L'oubli, toucher du bois, de Christian Rizzo.
SURLERING.COM - CULTURISME - par Pierre Poucet - le 02/03/2010 - 5 réactions -
Variation thymorale sur la pénibilité aléatoire de la danse contemporaine -
Vous connaissez Christian Rizzo, non ? Vous avez
bien de la chance. J’ai payé de ma personne, moi, en découvrant sa dernière
« chorégraphie », L’oubli, toucher du bois. Et je n’étais pas le seul. On
a souffert en groupe, on l’a joué collectif.
« Umberto Eco disait que les titres sont faits
pour embrouiller les idées, non pour les embrigader […]. Les chorégraphes
ne sont pas très doués pour les titres, et Christian Rizzo encore moins que les
autres » (Stéphane Malfettes). Voilà une parole qui n’a pas oublié d’être
conne. L’oubli, toucher du bois. « Encore un titre qui ne rime à
rien ? » se demande avec pertinence le petit livret accompagnant – sauvant –
le spectateur. Oui. C’est sa spécialité, à Rizzo : en 2003, un titre
intéressant, comme on dit après une expo d’art contemporain : …/… (b). En 2005 : Soit le puits
était profond, soit ils tombaient très lentement, car ils eurent le temps de
regarder tout autour. En 2006 : Jusqu’à la dernière minute, on a espéré
que certains n’iraient pas… Garde la foi Christian, ça va venir.
Alors, ce Salvador Dali du petit monde de la danse
contemporaine, où a-t-il pêché tout ça ? Les débuts artistiques de Rizzo se font
à Toulouse dans les années 80 où il monte un groupe de rock et crée une marque
de vêtements avant de se former aux arts plastiques à la Villa Arson de Nice.
« De façon inattendue » précise le livret, il se lance dans la danse. Il
devient interprète de nombreux chorégraphes contemporains : Mathilde Monnier,
Hervé Robbe, Mark Tompkins, jusqu’à Vera Mantero et Rachid Ouramdane. Puis Rizzo
fonde en 1996 l’association Fragile et c’est là qu’il commence à nous infliger
performances, pièces solos et autres « objets dansants ». En décembre
2009, il réalise une pièce pour les ballets de l’Opéra de Lyon, Ni cap, ni
grand canyon, et conçoit l’exposition Le sort probable de l’homme qui
avait avalé le fantôme, à la Conciergerie. C’est en 2010, en résidence à
l’Opéra de Lille, qu’il produit – le mot est juste – L’oubli, toucher du
bois.
La scène se passe donc à l’Opéra de Lille, le 26
février, 20 heures, 5 €.
Plus, j’aurais dézingué le bonhomme.
Le truc, L’oubli, toucher du bois, se passe en
plus ou moins trois tableaux. Qui sont plus ou moins des tableaux. Sur la scène,
un vieil homme enroule une bobine de fil pendant que les danseurs entrent et
sortent en vidant progressivement le décor, imposant, délimité par des murs de
bois magnifiques hauts de plusieurs mètres. La musique, que l’on peut sans
risque qualifier de minimaliste, d’ultra minimaliste, n’est pas qualifiable. Si,
en loge, après 15 minutes de spectacle, mon voisin y parvient : « C’est quand
même concept’ ». On commence à
bailler sur ma droite. On trépigne. On s’impatiente. Les plus courageux prennent
la direction de la sortie. Je me demande : « Mais qu’est-ce que
c’est ? ». Stéphane Malfettes répond : « En prenant L’oubli, toucher du bois au pied de la
lettre, la valeur programmatique de ce titre a priori obscurantiste s’impose
presque comme une évidence. Il est question d’ « oubli », comme s’il s’agissait
de passer à autre chose, de tourner la page. Pour que ce souhait se concrétise,
il suffit de « toucher du bois », selon cette superstition qui remonte aux temps
anciens où l’on attribuait au bois un grand pouvoir magnétique. Du bois pour se
défaire de son passé, désapprendre sa propre pratique, emprunter de nouvelles
directions ». Et Christian d’enchaîner : « Avec L’oubli, toucher
du bois, je m’émancipe de deux éléments qui ont beaucoup structuré mes
précédentes pièces : une musique qui fait beaucoup de bruit et le noir et le
blanc. L’environnement scénique va être très matérialiste, j’imagine une grande
boîte tout en bois. Dans laquelle je fais le choix du silence, ou presque,
puisque Sylvain Chauveau y déposera quelques notes de piano, ça et là ». Ça
et là, moi, ce que je constate, c’est que le public commence à foutre le camp.
Deuxième tableau. Lumière baissée, décor absent,
vide. Une ombre – enfin, un type entièrement de noir vêtu des pieds jusqu’à la
tête, donc, je suppose que c’est une ombre (ne jamais « fermer le sens »…) – une
ombre entre et entame une sorte de chorégraphie très lente, fantomatique,
presque martiale, et pour tout dire franchement réussie – j’aurais bien félicité
le danseur, mais je n’ai pas pu voir son visage, entièrement encagoulé, façon
chaussette totale. Une autre ombre fait son apparition, les danseurs les
rejoignent et entament quelque chose de franchement incompréhensible, aux
postures absurdes, lentes, lentes, très lentes. « C’est quand même ultra
concept’ », balance mon voisin un tantinet agacé. Et je sens qu’on s’agite
derrière moi. Je me retourne et j’aperçois un grand bourgeois très apprêté, la
cinquantaine, vivant archétype de cette bonne société altière et bien-disante
qui constitue la clientèle de base des opéras de nos pays moyens-pauvres. Je
sens battre ses tempes. Il me regarde, sur les nerfs : « Chiant ! Mais
qu’est-ce que c’est que cette merde, allons bon ? ». « Je ne sais
pas », que je lui réponds, « je ne sais pas… ». Le bourgeois se lève,
enfile sa veste et claque ses talons. « Puisque c’est ainsi, je m’en
vais ». Je me dis : « Je vais rester quand même, plus que 30
minutes ». J’entends derrière moi le type qui essaie d’ouvrir la porte de la
loge, elle coince. Il s’acharne dessus en la pressant plusieurs
fois : « Comment on sort de cette merde ? » lance-t-il à voix haute.
Forcément, à ce moment là, l’intérêt des spectateurs se détourne quelque peu de
la scène, n’est-ce pas ? et fond sur ma loge. Moment social. Le type sort en
laissant la porte ouverte. Un peu d’air. Fin du deuxième tableau, les lumières
s’éteignent, et un énorme panneau de flashes épileptiques aveugle la salle qui
profite de ce moment de grâce pour s’éclipser en douceur.
Troisième tableau. La salle a subi une hémorragie
dramatique, un tiers des spectateurs au moins s’est barré. Les fauteuils qui
craquent et les cris du plancher martelé par les fuyards ont recouvert la
musique minimaliste, ultra minimaliste. Décor : toujours la boîte en bois, cette
fois-ci hérissée de tuyaux de tailles inégales sur toute la scène. Dans le fond,
un danseur se contorsionne seul en mouvements saccadés et mécaniques, pendant 15
insupportables minutes au moins. « Vous savez combien de temps ça dure? »,
me demande la bourgeoise lilloise depuis sa loge. « C’est bientôt fini, c’est
bientôt fini… Une heure et quart. Encore 20 minutes ». « Bien ». Elle
se lève. Et s’enfuit. « Bon courage, je vais rater le meilleur je crois »,
me dit-elle avec une ironie piquée au vif.
Vient alors le meilleur moment du spectacle : sa
fin, lorsque les hypocrites applaudissent, y compris l’enfoiré de la loge d’en
face qui a dormi tout du long et qui sourit maintenant béatement devant les
artistes en rang d’oignon. Mais peut-être après tout remerciait-il l’équipe pour
cette sieste salvatrice.
Je reste donc avec mon gros sac rempli de
questions, je suis un peu nerveux, moi aussi, d’avoir perdu une heure quinze de
mon temps précieux. Vrai, quoi, j’aurais pu pendant ce temps-là prendre un bain,
cuisiner un poulet au curry ou regarder les trains passer en mâchant du
chouingome. Un sens ? A cette création ? Ne vous faites pas de mal : « Mon
travail artistique repose sur ce principe : se faire rencontrer des choses
disparates, qui toutes me [c’est nous qui soulignons] touchent
profondément. Je les agence sans plaquer
le moindre discours. Comme un dîner que tu prépares pour des amis. Tu réunis les
ingrédients, tu cuisines, tu sers et après tu laisses les choses se faire
d’elles-mêmes. Tu ne vas quand même pas coller la fourchette dans la bouche des
gens ! ». Non, mon ami, mais je ne viendrai sûrement pas dîner chez
toi. On risquerait de se taper des hamburgers de tapas sauce vanille ou des
bruschetta à la camerounaise. Et puis tu m’as coupé l’appétit.
Oui, dans L’oubli, toucher du bois est-il
certainement « question d’ « oubli », comme s’il s’agissait de passer à autre
chose, de tourner la page. Pour que ce souhait se concrétise, il suffit de
« toucher du bois » ».
Alors je touche du bois.
Pierre Poucet
Toutes les réactions (5)
1. 02/03/2010 13:29 - morue barbue / arlindo constantino
à quoi sert cet article?
2. 02/03/2010 14:21 - Evan Ard
A distinguer les faux innocents des vrais idiots.
3. 02/03/2010 15:32 - Pierre Poucet
Je t'ai reconnue la morue! La réponse d'Evan Ard en dit assez long. Mais je me permets ici de rappeler une chose ou deux.
1) Ceci est un "billet d'humeur", je pense que tu connais, qui ne vise rien d'autre qu'à livrer un état d'esprit, une impression, une émotion, à la suite d'une création comme j'en ai trop vu, vraiment trop. Prétentieuse, absconse, et sur-subventionnée. Outrancièrement.
2) Ceci est également une tranche de vie comme le disaient les Goncourt, une saynète si tu préfères. La chose s'est réellement passée de la sorte et je trouvais cela somme toute assez drôle. Ne perds pas ton humour, la morue, même si tu n'es pas d'accord, je sais que tu es capable de débattre, toi.
3) Ce billet sert enfin à mettre en lumière - et je l'ai peut-être fait insuffisamment ici - les limites de l'avant-gardisme à tout prix, la subversion pour la subversion, le dépassement pour le dépassement, bref, cette "partie de mains chaudes" que décrit très bien la sociologue Nathalie Heiniche dans ses recherches sur l'art contemporain. Je t'invite d'ailleurs à y jeter un oeil, barbu.
Bien à toi.
Poucet
4. 02/03/2010 17:21 - Alain Jamot
Eh encore, je trouve qu'il se retient, le Poucet ! Il y a tellement de merdes dans le secteur subventionné, tellement de resucées sans imagination de l'art conceptuel des années soixante/soixante-dix, et tellement d'artistes fabuleux laissés de côté au profit d'arrivistes bourgeois... allez demander à Masaki Iwana et toute la scène butoh française/européenne, perpétuellement méprisée par la rue de Valois et les régions, ce qu'ils en pensent... non, plutôt soft, le Poucet, moi j'aurais passé un grand coup de lance-flamme...:-)
5. 26/05/2010 21:29 - charlottecarrington
Merci, j'ai passé l'hiver à perdre mon temps et mon argent au Théâtre de la ville avec un abonnement décevant. Je n'en peux plus de la danse contemporaine sans musique ni son, sans technique, sans décor, sans histoire, sans émotion. Vous m'avez sauvé une soirée ce soir...
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Dernière réaction à quoi sert cet article?  02/03/2010 13:29 morue barbue / arlindo constantino
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