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La France, l'Histoire et le Moi

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Poucet - le 24/06/2009 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Jacques Laurent ou le combat pour la liberté du roman.


Dresser le portrait d'un écrivain est un exercice dont la liberté laisse place à nombre de fantaisies possibles. On peut très bien se la faire à la Jérôme Garcin, dans Les Livres ont un visage (1) : il marchait longuement, pendant des heures, chaque jour, sur la plage de Châtelaillon, traînant derrière lui ses méditations d'une gravité ombragée. Les tournesols et les troglodytes mignons lui procuraient compagnie charmante. Il aimait les huîtres et son chat Ouinouin... On peut se la faire comme ça, donc. Ou pas. Si les livres ont un visage, sous-entendu celui de leur auteur, j'ose pas trop imaginer la gueule des bouquins de Jacques Laurent, qui doivent ressembler à un vieux SAS écorné, taché de grosses gouttes de la Villageoise du clodo qui dort en bas de chez moi, dans la cabine téléphonique : je vous invite à jeter un ½il furtif au sourire effrayant de Laurent sur le site de l'Académie Française, laquelle fait preuve une fois de plus de ses compétences en matière de packaging/séduction.



Mais bon, Laurent avait quand même 67 piges en 1987 et une vie bien remplie lorsqu'il endossa les beaux habits verdâtres pour aller rendre hommage à l'académicien auquel il succédait. Fauteuil n° 15, celui de Fernand Braudel. C'est là que ça devient drôle : Laurent, qui comme tous les Hussards avait combattu l'Histoire - celle des marxistes, des déterministes, de tous les istes -, qui détestait le culte du nouveau et magnifiait le passé glorieux d'une France prétendument éternelle, va devoir rendre hommage au père de la « Nouvelle Histoire » dans son discours de réception, tradition oblige. Ironie de... l'Histoire, très justement. C'est peut-être ça, finalement, l'origine de ce sourire énigmatique. J'imagine ce qui lui passe par la tête : « Non, les gars, c'est chouette de rentrer dans vot' club... Mais putain... l'Histoire ! ».

 

L'histoire de France, ou le goût de l'éternité

Eternel, l'académicien l'est d'une certaine manière, si l'on en croit la légende enfermée sous la Coupole. Et puis l'éternité, ça l'a travaillé. Celle de la France en particulier. Faut dire qu'issu d'une famille de noblesse de robe et d'épée, Jacques Laurent-Cély pouvait difficilement échapper aux mythes fondateurs de la pensée tradi' et royaliste. Filleul d'Eugène Deloncle, fondateur de la Cagoule en 1935, il a notamment milité à Solidarité Française, mouvement politique des années 30 qu'un doux euphémisme pourrait qualifier de nationaliste. Il passe par l'Action Française, histoire de se faire la main, puis hérite d'un Bureau d'Etude au Secrétariat Général à l'Information sous Vichy. Ça laisse des traces, forcément. Surtout à la Libération, mon petit père.

Son Histoire égoïste témoigne bien d'un attachement viscéral de l'homme à la communauté nationale. Identité française et mémoire personnelle ne font qu'une. Le récit de son enfance dans les années 20 témoigne de l'empreinte qu'ont laissées sur lui les images d'Epinal d'une nation à la « vocation singulière » (2) encensée dans les livres d'Histoire et les légendes familiales : « D'abord, il y avait la France qui possédait toutes les qualités et toutes les splendeurs, le rayonnement absolu » (3). Attention, place aux mythes ! Alésia, Henri IV et sa poule au pot, les beaux soldats de l'Empire, la victoire de 18... « Le roman commençait mal : Alésia. Mais il finissait très bien avec la victoire de 18. On prenait son pied comme si, entre un désastre et un triomphe, le scénariste n'avait multiplié les embûches que pour embellir l'éclat du succès définitif » (3). La France, ou l'apothéose par « l'amour du drame » (4). Toute son histoire n'est qu'un merveilleux roman d'aventures où s'ordonnent les grandes scènes, écrites par une main divine qui lui confère cette place unique dans le monde. Voilà avec quoi on se nourrissait, chez les Laurent-Cély.

La France, le petit Jacques l'a dans le sang. C'est charnel. Mais pas n'importe quelle France : celle de la guerre. Sa véritable génitrice, c'est elle, nous dit-il en une formule qui aurait fait bander un psychanalyste : « Apparu entre la signature de l'armistice et celle de la paix, aux confins d'une guerre épuisée et d'une paix aveugle, j'entendais résonner l'écho de l'insolite dont j'avais vécu le dernier spasme dans le ventre de ma mère » (5). La suite, c'est la narration d'une enfance dans une France éternelle, immobile et grandiose. Tout est simple, clair : « Le monde se coupait en deux : le germain d'un côté et le français de l'autre, le loup et le petit chaperon rouge » (6). Et l'Histoire s'arrête précisément au seuil des années 30, lorsque l'on découvre justement le concept de « fin de l'Histoire » hégélien.

On comprendra aisément que ce récit un peu naïf ne résista pas aux tourments de l'avant-guerre. Les années trente remettent en cause ce joli fantasme infantile : la montée des masses et la menace de l'indifférenciation, la crise économique, dans laquelle son père « qui avait fait plus de droit romain que d'économie politique » (7) n'est plus en mesure de comprendre un monde qui le dépasse. Le 6 février 1934, en particulier, a littéralement « électrisé » Jacques Laurent : « L'Histoire que j'avais crue arrêtée à ma naissance sous les feuilles de chêne des généraux vainqueurs reprenait son cours » (8). A partir de ce moment, le jeune aristocrate qui avait vécu dans le fantasme figé de la grandeur va se cogner à la désolante réalité, à ses contingences, et au désastre de 1940 : « Enfant, j'avais grandi dans une France forte, apparemment, qui avait la plus puissante armée du monde (...) ; puis j'avais appris à connaître sa faiblesse sans perdre espoir. Maintenant je savais à la vitesse de son écroulement qu'elle était faible ; elle était, elle serait toujours une seconde puissance » (9). Les années 30 sont celles du déclin et de la mélancolie, celles où les rêves s'effondrent avec le prestige national. Même l'Action française se ratatine, à l'image de son chef vieillissant. La France est devenue un théâtre d'ombres et se parodie elle-même. Vichy en est une illustration parfaite, qui joue à faire comme si. Le roman historique de la France est terminé pour l'aristo.

 

Le combat par la plume

Néanmoins, la mémoire reste. Et avec elle une certaine idée du devoir. En choisissant d'épouser une carrière de romancier après guerre, Laurent fait honneur à ses origines. L'aristocratie a ceci de différent avec la bourgeoisie, nous explique-t-il, qu'elle peut encore donner « l'illusion d'une continuité » par les « fabuleux romans » (10) d'une généalogie qui la lie indissolublement à l'Histoire. Le romancier est celui qui peut rétablir cette continuité, et avec elle, perpétuer une certaine identité de la France. L'écrivain est investi d'une mission aristocratique.

Ce n'est évidemment pas la conviction majoritaire de l'après-guerre. Les thèses sartriennes, je l'ai déjà précisé par ailleurs, assignent à l'écrivain une fonction toute différente, soumise aux impératifs politiques du moment. Jacques Laurent ne l'entend pas de cette oreille. La littérature doit rester libre, elle doit demeurer au-dessus de la politique. Voilà comment on devient en 45 un « écrivain de droite ». Face à Sartre, « je proposai de définir l'écrivain de droite comme celui qui écrit sans se référer à un code, pour son propre compte, sans chercher comme Sartre ou Camus à exprimer les tendances de groupes et de collectivités » (11). Toute l'activité littéraire de Laurent dans les années 50 s'inscrit dans cette démarche de préservation de la liberté de création contre les empiètements de la politique en littérature. Le roman, en particulier, doit demeurer un espace de jeu, d'absolue gratuité. Telle est la thèse défendue dans Paul et Jean-Paul en 1951, un pamphlet où Laurent compare Sartre à Paul Bourget, l'un des théoriciens de la limitation du dicible en littérature.

La guerre de Laurent ne s'arrête pas là. Face aux Temps Modernes dont il conçoit l'omnipotence comme une menace de dissolution de l'art, il fonde en 1953 la revue La Parisienne, une machine de guerre destinée à torpiller les existentialistes. La Parisienne VS Les Temps Modernes, c'est un peu la querelle des Anciens et des Modernes qui se rejoue. Le manifeste de la revue est l'antithèse du credo des Temps Modernes : « Voici une revue littéraire qui n'entend servir rien d'autre que la littérature. Cela signifie qu'elle osera traiter son public comme un public majeur (...). Cette revue n'est pas un cours du soir. Elle vise à plaire (...). C'est que notre ambition n'est pas de guider mais de séduire. Ni témoin, ni directeur de conscience, la Parisienne est une impudente qui touche à tout pour l'amour de l'art » (12). La règle, s'il en est une, est de ne pas en avoir. « Revue d'humeur », elle peut se permettre d'accueillir et de rendre hommage aux écrivains discrédités pour leur collaboration ou leur attentisme : ainsi de Paul Morand ou de Jacques Chardonne. On y célèbre le roman « à la française », vu comme l'excellence en matière littéraire. On tente de réhabiliter Céline, Drieu, Brasillach. Les sujets les plus divers y sont traités avec légèreté, ironie ou déférence, sans égard pour la bienséance, mais avec une attention toute particulière au style - qui, c'est bien connu, est à droite en littérature. Jean Cocteau, Gaston Bachelard, Marcel Jouhandeau, Paul Léautaud ou Jacques Audiberti y théorisent « abhumanisme », maisons closes, liberté d'expression ; on y publie des fragments de romans, notamment Les Enfants du bon Dieu de Blondin... (13). On répond aux numéros des Temps Modernes sur « La pensée de droite » par des interrogations sur le style de droite (14). Et puis, par-dessus tout, on y discute littérature. Ligne éditoriale : un joyeux bordel, pimpant, éclectique et chic.

J'y aurais bien écrit un texte sur le sourire des académiciens, moi.

 

Réinventer un territoire

L'idée qui sous-tend la création de La Parisienne est évidemment de redéfinir un espace de liberté dans le monde des lettres ; un espace de liberté et un espace pour la droite littéraire, faut le dire. Même s'il prétend qu'elles n'entrent pas en ligne de compte dans la création artistique, Jacques Laurent ne cache pas ses préférences idéologiques. « Je me savais à droite parce que je préférais la civilisation de mon pays (...), parce que le sacrifice du singulier au collectif (...) me faisait horreur (...) Mais j'étais de droite comme Stendhal l'avait été, en laissant prévaloir sa passion désinvolte de l'égotisme » (15). Le politique est encore et toujours subordonné à la littérature, parce que celle-ci offre seule la possibilité à l'écrivain de se définir dans un espace où les règles sont sans cesse à inventer. La littérature, définitivement, est du côté de la liberté.

C'est ce que laissent deviner les romans de Jacques Laurent, dont la poétique est construite sur la mise en scène de l'aléatoire dans une époque où le marxisme ne jure que par le règne du déterminisme historique. Les héros de Laurent ne s'inscrivent pas dans un ordre donné, ils subissent le contingent, l'absurdité du monde : « le spleen, le vent qui tourne, et on se fend la gorge d'un coup de rasoir » (15). Cultivant une sorte d'aristocratisme du désengagement, ils obéissent davantage à leur tempérament, aux caprices de l'humeur ou d'un plaisir succinct, plutôt qu'à une éthique rationnelle et contraignante : le héros du Petit Canard, parodie des héros engagés sartriens, s'engage dans la LVF « parce que c'est la porte d'à côté » (17). Pour faire chier le monde à l'époque, mis à part le Sanders du Hussard Bleu de Nimier, on pouvait difficilement faire mieux. L'idée laurentienne est celle des moralistes du « grand siècle », le XVIIème : le sentiment l'emporte sur la raison, le désir prime sur la loi. « Mon livre est un anti-Hegel. Celui-ci avait prétendu comme Bossuet éliminer le hasard et les contingences et, comme Platon, transformer l'Histoire en un reflet des idées. Or mon expérience et mon tempérament m'ont entraîné à considérer comme essentiels les accidents de parcours et à substituer le délire à la raison » prétend Faypoul, le héros du Dormeur debout (18).

 

Le Moi pour seul fondement

Très barrésien, cet en-tête. Ou freudien, c'est selon. Mais il me semble qu'on touche là au c½ur des préoccupations de Laurent : préserver l'individu, le singulier, contre la pesanteur des lois, la pression du collectif. C'est le combat de toute la droite littéraire de l'après guerre. Ou presque. Car les monarchistes, notamment les plus proches de Pierre Boutang, autour de revues telles que La Nation française ou Aspects de la France, reprochent aux Hussards leur frivolité et leur manque d'engagement dans la bataille politique. Laurent ne mange plus - plus exclusivement - de ce pain. Certes, la République n'est pas son fort ; certes, il exècre De Gaulle (son pamphlet Mauriac sous de Gaulle lui vaudra d'ailleurs un procès et une censure pour « injure au chef de l'Etat »). Mais son souci est davantage égotiste, égoïste, tout comme l'est son histoire. A Charles Maurras et son « engagement acharné » (19), il préfère Stendhal, pour son exaltation de la vitalité, pour le naturel et la fougue de ses personnages. Et pour le romanesque, seul véritable combat politique de Laurent, dans le fond.

Car le roman est le seul outil qui puisse exprimer tout le potentiel de l'individu. Son « mentir vrai », selon le mot de Stendhal, permet de tout intégrer, « histoire, philosophie, sciences, poésie, musique, peinture, politique, examen microscopique de soi-même, fresque cosmique, objectivité, subjectivité, solitude, multitude » (20). « Premier art tout-terrain (...), c'est un laïc dont la roture est parfaite » (21). On comprend donc que si Laurent s'est acharné à défendre la liberté totale du roman au cours de sa vie, c'est avant tout par ce souci de soi typiquement stendhalien. Ce souci de soi qui permet peut-être de prolonger les « fabuleux romans » d'une lignée qui disparaît avec le temps. Et, partant, de réconcilier l'histoire personnelle avec celle, plus vaste mais tout aussi intime, de l'Histoire de France

Cette leçon valait bien un sourire.


Pierre POUCET


(1) Jérôme Garcin, Les Livres ont un visage, Paris, Mercure de France, 2009.

(2) Jacques Laurent, Histoire Egoïste, Paris, La Table Ronde, 1976. Les citations renvoient à la réédition de la collection « Folio » de 1978. Ici, p. 207.

(3) Ibid., p. 17.

(4) Ibid., p. 16.

(5) Ibid., p. 11-12.

(6) Ibid., p. 12.

(7) Ibid., p. 25.

(8) Ibid., p. 136.

(9) Ibid., p. p. 311.

(10) Ibid., p. 33.

(11) Ibid., p. 368.

(12) La Parisienne, janvier 1953.

(13) Voir notamment le numéro de janvier 1953, p. 64-66 et 67-73, puis les numéros de février et mars 1953.

(14) « Existe-t-il un style littéraire de droite ? », La Parisienne, juin 1955, repris dans Jacques Laurent, Les Années 50, Lyon, La manufacture, 1989, p. 140.

(15) Histoire Egoïste, p. 213.

(16) Jacques Laurent, Les Corps tranquilles, Paris, La Table Ronde, 1948. Les notes renvoient à la réédition de 1991, ici p. 246.

(17) Jacques Laurent, Le Petit Canard, Paris, Grasset, 1986, p. 138.

(18) Jacques Laurent, toujours, Le Dormeur debout, Paris, Gallimard, 1986, p. 121.

(19) Histoire Egoïste, p. 213.

(20) Jacques Laurent, Le Roman du roman, Paris, Gallimard, 1977, p. 9.

(21) Ibid., p. 63.



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