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Vieille Europe : Nécrologie d'une frustrée

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Charles-Antoine Menanteau - le 30/03/2005 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Pendant que les derniers gourous d'une Europe influente et puissante tentent de convertir les indécis par des psaumes navrant de vulgarité dialectique, Vaclav Klaus a récemment déclaré au Time que « l'Union Européenne nous rappelle le COMECON » [1].



Farouche opposant à la construction européenne selon les termes imposés par la canaille bruxelloise, le président tchèque n'y va pas avec le dos de la cuillère. Le fossé entre la vieille Europe, avachie dans ses préjugés viscéraux et sa frustration grandissante de navet diplomatique a-puissant, et sa relève assurée par les pays d'Europe Centrale avec en tête la Hongrie et la Pologne, s'agrandit à mesure que la nouvelle génération se rend compte d'une chose :

Pas vus les secours en 1956 quand les chaînes des chars russes font trembler la poussière sur Andrássy út (Budapest), pas vu l'assistance durant le printemps de Prague où Ian Palack immortalise le haut de l'avenue principale de la capitale tchèque en s'immolant par le feu, pas vu l'aide en Pologne quand les ouvriers osent ouvrir leur gueule pour terminer sous les balles à Poznan, lançant ipso facto un processus inéluctable mais long par l'absence total d'aide extérieure.

Encore une fois, l'existence d'organisations telles que Radio Free Europe d'essence américaine apportait le seul espoir pour les exilés comme pour ceux restés. Que les avocaillons de la Guerre Froide et de la Real Politik ne montent pas ici sur leurs grands chevaux, la situation bipolaire de l'époque ne permettait certes pas une intervention tous azimuts dans le bloc Est.

Mais pédants et pontifiants comme à leur habitude, les dirigeants européens se congratulaient des décennies plus tard de la libération du joug communiste de ces pays émergeants, en sachant pertinemment qu'ils n'ont STRICTEMENT rien fait. Éternel retour de rigueur devant l'inactivité mais self-masturbation des impuissants comme l'a été notre président se félicitant de la chute de Saddam Hussein alors que les contorsions rhétoriques de son Scapin à poil mou (M. De Villepin), beuglaient contre l'intervention américaine.

Sans revenir sur les absurdités du Traité de Versailles, Trianon, Paris..., véritables insultes à la remarque kantienne : « les peuples doivent faire montre de sincérité dans leurs relations : aucun traité de paix ne doit contenir de prétexte pour une nouvelle guerre » [2], il convient de faire quelques exégèses sur le caractère a-évolutif de cette pubère sans virginité, tombée du vagin sanglant de la Trahison [3] : l'Union Européenne.

L'Europe des illusions, un pléonasme

La peur effectivement compréhensible de tout type de conflit sur les terres de l'Europe depuis 1945 a entraîné la montée d'un immobilisme flagrant mais également d'une lâcheté tous azimuts. Tout projet répondant au caractère de puissance n'a jamais vu le jour. Inutile de relater ici la morne langueur des bureaucrates onusiens et de leurs copains de sauterie Bruxellois devant les charniers en ex-Yougoslavie, plus récemment, devant le cataclysme sud-est asiatique, pour reprendre le terme géographique approximatif imposé par le mass média.

 « Lorsque l'âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l'incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l'excès de civilisation, elle ne peut être retrempé que dans le sang...les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences , les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout à l'état de guerre... On dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle le génie ».[4]

On a du mal à lire ces lignes aujourd'hui sans sourire, sachant qu'elles ont été écrites fin 18e siècle, où, de Saint-Pétersbourg, De Maistre dégraissait de par son verbe et son impressionnante lucidité à caractère prophétique la situation de notre vieille Europe. 

Il suffit de relire les pères fondateurs (Schuman, Adenauer, Monnet, Gasperi...) pour se rendre compte de la vacuité du projet depuis disons Napoléon, voire Louis XIV. Ces fondateurs n'ont jamais voulu d'une Europe puissante, mais d'une zone pacifiée avec la mer du Nord pour dernier terrain vague. C'est en réaction face aux carnages successifs des deux guerres mondiales, que la construction Européenne se finalise aujourd'hui dans cet élan d'humanisme sirupeux, délaissant hautainement  la nouvelle donne géopolitique et géostratégique.

Functionnalism

Comme l'a démontré Aron, il ne peut y avoir d'entité politique supranationale régissant le caractère a-narchique des relations internationales ; restons sérieux, si l'ONU, organisation crée à l'initiative des Etats-Unis avait une quelconque influence, cela se saurait à Barbizon.

À cet effet, le functionnalism développé entre autres par Mitrany apparaît comme l'alternative unique si la volonté et capacité, moteur de la puissance, font défaut. Elle consiste en la création d'une immense bureaucratie, où tous les vecteurs et agrégats de la société seraient régis et contrôlés, non pas par une nationalité, un pays, un État-Nation, une entité culturelle distincte, mais par des groupes d'influence, sans objectif autre que la stabilité, donc à terme l'immobilisme puis le déclin de la société qu'ils espèrent gérée en RTT.

Parce qu'elle n'est destinée qu'à devenir une immense bureaucratie, ne répondant plus aux critères de puissance définies par une flopée d'éminents chercheurs, l'Union Européenne se trahit elle-même par manque de volonté évident doublée  d'une incohérence inhérente à son incapacité à tenir une conduite homogène.

En confrontant les théoriciens de la puissance (Morgenthau - Spykman - Aron - Brzezinski - Nye...) avec ceux du functionnalism (Milkay - Faja...), laissant de côté l'éventualité d'un monde bi - oligo - multipolaire , on remarque une nouvelle fois le fossé béant entre Etats-Unis et Europe.

L'un, à juste titre, ne considère l'ONU que comme son faire-valoir aux yeux du reste de la communauté internationale et fait preuve à contre-nature d'interventionnisme, unilatéral, encore une fois à contre-c½ur.

L'autre, empêtrée dans son siècle des Lumières et sa Révolution française, plus ou moins responsables des carnages du 20e siècle, ne peut plus prétendre aujourd'hui qu'à jouer un rôle secondaire dans les relations internationales. (conf. thèse de Joseph Nye), niant de fait le constat kantien : « L'homme veut la concorde, mais la nature sait mieux ce qui est bon pour l'espèce ; elle veut la discorde. L'homme veut vivre à l'aise et satisfait, mais la nature veut qu'il sorte de l'indolence et de l'état de contentement inactif ».[5]

L'Europe est intrinsèquement a-puissante, sa frustration ressemble à s'y méprendre à celle décrite par Treitschke au 19e siècle « D'où ce qu'il y a d'incontestablement risible dans le petit État. Ce n'est pas la faiblesse qui est en soi risible, mais la faiblesse qui veut prendre le style de la puissance. »[6]

Charles-Antoine Menanteau

Notes :
[1] : Time, 21st of March. « For us, the European Union reminds us of COMECON ». Organisation économique crée à l'initiative de Staline, réaction face au plan Marshall dans le but de contrôler les pays de l'ex-bloc de l'Est.
[2] : Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolite, cité par Gaston BOUTHOUL, in Traité de polémologie, p.60
[3] : Léon BLOY, Le Pal Hebdomadaire, Ed. Obsidiane
[4] : Considérations sur la France, Londres 1797, p.49
[5] : Zum ewigen Frieden, 1795, premier article préliminaire, cité par Gaston BOUTHOUL in Traité de Polémologie,p.60
[6] : Heinrich von TREITSCHKE, Politik, édité par Max Corniulius, Leipzig, 1897, cité par Raymond ARON dans Paix et guerre entre les Nations, p.576, Ed. Calman Levy, 1962.



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