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Vivid Underground

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Maurice G. Dantec - le 24/05/2011 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

premier extrait de Métacortex, Liber Mundi II, Maurice G. Dantec

La rubrique fictions du Ring publie vos nouvelles, vous pouvez adresser vos textes à david@surlering.com


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Copyright Maurice G. Dantec / Editions Albin Michel, 2010.

 

Bienvenue dans le sous-sol. Bienvenue dans la chambre froide. La morgue de la SQ. Casiers métalliques gris terne, éclairage bleu-vert frigide, coffres-forts refermés sur le prix d’une vie, stock de corps, réserve d’organes, banque de la mort.
Bienvenue dans le sous-sol du vrai monde. Celui où le silence règne sans partage. Celui où les cadavres parlent au cœur du silence.
Bienvenue à Paul Verlande et Alexis Voronine. La petite Lucie Lavallière les attend.
Avec l’impatience singulière des enfants assassinés. Ici, les mineurs ne sont admis qu’allongés dans un casier de métal.
Bienvenue aux flicards de la nuit souterraine. Le sous-sol médico-légal est leur inconscient collectif, un réseau de tunnel met en correspondance les bas-fonds de la cité et les cavernes de leur mémoire au cœur de la nécropole policière. Ici, la lumière elle-même est faite pour renforcer l’obscurité. Et dans l’obscurité des casiers de métal, dans la ténèbre glacée de la conservation organique, la mort a beaucoup à leur apprendre.
Oui, bienvenue à Verlande et Voronine, ils connaissent bien l’endroit, et l’endroit les connaît bien. Avec eux, pour les accompagner pendant le voyage, deux membres de la criminalistique, Rodney Lalonde et Anne Guérin, ils seront leurs guides dans l’exploration de ce petit morceau de réel fossilisé qui les attend dans sa boîte.

La main de Verlande tient une « cyberfoil », une feuille de cellulose composite à électrophorèse, capable de recevoir et d’émettre des informations sur Internet, pouvant télécharger livres, journaux, rapports, images. Le transcodeur vocal implanté dans son pavillon acoustique enregistrera tout ce que les criminalistes diront, la microcaméra incorporée à ses lentilles oculaires filmera la scène, le logiciel tactile lui offrira de multiples options pour faire défiler les pages et cliquer sur les hyperliens, le traitement de texte polyglotte à reconnaissance syntaxique lui permettra de consigner le tout par écrit.
Quand le corps de la petite Lucie va se mettre à parler, il pourra communiquer dans toutes les langues du monde.

Rodney Lalonde se dirige vers le casier 102. Il actionne le levier et tire la porte d’acier.

– Vous arrivez vraiment au dernier moment, dit Lalonde, on vous attendait bien avant, demain le corps part pour le salon funéraire.
– On a été un peu occupés ces derniers jours.
Il n’osa rajouter : On a pensé qu’elle pouvait attendre un petit peu.
– Vous ne verrez rien de plus que ce que vous savez, elle est au frigo depuis soixante-douze heures maintenant.
– Ne t’inquiète pas de ça, Rodney, on verra ce qu’il y a à voir. Et on écoutera ce qu’elle a à nous dire. On est fin prêts.

Oh oui, ils sont prêts. Ils n’ont jamais été aussi prêts. Ils sont prêts à entamer le dialogue avec la petite Lucie Lavallière. Ce corps gisant devant eux, allongé sur l’acier froid de la tablette rétractable, ce corps qui a tant de choses à leur raconter. Plus encore qu’ils ne peuvent l’imaginer. Car c’est comme si on avait voulu le faire taire à jamais, ce corps. C’est comme si on l’avait tué pour le renvoyer au silence, mais plus encore, c’est comme si on avait fait en sorte de continuer de le tuer après sa mort. Comme si on avait voulu le rendre incapable de prononcer la moindre parole, même inaudible.

– Vous voulez dire que le corps a été entièrement nettoyé avant qu’on le jette dans la nature ?
C’est Voronine qui vient d’interrompre Anne Guérin alors qu’elle commence tout juste son exposé.
– Nettoyé, complètement, jusqu’au bout des ongles, jusqu’aux cavités vaginales et anales. Avec une méticulosité chirurgicale. C’est la raison pour laquelle nous n’avons retrouvé aucune trace organique étrangère sur le corps de la petite. Ni organiques ni minérales d’ailleurs. Rien. Le sac-poubelle lui-même avait été entièrement décapé, et il s’agit d’un modèle standard vendu dans toute l’Amérique du Nord pour les entreprises de construction.
Post-mortem, le lavage, je présume ? demande Verlande.
– Absolument. Avec de très grandes quantités d’eau javellisée. Peut-être un bain, et à coup sûr l’utilisation d’un pommeau de douche à forte puissance, sans doute à l’aide d’une pompe hydropneumatique.
– Une sorte de jacuzzi avec jets de massage ?
– Oui, quelque chose comme ça, et durant plusieurs heures vu l’état de l’épiderme… Cela a rendu très difficile l’étude des abrasions et des cicatrices, et évidemment nous n’avons ni ADN, ni sang, ni sperme, rien, comme je vous disais, sinon les traces rémanentes de détergents et d’eau de javel qui ont servi à laver et désinfecter le corps.

Mais Verlande sait que le corps va lui parler, ne serait-ce que quelques mots, même dans une langue étrangère, même dans la plus étrangère de toutes. Il regarde l’enfant qui fut un jour vivante, son visage décoloré, cireux, ses yeux sont clos mais lui paraissent grand ouverts, comme si Lucie Lavallière le fixait sans ciller, et c’est ainsi qu’elle lui parle, c’est ainsi qu’elle se fait entendre, c’est ainsi qu’elle veut se battre contre la mort, surtout cette mort qu’on a voulu perpétuer après son assassinat.
Le corps allongé. Le drap blanc qui le recouvre. La main d’Anne Guérin qui le repousse avec attention jusqu’aux pieds de la victime. Le corps, exposé. Bleu-vert sous l’éclairage des plafonniers. Bien droit sur le métal.

La chair froide. Des plaies, des contusions, gommées par le lavage intensif, des cicatrices un peu plus anciennes, en traces violines, des ecchymoses, pétales livides éparpillés sur le visage, les marques carrées laissées par une boucle de métal, la trace rougeâtre qui s’étire autour du cou, l’empreinte plus appuyée à l’emplacement de la glotte et de la trachée artère, un système d’étranglement à double nœud, coulant à l’avant, marin à l’arrière. Plusieurs vertèbres ont craqué sous la pression, la trachée artère a même été endommagée. Une arme blanche comme la mort qu’elle donne, en silence, et à la perfection.
Une pratique. Une technique. Une mise au point.
Sur ce point aussi, il avait été entraîné… Oh oui, il sait déjà tout cela.

On lui a coupé les cheveux, à la va-vite, à ras, cette fois-ci, il apparaît qu’il s’agit d’une opération qui a précédé la mort de Lucie. De la technique, encore et toujours, du savoir-faire, du savoir pur : une connaissance globale. Une connaissance du meurtre comme système ludique et comme mode de vie. Le moins de fibres et de traces possibles, le moins de chances de laisser un indice corporel derrière lui, le moins de probabilité que le prédateur soit un jour mis en leur présence, à eux, les chasseurs de proies inverties.
Mais tout ce silence forcé est en train de produire une phrase, en tout cas un sens, des mots encore épars, certes, mais qui indiquent néanmoins l’existence d’un secret que le tueur n’est pas parvenu à escamoter.
Au contraire, c’est comme si toute cette mise en scène post-mortem indiquait une zone de lumière dans les ténèbres du casier 102. Cette lumière, ces mots, ce sens, c’est le corps de Lucie Lavallière qui est en train de l’inscrire dans le cerveau de Verlande.
Le corps muet, le corps qu’on a voulu faire taire jusqu’après sa mort, le corps de l’enfant assassinée est en train de lui hurler l’évidence.

La ville plus hypercube que jamais. C’est elle le système de navigation. C’est elle l’ordinateur de bord. C’est elle le réseau intégré de communications militaires. C’est elle la clé de cryptage.
C’est elle le code.

Luminescences en rayons, flèches, pointillés, globes, éclats, étoiles, éclairs, feux, dessinant la structure du territoire, produisant le squelette même de la Polis, l’assemblage osseux de la ville, les immeubles et les monuments musclant de pierre et de béton la nef de lumière, les rues et les avenues quadrillant toute la carte de leur réseau artériel. La ville est un code. La ville est chair et sang.
Elle est le code génétique secret de tous ses habitants.

– Je comprends le fonds de ta théorie, Verlande, mais je ne vois pas comment tu peux faire cadrer ça avec Olsen, ou même les autres de la liste. Aucun n’a le niveau d’intelligence requis…
– Ça n’a rien à voir avec l’intelligence, pas au sens où tu l’entends, en tout cas. Ça a à voir avec la prédation, avec l’apprentissage. C’est une technique, une pratique pure. C’est pour cette raison qu’Olsen l’a apprise. On la lui a enseignée. Il a été entraîné.

Et s’il avait été entraîné, cela voulait dire qu’il existait un entraîneur. Ça ne pouvait plus faire aucun doute. Cette injection de certitude était bien plus puissante que l’éclat intuitif qui l’avait consumé de l’intérieur après leur visite à Fermont.

La ville est le code génétique secret de ses habitants, leur génome collectif, extrojeté dans le complexe lumières/immeubles/rues. Les experts en criminalistique peuvent aller se rhabiller, ils ne voient pas l’invisible, ils ne perçoivent que le microscopique.

L’invisible, en vérité, c’est précisément l’inverse, c’est ce qui est encore plus grand que l’infiniment grand, c’est cette dimension où le centre englobe la périphérie, c’est justement l’hypercube de la cité.
Mais eux, ils ne sont pas de simples habitants de la cité.
Ils sont les Gardiens de la Polis, ils sont les hommes en dark blue shirts, ils sont des dispositifs très spéciaux, les systèmes secrets de la ville. Ils sont ses rêves les plus inavouables.

Ils sont la zone où la terreur convole avec l’inconnu.



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Ring 2012
Maurice G. Dantec par Maurice G. Dantec

Romancier traduit dans 34 pays, essayiste, éditorialiste. Ring Wall of fame.

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