Voleur de tronchesSURLERING.COM - CULTURISME - par Aurélien Lemant - le 14/03/2007 - 1 réactions -
Den, facteur de masquesBoursouflures palpébrales. Gibbosités nasales. Des rides comme des tranchées. Des joues comme des bubons. Le derme martyrisé par des heures de travail et de questions. Tendu jusqu'à l'éclatement. Noir grimaçant et rose lippu, rouge turgescent et gris velu... Telles sont les faces besognées par Den, faiseur de masques, scarificateur et libérateur d'une chair révélée à sa perfection par des mains amoureuses, et la grâce du marteau.
Le trait se tord, convulsé ; pris d'une arabesque comme d'un spasme, il décrit, belle et avortée, sa course météorique autour de la figure, arcs ogivaux et rotondités imparfaites, pour s'en aller mourir à la base des narines. Epatée, dilatée, la truffe explose sous la peau, relief éruptif logé entre deux trous : les yeux vides du masque. Ci-gît Arlequin. Dans l'attente d'un acteur pour lui prêter le souffle en échange de sa gueule, le bouffon inerte sue déjà la comédie de tout son cuir, maléfique. Le disque écarlate qui domine, protubérant, la sombre trogne, incarne le souvenir d'origines infernales, un reste de corne mal raboté, sanguinolent, cautère du démon. Son rictus parcourut la mère Italie, puis la France, pour chiner sur les tréteaux d'Angleterre ce qui deviendrait son nom, Hell's kin. Le rejeton de l'Enfer. De retour à Paris, mutations : Hellesquin. Herlequin. Harlequin. Quintessence de la vis comica. Convergence et origine, de Chaplin à Spiderman, du héros comique occidental. I. Anthropologie du monstre Invisibilité/Invincibilité Périssologie : la mascarade est venue à l'homme par la nécessité de se cacher. Se noircir. Pas pour l'unique plaisir de se faire autre, ou alors, par ce plaisir, de se subtiliser aux regards. Je suis là mais tu ne me vois pas. Sur scène, paradoxe ! nous autres acteurs n'avons d'abord pas échappé à cette nécessité. Il fallait que l'on nous voit, mais il fallait surtout que l'on ne nous voit pas. Pour moquer le tyran et railler le prince, c'est le faciès noirci de charbon ou d'un loup que l'on pouvait oser affronter une cour, une foule, un canevas subversif (1). Ainsi maquillé, revêtu de l'ornement talismanique, le comédien défiait incognito la censure, histrion inhumain déporté à la catégorie des monstres et des gargouilles (2). Mais ce n'était pas assez. Voir les puissants ridiculisés par un hurluberlu issu de la plèbe, même grimé, était intolérable... on interdit donc. Et les clowns se débarbouillèrent sous l'oeil des censeurs. Alors revint, délaissé depuis les Atellanes, le port du masque obligatoire. Monkey business Les troupes en débandade durent contourner la montagne, et avancer masquées, quoique à découvert : mêmes lazzi, mêmes satires, mêmes atteintes à l'intégrité du suzerain comme du vilain. Mais l'homme qui s'agitait sur scène n'était lors plus un homme : c'était un singe. Proche de l'anthropopithèque, cet Arlequin se comportait néanmoins comme une bête, hurlant, sautant et dansant, une tête de macaque sur ses épaules. Le demi-masque, en bois dans les premiers temps, ne suffira pas à apaiser les gouvernants. L'homme-singe qui, sur le parvis de l'église et la place du marché, tourne en dérision chaque geste de son maître, devant l'assistance, est trop bipède pour ne pas représenter une menace. On interdit, on expulse, on bannit. You ain't nothin' but a hound dog Il faut bien bouffer. Les compagnies retournent sur les lieux de leurs crimes, avec, au bout de leur laisse, quelque nouvelle créature, baguenaudant sur quatre pattes. Arlequin aboie, se roule par terre, frotte certaine proéminence contre la jambe des badauds. Son masque est à présent celui d'un chien, langue écumeuse sous le cuir canidé. Hélas ! et bien sûr, cette fois encore, la vision d'un homme travesti en clébard, compissant et conchiant le patron, ne passe pas. Les dogues sont mis aux fers, muselés sous leur capelle, les masques s'entassent à la fourrière. Au moyen-âge, pas de SPA (3). Curse of the Cat People Or les saltimbanques ne s'en laisseront pas compter. Comédie de métier oblige, Arlequin le zoomorphe se tourne vers une autre bestiole. Moins humanoïde que le primate, moins domestique que le chien, c'est sur un animal à la distance toute méphistophélique, émanation du diable, méprisable et redoutée, que les capo comici (4) vont jeter leur dévolu : le chat. Lointaines, sulfureuses, son irrévérence et sa malice se font obliques subtiles, perpendiculaires hypocrites (5), renvoyant le monstre à sa source et sa corne. L'enfer devient un folklore de pauvres. Les seigneurs - et les catins des seigneurs - n'ont plus à s'en faire. Arlequin félin paraît inoffensif. Mais gare aux griffes. II. Actualisation du bestiaire Ménagerie Porcs. Lézards. Morses. Vautours et goupils, rongeurs et gorilles. Humains... Le facteur de masques connaît bien les bêtes. Zoophile de profession, il apprivoise le contour accidenté des crânes animaux et apprend leurs géométries secrètes. Par coeur et avec les doigts. La pulpe concentrée au bout des phalanges ausculte et absorbe la silencieuse information, drain capiteux de savoir. Car l'artisan connaît avec ses mains. Et c'est par ses mains qu'il va recoder cette connaissance, dans le langage modifié du créateur. D'abord sur le papier, peintre démiurge, breveteur de races nouvelles. Puis sur la peau, facteur mégissier et sculpteur magicien. Le croisement des espèces auquel il va procéder est l'accomplissement de millions d'années d'évolution revisitées et compressées à coups de maillet. Abattoir Den fabrique ces masques. Les faces sublimes et torturées qui peuplent son laboratoire clandestin, c'est lui qui les extraie depuis plus de 20 ans de sa cosmogonie singulière, dans le secret de polichinelle de son écorcherie. L'homme oeuvre seul. Son atelier est sous la maison. Dissimulé. Entrepôt où s'amoncellent dépeçages, collections de cuirs, nuanciers d'ébènes, sanguinaires ou mordorés. De ces enveloppes vivantes, que le tanneur va supplicier au fond de son antre (« den », en anglais), jaillira une portée de chimères, un assemblage contre-nature de difformités d'une absolue perfection. Les aberrations auxquelles il donne le jour lui murmurent des « Au clair de la lune » d'apocalypse et de chambre froide, où pourtant s'abandonne la comédie. Un gecko à mufle de truie côtoie le pitbull mêlé de grizzli, le rat mâtiné de corbeau, chacal ou tortue. Mais dévisagez bien les inventions malades surgis du cerveau en fusion : tel le sol martien scanné par Viking I, vous discernerez, derrière les hybridités débridées, le mystère d'une forme d'homme dont, toujours, le peaussier fou a empreint ses têtes. Muséographie A s'imaginer les tronches exposées dans le sous-sol de la demeure familiale, d'aucuns pourraient soupçonner le repaire d'un tueur en série, affairé à la confection d'inavouables oripeaux. Mais Den est aux antipodes de cette caricature. Il préfèrera d'instinct le feulement des tigres au silence des agneaux. Le maître n'est pas réducteur de têtes, tant s'en faut, il intensifie le regard de quiconque porte sur scène son travail. D'une beauté farouche et pure, Den l'ouvrier poète ressemble au Christ. Et pas le Christ outragé de Grünewald ou de Groux, mais un Jésus timide et flamboyant, crinière blonde de sauvage, oeil clair et profond dansant dans les orbites des archétypes qu'il ressuscite, marteau à la main : calées sur le moule, les peaux enregistrent la création, le cuir a une mémoire, et c'est par des milliers, et des milliers, de heurts, et de chocs, que Brighella, Pantalon, le Matamore, Colombine ou le Docteur (6) entreront à jamais dans l'artefact, caractères imprimés à même la membrane du masque. Les Arlequins de Den, à eux seuls synthétisent, panmixie, la chronologie mouvementée de ce personnage coloré. Sous les paupières du chimpanzé perce en effet le museau du cabot, souligné de moustaches de fauve. On y voit la mort, on y sent la vie. C'est presque dix siècles, mille ans de théâtre, d'art et d'histoire qui viennent brutalement s'actualiser contre les méplats du cuir, et jusque dans les sillons du front. Une ode burinée à la gloire et la mémoire du Ruzzante et de Machiavel, Shakespeare ou Beaumarchais, Molière et Gozzi, à la civilisation qu'ils ont contribué à édifier, et que les pantins s'efforcent désespérément de soutenir dans le vide du siècle. Aurélien Lemant Pour contacter Den : denmasques@cegetel.net (site Internet en cours de construction) (1) Aujourd'hui, a contrario, il va sans dire que l'acteur se doit PARTOUT d'être vu, connu et reconnu, et que sa position de paria, condamné à l'exil des roulottes, s'est reconvertie en la situation enviable de vedette bohème en tournée européenne subventionnée. C'est, à tout le moins, l'icône que nous offrent, de concert, reportages télévisés et revendications syndicales. Les intermittents s'efforcent malgré eux d'adapter leur réalité à cette icône. (2) Et en effet, un comédien est un dégorgeoir. (3) Société Protectrice des Acteurs. (4) Chefs de troupe italiens. (5) Du grec hypocrita : acteur. (6) Mais encore Scaramouche, Polichinelle, Tartaglia... types de la commedia dell'arte. Toutes les réactions (1)1. 23/03/2010 12:05 - Crashtest
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Très beau texte. J'aime les objets dont l'histoire est faite de controverses... Comme quoi, en certaines époques, cela ne devait être drôle tous les jours d'être un comique! ![]() Articles les plus lus
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