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Urkas, l’éducation du petit Nicolaï

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Alexandre Ankarcrona - le 25/10/2010 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B


 
Connaissez vous la Transnistrie ? Ce n’est pas un pays imaginé par Hergé pour de nouvelles aventures de Tintin mais une région de Moldavie autoproclamée république indépendante en 1991. Le minuscule pays de 4000 km2 pour 550 000 habitants n’est pour l’instant reconnu par personne. A l’époque soviétique, ce petit territoire a connu plusieurs vagues de déportations de populations originaires de Sibérie dont une grande partie forment une communauté criminelle appelée Urkas. C’est leur culture et leurs codes que raconte Nicolaï Lilin dans un récit présenté comme autobiographique et titré Urkas ! itinéraire d’un parfait bandit sibérien. En Italie, son pays d’adoption, le livre a été salué par Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, victime d’une fatwa mafieuse pour avoir écrit sur la Camorra. N’en déplaise aux nombreux critiques qui ont trouvé là un parallèle facile, il n’y a pas vraiment de comparaison à faire entre les deux livres. Alors que Gomorra s’apparente presque à une étude sociologique de la mafia napolitaine, écrite d’un point de vue extérieur et journalistique, Urkas est plutôt le journal intime d’une petite frappe. Pour commencer, le style, assez enfantin, rappelle d’avantage Le petit Nicolas de Sempé que Le Parrain de Mario Puzo. Il faut dire que l’auteur n’écrit pas dans sa langue maternelle mais en Italien, et qu’ensuite un traducteur est passé par là. Ce qui donne des phrases assez simples « Quand j’étais petit j’aimais bien dessiner. Je dessinais tout le temps, j’avais toujours sur moi un petit cahier et je croquais tout ce qui me tombais sous les yeux ». Et des expressions toutes faites « Un coup sur le nez qui fait voir trente-six chandelles », « Il faisait un froid de canard », « On ne savait jamais si c’était du lard ou du cochon », qui sont certainement plus savoureuses en russe. Parfois la métaphore est plus drôle, où le traducteur plus inspiré. « Sa carrière de musicien semblait promise à la progression ascendante d’un missile intercontinental soviétique. »

 La guerre des boutons en ex-URSS


Les 300 premières pages (sur 500), racontent l’enfance et l’adolescence du petit Nicolaï et de son meilleur ami Mel, un grand benêt aussi fort que stupide au point de frôler le handicap mental. Ils vont à la pêche, fabriquent des lance-pierres, volent des pommes, taquinent les policiers (en brûlant leurs voitures avec des cocktails Molotov tout de même), et font le coup de poing (parfois le coup de canif) contre les gamins des autres communautés. Mais rien de trop méchant. Une version plus moderne et plus Hardcore de La guerre des boutons en somme. C’est un monde où les hommes sont absents (en prison ?). Seules restent de gentilles femmes seules qui font des confiture et des vieillards rangés des affaires qui prodiguent des conseils plein de bon sens. « On ne devait pas faire aux  autres ce qu’on ne voulait pas qu’on nous fasse, à moins d’avoir une bonne raison ». De l’école il n’est jamais faite aucune mention et c’est à se demander comment Nicolaï a appris à lire et à écrire. Les filles sont également complètement absentes de cet univers à 100 % masculin. La première à laquelle il est fait allusion, est une pauvre orpheline mineure forcée à se prostituer et finalement torturée à mort. Un acte décrit avec des détails insoutenables qui tranchent avec le ton parfois bon enfant qu’avait le récit jusque là. Le texte ne va d’ailleurs pas tarder à se durcir avec le chapitre sur le séjour de Nicolaï dans un centre de détention pour mineurs. Ce passage marque la fin de l’enfance et d’une certaine insouciance. Par son éducation, Nicolaï a été préparé à la prison dont il intérêt tous les codes. Intégré à une « famille » de détenus sibériens, il est relativement protégé mais assiste en spectateur à l’ultra violence ordinaire, aux viols collectifs...

Enfin la dernière partie raconte la vengeance des Sibériens après le viol d’une des filles de la communauté dans un autre quartier. Nicolaï et les siens retrouveront les coupables et les puniront. Le héros franchit alors un cap en basculant au même moment dans le meurtre et dans l’âge adulte. Le livre s’arrête au moment ou Nicolaï est incorporé dans l’armée russe et s’apprête à être envoyé en Tchétchénie. Un épisode qui devrait être le sujet de son prochain livre.

La délinquance ethnique assumée

En plein débat sur les liens entre culture et délinquance, le livre de Nicolaï Lilin est une étude empirique qui abonde dans le sens du chercheur Hugues Lagrange, auteur du très controversé ouvrage Le déni des cultures. L’avantage du roman sur l’essai est qu’il permet de s’affranchir de toute notion de politiquement correct et ainsi Nicolaï Lilin ne craint pas de  heurter les bien-pensants et de stigmatiser (pour reprendre une formule à la mode) certaines communautés. Il écrit ainsi « Nous les Sibériens (...) étions amis avec les Arméniens, mais aussi avec les Biélorusses, c’étaient de braves types, et avec les jeunes de la communauté des Cosaques : ils étaient un peu portés sur les armes, mais ils avaient un grand coeur et étaient très courageux. Par contre on avait des problèmes avec les Ukrainiens. Certains d’entre eux étaient nationalistes et détestaient les Russes.(...) Avec les Géorgiens on gardait nos distances (...). Ils ignoraient tout de l’amitié ou de la solidarité (...) ils essayaient d’entuber tout le monde. »  Il ravira également les fans de Sexion d’assaut en admettant l’homophobie culturelle des Sibériens « Dans la tradition sibérienne, l’homosexualité est considérée comme un maladie infectieuse très grave (...) Nous les enfants avons donc été élevés dans la haine des homosexuels. ».

Si le roman souffre de longueurs et d’un style inégal, Urkas constitue néanmoins un témoignage intéressant sur la décennie qui a suivi l’effondrement de l’URSS. On notera la schizophrénie des Urkas qui détestent les communistes mais rejettent tout autant le capitalisme. Ils méprisent ainsi « les nouvelles générations fascinées par tout ce qui venait d’Europe et des Etats-Unis. C’était des gens sans aucune moralité, qui n’avaient de respect que pour l’argent » tandis que leur propre système est « comparable à un réseau où tous sont liés entre eux et où personne n’a de pouvoir, l’intérêt de chacun se confondant avec l’intérêt commun ».Bref le collectivisme au service du crime.

Alexandre Ankarcrona

Urkas !
Itinéraire d’un parfait bandit sibérien
de Nicolaï Lilin
Editions Denoël
23 euros



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