblée de balles qu'elle soit.

Les deux ultimes séquences de Zero Dark thirty ne feront que sublimer ce sentiment vertigineux, celui d'avoir assisté à une fausse victoire, au dernier pas avant la chute vers l'abîme. Maya retrouve ses fiers soldats, ceux qui quelques minutes plus tôt expliquaient au spectateur ne suivre ses directives que parce que la jeune femme faisait preuve d'une détermination galvanisante (celle-là même qui leur fait défaut ?). Les tueurs d'élite se désintéressent du corps, devenu poids mort au sens propre, et se donnent l'accolade en autopsiant le matériel informatique dérobé à l'ennemi. Seule encore focalisée sur le cadavre engoncé dans un sac à viande, Jessica Chastain vient confirmer l'identité de la cible. Ses yeux ne pourront se fixer sur ce visage, que le découpage nous interdira de voir, et pour cause, il n'existe pas. C'est là le piège de Zero Dark thirty, de la guerre contre le terrorisme, de notre univers globalisé, quelque soit l'objectif, le point de focale, nous en approcher nous condamne irrémédiablement à nous immerger dans le flux, et donc perdre de la définition, de la netteté. Principe que le film illustre lorsque Maya scrute une série de moniteurs où apparaissent des prisonniers auxquels est montrée la photographie d'un homme à identifier, au fur et à mesure que l'héroïne et la caméra s'approchent, l'image se dissout, se délite. Impossible de distinguer les traits des visages émaciés, les muscles des corps suppliciés, le vrai du faux, les prisonniers eux-mêmes ignorant alors que leur témoignage est erroné, induit en erreur par un cliché trompeur. Une fois de plus.

La dame de fer aux cheveux de feu est seule, assise dans l'immense carlingue d'un gros porteur de l'armée américaine. « C'est pour vous toute seule, vous devez être sacrément importante ! » s'exclame un soldat venu l'aider à embarquer. Celle dont nous ne savons rien, ni parcours intime, ni failles ou lignes de forces fend alors l'armure, et révèle un gouffre béant de détresse. Elle qui n'a pas versé une larme pour les camarades tombés, ne s'est jamais émue des trahisons et coups bas subis par ses proches, la voilà qui s'écroule, sous le coup d'une double révélation. L'impossible incarnation de l'Ennemi, et donc par extension, son omniprésence-omnipotence, ainsi qu'un état de fait plus cruel encore, à savoir la révélation de sa propre nature. Ceinturée dans cette soute qui se referme sur elle, Jessica Chastain évoque une fantasmatique arme de destruction massive, un dispositif à tête chercheuse que ses employeurs, une fois la besogne accomplie, vont ranger au hangar.

À son tour de se dissoudre (bien malgré elle) dans le flux impavide du champ de bataille globalisé, et Kathryn Bigelow d'emballer avec une maîtrise tétanisante un chef d'œuvre à mi-chemin entre document d'actualité, reconstitution et mise en abyme des angoisses existentielles d'un Occident pris à la gorge. Tandis que nous osons à peine nous demander si la guerre contre le terrorisme n'est pas perdue d'avance, la réalisatrice nous propose une réponse qu'il faut avoir le courage de regarder en face. 

Simon Riaux




Toutes les réactions (8)

1. 01/02/2013 11:53 - kawha

kawhac'est bien ecrit mais c'est un peu de la branlette. "...la voilà qui s'écroule, sous le coup d'une double révélation. L'impossible incarnation de l'Ennemi, et donc par extension, son omniprésence-omnipotence, ainsi qu'un état de fait plus cruel encore, à savoir la révélation de sa propre nature. " j'ai une explication plus simple: c'est une gonzesse.

2. 01/02/2013 15:38 - Rosco

RoscoJ'attendais un peu plus de lucidité de la part du Ring sur un tel film. Sous les dehors d'un film "indépendant", il s'agit ni plus ni moins que de grossière propagande. Sachez par exemple qu'en échange de moyens matériels très conséquents, la mère Bigelow a accepté que son scénario soit entièrement soumis à l'approbation des autorités américaines. Bref, c'est un film écrit par la cellule communication de la CIA, et truffé de mensonges et d'inexactitudes - puisqu'il a été maintes fois fait remarqué que l'utilisation de la torture, abondamment justifiée et même glorifiée dans le film, n'a pas été déterminante pour l'opération anti-Ben Laden (dont certains officiels de la CIA admettent même qu'il a probablement trouvé la mort en 2001...).

Artistiquement, on ne peut que se rallier au jugement de Bret Easton Ellis, selon lequel, si Bigelow n'était pas une femme (Ellis parle de "very hot woman", i.e. une bonnasse), elle serait consiédérée comme un cinéaste moyennement intéressant. Personnellement, j'ajoute que si elle n'était pas l'ex de Cameron, elle n'aurait probablement jamais dépassé le stade du ridicule "Point Break", thriller basique pour ado.

Ouvrez les yeux : une mégère féministe tapine pour les néo-conservateurs en nous reservant "24heures" à la sauce pseudo-indé.

3. 02/02/2013 14:52 - RifRaf

RifRaf@Rosco
La lucidité vous interdit visiblement de vous rappeler que le film était en production depuis plus de quatre ans (bien avant Démineurs en réalité) et devait narrer originellement l'échec de la traque en question... Les évènements ont naturellement amené le scénario a être changé en profondeur...
Que la communication de la CIA ait joué un rôle, c'est évident, cela n'empêche en rien un réalisateur, en l'occurrence une réalisatrice, de subvertir son message par le biais de la mise en scène. C'est tout l'objet du cinéma figurez-vous.
L'histoire du Septième Art regorge de projets dont l'image transforme le sens initial du script.

4. 03/02/2013 00:39 - Caron

CaronObama « le leader du monde libre ». On repassera. « L'Amérique un genou à terre », « un Occident pris à la gorge ». Ah oui ? Quelle gorge ? Mais surtout quelle main ? « le film qui nous intéresse embrasse la structure balisée et typiquement américaine de la digestion mythologique du réel pour nous conter en creux une inexorable défaite. » La ''digestion mythologique du réel'', concept intéressant, mais qui mériterait d'être renversé sur lui-même. Comment peut-on mythologiser le réel, quand on ne sait plus de quoi la réalité est faite ? Et si l'Amérique est défaite, c'est parce qu'elle gagne par défaut, ce qui, par conséquent, abolit les règles du jeu. Il n'y a donc plus de gameplay, de support visible à la lutte entre deux camps. La victoire s'est confondue avec la défaite. Au surplus, c'est la réalité qui est cinématographique, et non l'inverse. Ce film, en définitive, n'est que le dédoublement insensé - sous le signe de l'image - d'une guerre floue, onirique et sans consistance. Rendu là, ce n'est même plus de la propagande.

5. 03/02/2013 13:59 - Rosco

Rosco@rifraf : "subvertir son message par le biais de la mise en scène". Amusant. Sauf qu'il est difficile de "subvertir" quoi que ce soit quand le prêt de matériel est subordonnée à la réécriture du scénario par celui qui possède le matériel. De plus, vous qui connaissez si bien le cinéma et son "objet", vous devriez savoir que ce sont les assurances qui ont le final cut aux USA, et pas du tout le réalisateur.

La traque de Ben Laden est déjà une mise en scène médiatique, et ce film en est la justification a posteriori. Ne vous laissez pas hypnotiser par la forme : ce film, c'est l'équivalent de Rambo ou des Bérets Verts.

6. 15/02/2013 13:27 - Ju

JuLe Navy Seal qui est poursuivi par Le Pentagone confirme la véracité du film et sa précision sur les faits. Le tireur confirme aussi.

7. 19/02/2013 09:43 - RifRaf

RifRaf@Rosco

C'est difficile en effet. C'est bien pour ça que les bons réalisateurs sont rares. Pour ce qui est du final cut, c'est une question extrêmement complexe, un jeu d'influences, billard à trois bandes entre production, distribution et réalisation, lequel joue beaucoup plus souvent en faveur du film qu'on ne veut bien le croire vu de chez nous. Nombre de metteurs en scène n'ont contractuellement pas le final cut, mais parviennent néanmoins à l'imposer. Une petite analyse des méthodes de Ridley Scott pour y parvenir (quelle que soit votre opinion sur les travaux du bonhomme) vous éclairerait sans doute.

8. 09/03/2013 12:30 - Infamous

Infamous" Il n'est pas question ici de juger la méthode, encore moins d'introduire une quelconque forme de morale ou de justification. Une prise de hauteur nécessaire, bienvenue et qui achève de ridiculiser ceux qui aujourd'hui ne peuvent envisager le film que sous l'angle de la torture et de sa représentation. Si Bigelow se moque éperdument de ces questions, ce n'est ni par patriotisme, chauvinisme aveugle ou dévotion mystico-militaire." Rétablissez la forme affirmative, et vous aurez une bonne illustration de ce qu'est ce film. Au mieux, il est irresponsable, au pire il est sadique. La seule subversion possible est de voir la construction d'un film en centon de discours patriotiques (les vrais, pas ceux des bureaux, celui qui se lit dans 15 mains levées lors de la question digne d'un Stalone cherchant ses ouailles - on lui accordera le mérite de l'héroï-comique - : "Qui a déjà vécu un crash d'hélicoptère ?"), dont la lourdeur du trait ne démontrerait que son auto-dérision.

Concernant l'article, des propositions me font sourire, car elles sont réfléchies, mais injustifiées. La dilution de l'Ennemi dans un corps sans visage vers une "omniprésence" est une idée intéressante, mais cette absence, ne résulte-t-elle pas d'une impossibilité à faire jaillir le visage du vrai UBL ? Ce serait une crudité ingérable, entravant toute "symbolique". D'ailleurs ce nom de code UBL, même s'il joue vraisemblablement sur une dilution identitaire, reste complètement incarné dans les appels des soldats pour faire sortir "Usamah" de sa cachette. C'est l'incarnation de son nom qui accomplit sa sentence : langage performatif auquel pourvoit l'armement lourd, véritablement désincarné de ces machines à tuer ("J'ai tué XXX à travers la porte"). Pour finir, je vous suit sur votre lecture du statut de Maya à la toute fin : elle est une arme de destruction massive. Deux lectures possibles : ou la perte de l'ennemi fonde une complète perte de repères ; ou les larmes sont le soulagement de celle qui passa sa vie à traquer l'Autre, pour enfin se retrouver seule. Cette perte de l'Ennemi, le deuil de l'Autre qui a pourtant détruit notre monde en construisant notre dessein, est tourné selon une espèce de complaisance qui me semble soit jubilatoire (si l'on adhère au "Vous devez être quelqu'un d'important") soit malsaine (je vous passe ma lecture excrémentielle du fond derrière Maya, entre le rouge et le marron, fondant un drapeau plutôt sympas je dois l'admettre). - On peut lire à ce sujet un fragment de Pascal Quignard dans "La barque silencieuse", où il est question du deuil de l'adversaire.

Au demeurant, votre article propose une grille de réflexions intéressantes, dont il faudrait pousser encore plus loin les ramifications projectionnelles. Moi qui ne voyait (et encore) dans ce film que l'éjaculation calculée d'une opération développant encore la thèse : "La fin justifie les moyens", vous m'avez donné à réfléchir.

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Simon Riaux par Simon Riaux

Ancien rédacteur en chef adjoint d'Ecran Large. Secrétaire général des éditions Ring.

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