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Wall Street, l’argent ne dort jamais

SURLERING.COM - CULTURISME - par Chloé Saffy - le 12/10/2010 - 4 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Rares sont ceux qui nieront avoir eu un frémissement d’aise en voyant les premières images de la bande-annonce de Wall Street deuxième épisode. Une telle suite avait une justification toute trouvée pour exister : le passage de la monstrueuse crise financière de 2008. L’occasion rêvée de boucler la boucle avec la satire lucide, cruelle, fascinante de la fin des années 80 qu’était le premier Wall Street, figeant à jamais l’imagerie du trader accro à la spéculation et à l’adrénaline des salles des marchés comme le camé l’est à sa dose de coke ou d’héro. Ce film d’Oliver Stone est devenu un classique : il échappe au vieillissement car il a su photographier une époque, dépeindre l’accroissement du libéralisme sauvage, revisiter l’éternel mythe de Faust sans jamais brandir les notions de rédemption, de frontières réellement définies entre le péché et le vice.


Le début de Wall Street, l’argent ne dort jamais s’ouvre sur une suite logique de la fin du premier épisode. On est en 2000, Gordon Gekko sort de prison, récupère sa clinquante montre en or, son téléphone portable complètement dépassé, un malheureux chèque de 1500 dollars et se prend une tarte de plus en voyant que la limousine qui attend à la sortie devant la prison est réservée à un ersatz de 50 cents et non pour lui. Ecran noir, carton annonçant « Huit ans plus tard ». Où l’on découvre Jacob Moore, sémillant trader idéaliste qui croit au potentiel des énergies vertes et qui est fiancé à Winnie, une journaliste qui tient un site d’informations très à gauche qui dit toute la vérité, rien que la vérité. Sauf que Winnie s’appelle Winnie Gekko et qu’elle hait profondément son père, tenue à la fois responsable de la mort de son frère et et envisagé comme un des artisans de la chute des places boursières américaines.

Sur cette base de départ, Oliver Stone entremêle deux intrigues qui se définissent d’un côté par le fait que rien ne remplace la famille, et de l’autre l’esprit de vengeance est toujours un bien mauvais conseiller. Car Jacob Moore joué par le poupin Shia LaBeouf est très remonté en apprenant que son mentor – le grand patron d’une banque qui arrose Wall Street en crédits pourris – s’est suicidé par la faute du salopard Bretton James joué par Josh Brolin, qui porte le brushing et le costume rouge avec autant de classe que le casting de Dallas. Il passe donc voir Gordon Gekko après une conférence destinée à vendre des brouettes de son bouquin  Is greed good ? et passer un deal. Si Gekko accepte de lui filer des tuyaux permettant de faire couler  Bretton James, il fera en sorte de l’aider à renouer une relation durable avec sa fille.

Les deux centres d’intérêt d’une suite de Wall Street tenaient à une promesse de deux éléments forcément liés : un regard toujours féroce sur le prétendu cadavre du triomphe boursier et la jubilation coupable à retrouver le personnage de Gordon Gekko. Le salaud génial n’est plus dans ce film que l’ombre de lui-même pratiquement réduit à de la figuration : c’est un pépère tranquille en pleine crise de rédemption et de remise en question dont le seul aspect cynique consiste à avouer s’enrichir en vendant son bouquin type « La crise expliquée aux nuls » lors de conférences, ou de jeunes étudiants rient de ses bons mots et l’applaudissent à tout rompre. Il faut faire un effort pour se souvenir que le papi aux tâches brunes sur les tempes est bien le père de tous les Jim Profit de la planète, ce type qui fusillait son interlocuteur en un regard, tout en fumant tranquillement des cigares longs comme des barreaux de chaises. Or nous n’avons jamais attendu autre chose de Gekko qu’il soit Gekko : machiavélique, sans concessions, séducteur, effrayant, d’une intelligence lucide qui vous crache à la figure. Oliver Stone a cru faire illusion en nous vendant la figure diabolique, à la fois par une affiche qui pompe ouvertement L’associé du diable et une bande-annonce dont l’intégralité de l’illustration sonore est assurée par le Sympathy for the Devil des Rolling Stones. Pour justifier cet aspect démoniaque, il eut fallu que la mise en scène s’y prête.

Dans le premier Wall Street, la ville de New York était filmée comme un lieu au gigantisme oppressant, à la lumière si chaude qu’elle semblait nimber les visages d’un voile de sueur et de surexcitation permanente : le film entier transpirait l’angoisse, la montée en puissance de l’ascension sociale du trader Bud Fox incarné par Charlie Sheen, sa composition de type ambitieux et énergique luttant pied à pied pour être l’égal de son mentor produisait une tension qui scotchait à l’écran. Vingt-deux ans plus tard, Wall Street filmé par Oliver Stone se confond avec des dizaines d’’autres films exploitant une imagerie froide, neutre, aseptisée. Pire encore, le réalisateur a cédé à tout un tas de gadgets cinématographiques à la lisière du ridicule comme l’abus de splitscreen échappés de séries seventies ou de pubs Manpower,  ou des défilements de chiffres courant à toute allure, de stockshots CNN tout un fatras prétendument dynamique et qui à l’écran s’affichent comme autant de cache-misère.
Cache-misère à un scenario plein de morale et de bons sentiments qui semblent être le nouvel arc de travail du réalisateur, surtout depuis l’ahurissant World Trade Center dont on pourrait dire – si on était très mauvaises langues – qu’il pourrait rivaliser sans peine avec le America, we stand as one de Dennis Madalone.



Le fait que la fille de Gekko tienne un site genre MediaPart du pauvre devrait logiquement pousser Stone à en critiquer dans le même temps les travers, ce qui serait une bonne occasion d’envoyer Michael Moore dans les cordes, le type étant un chantre du faux documentaire de gauche poussif et monté de façon à arranger la réalité selon ses désirs (2). C’est peine perdue, et on se dit soudain qu’il y avait mille fois plus d’esprit corrosif et poil à gratter dans le Team America : Police du Monde de Trey Parker et Matt Stone (les toujours très en forme créateurs de South Park), qui lorsqu’ils tapent sur la droite américaine, n’oublient jamais d’en mettre aussi un bon coup par derrière à la gauche. L’inutilité globale de cette suite tient également au fait qu’Oliver Stone avait déjà tout dit dans le premier épisode. Tout dit dans le sens où Wall Street version 1988 n’a aujourd’hui rien perdu de son pouvoir d’actualité et de modernité. Chaque scène, chaque démonstration de Gordon Gekko, chaque manœuvre de Charlie Sheen, les costumes trois pièces qui coûtent un bras, les appartements baies vitrées et décoration de plus ou moins bon goût mais payés avec des chèques plus que rondelets, pourrait être transposée sans peine dans la décennie 2000, voire 2010. Toute l’essence du fameux « Greed is good » y était déjà, puissance mille.



Le plus impardonnable dans tout cela, c’est qu’Oliver Stone n’est pas qu’un cinéaste qui enterre un peu plus sa carrière purement cinématographique à chaque nouvelle sortie. C’est qu’il semble avoir perdu son regard affuté sur le monde qui l’entoure, notamment sur l’aspect politique. On ne s’étonnera pas beaucoup d’apprendre qu’il a de la sympathie pour les FARC quand on observe ses derniers documentaires consacrés à Fidel Castro. On sera plus désagréablement surpris de savoir qu’il a réalisé le documentaire Persona non grata (tourné en Israël et en Palestine auprès des principaux acteurs politiques) et n’a pas hésité à dire sans sourciller il y a quelques mois que les médias sont dominés par le lobby juif, ce qui explique qu’on minimise les autres morts de la Seconde Guerre Mondiale à leur seul profit (2).

Oliver Stone au-delà de ses films très « mythologie américaine » (le football dans Any given Sunday, l’ultra-violence et son traitement dans les médias avec Tueurs-nés, la musique pour The Doors, ou la scénarisation de Scarface) est également celui qui a expié dans une trilogie douloureuse (3) le péché de l’engagement volontaire durant la Guerre du Viêtnam. On peut se demander s’il aura un jour le cran d’opérer ce même virage quant à ses chemins de traverse actuels.

Chloé Saffy


1. Témoin, l’hallucinant Sicko où Moore fait passer l’idée selon laquelle un ménage de français moyen gagne entre 5000 et 6000€ par mois ou que Cuba est un paradis où il y a des scanners dernier cri accessibles à n’importe quel pékin (c’était sans doute ceux de Castro !).

2. Où l’on apprend même qu’il désire filmer un documentaire sur Adolf Hitler et Josef Staline : http://www.parismatch.com/Culture-Match/Cinema/Actu/Oliver-Stone-et-le-lobby-juif-202923/

3. Platoon / Né un quatre juillet / Entre ciel et terre.




Toutes les réactions (4)

1. 11/10/2010 11:52 - Zoe

ZoeJe sauverais Tueurs Nés. J'espère que Douglas a pris un énorme chèque et que les producteurs cesseront de miser des millions sur ce sinistre Stone qui n'est même plus drôle.

2. 12/10/2010 12:04 - Moe

MoeJe sauverais aussi Salvador, avec les excellent James Woods & Belushi, et qui s'inspire 10 ans avant le Las Vegas Parano de Gilliam, du bouquin de Hunter Thompson.
U-turn et W sont assez marrants.

3. 12/10/2010 18:50 - ferdinand

ferdinandC'est vrai qu'il est souvent lourdingue sur le fonds et sur la forme mais il reste pour toujours le scénariste de deux chef d'oeuvre Scarface et L'année du dragon et son Né un 4 juillet avait un vrai souffle épique. Quand a ses propos flirtant avec l'antisémitisme il s'en est excusé .

4. 12/10/2010 20:25 - gpcovell

gpcovell Salvador, Né un 4 juillet, Entre Ciel et Terre (pas Platoon, désolé, et j'ai bêtement réussi à ne jamais voir le premier Wall Street), voilà ce que je retiendrais de Stone réalisateur (pour Scarface et L'année du Dragon, ainsi que Conan le Barbare, il n'était que scénariste), plus un: JFK. On peut penser ce qu'on veut des thèses exprimées (si l'assassinat de JFK par des pros et non ce pauvre couillon d'Oswald me semble évident, la théorie du complot d'homos d'extrême-droite est moins convaincante), mais on ne peut que s'incliner devant la densité purement cinématographique de ce film, un chef d'oeuvre de montage.
On est loin de l'Oliver Stone de World Trade Center et de ce pitoyable Alexandre, où il mettait deux heures cinquante à nous expliquer pourquoi le petit Alexandre, à cause de son père absent et de sa mère castratrice, était devenu homo... Ah! Accessoirement, il avait aussi conquis la quasi-totalité du monde connu, mais c'était très secondaire...
W est marrant, c'est vrai, mais à part ça, ça fait une quinzaine d'années qu'il ne nous a pas sorti un film correct. Je le respectais malgré ses opinions politiques très différentes des miennes (son Chavo-Castrisme à la con, etc...), mais ce n'est plus le cas.

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Chloé Saffy par Chloé Saffy

Critique littéraire durant l'année 2010 sur Ring, chroniqueuse, écrivain,

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Je sauverais Tueurs Nés. J'espère que Douglas a pris un énorme chèque et que les producteurs cesseront de miser des millions sur ce sinistre Stone qui n'est même plus drôle.

Zoe11/10/2010 11:52 Zoe
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