Sur le RING

Une robe assassinée

SURLERING.COM - FRANCE - par Philippe Bilger - le 26/10/2012 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Dès l'annonce de l'assassinat de Me Antoine Sollacaro, j'ai perçu à quel point cette tragédie constituait à la fois une horreur nationale et un drame corse.

 


Atteinte impardonnable à l'Etat de droit et à l'incarnation éclatante qu'en est l'avocat, comme l'a justement souligné le ministre de l'Intérieur, ce crime émeut toutes les consciences, j'en suis persuadé, et suscite l'effroi devant la manifestation d'une violence homicide qui ne s'assigne plus de limites. On l'a dit, en particulier le bâtonnier Mattei, hier encore des institutions, des fonctions étaient protégées des assauts odieux parce qu'ayant en partage le bien public, les valeurs fondamentales d'une République, elles bénéficiaient d'une sorte d'immunité civilisée (Le Monde, Le Parisien , Le Figaro). Elles échappaient au sort commun de la banalisation par l'agression, par le crime.

Un avocat qu'on assassine au matin, froidement, c'est la justice aussi qui est touchée en plein coeur.

En même temps, ayant eu le privilège de requérir au moins à deux reprises devant une défense exclusivement composée d'avocats corses, j'ai ressenti d'abord à quel point il était gratifiant intellectuellement et judiciairement de le faire parce qu'en dépit d'insinuations et de préjugés, rien n'est plus proche d'un bon avocat qu'un bon avocat corse. La loyauté, l'honnêteté, la conviction et la recherche de la vérité me sont apparues comme un ciment commun et, à dire le vrai, magistrat, dans ces atmosphères et ces procès, je n'ai jamais douté de ma sûreté pendant les débats ou craint pour elle ensuite.

Me Antoine Sollacaro, à l'évidence, n'avait pas la même conception de l'audience que celle de ses confrères. Par exemple, il était aux antipodes de celle de son ami, Me Pascal Garbarini, ou de celle de Me Dupond-Moretti qui pourtant n'est pas précisément un suave dans son comportement judiciaire. J'ai pu remarquer ces différences aussi bien grâce à ma propre expérience qu'indirectement, en assistant à des fragments de procès médiatiques où la victime questionnait et plaidait dans une équipe soudée ou non.

Techniquement, avec l'oeil et l'oreille du spécialiste, mon premier mouvement était d'admettre que non seulement je ne me trouvais pas en face d'un avocat classique mais que, plus encore, Me Sollacaro n'était pas à proprement parler un avocat au sens où je l'entendais : une personnalité capable d'aller loin, mais jamais trop loin, pour ne pas tout perdre. Militant, combattant, la parole, à tort ou à raison, lui servait d'arme qu'il maniait sans prudence, sans peur. Désirait-il convaincre autrui, notamment les magistrats qu'il n'hésitait pas à rudoyer, à offenser - toutes ses indignations et ses colères n'étaient pas absurdes - ou était-il possédé par une telle rage de convaincre qu'elle lui suffisait, d'une certaine manière ? Il lançait ses arguments, ses dénonciations, ses démonstrations comme autant de boulets de canon, de rhétorique dont, d'abord, on tentait de se protéger.

Mais si, après tout, c'était aussi cela, défendre ? S'il y avait mille bonnes façons, toutes différentes, de défendre mais une seule mauvaise ? Si cette tornade, presque cette violence, dont on percevait qu'elles ne se rapportaient pas à son caractère mais à sa passion de détruire les évidences adverses, représentaient la méthode qui lui convenait ? et qui au-delà d'une quelconque tactique - discipliner Me Sollacaro en le faisant se plier à un esprit de groupe relevait de l'inconcevable, il suffisait de voir cette plénitude d'être et cette liberté en mouvement ! - fonçait dans le bloc à convaincre comme dans le tas, et au fond ne s'attachait qu'à l'exigence de "passer" qui obscurément était de "casser". La réussite venait quand le conseil et sa vigueur, sa ferveur et son talent prenaient le pas sur le nationaliste et pouvaient être entendus et acceptés par toutes les intelligences et sensibilités.

Horreur nationale et drame corse. Non pas que je tienne à opposer le continent à la Corse mais j'ose tout de même, devant les réalités belles ou sombres de cette île que j'aime, adopter une posture de réserve et de discrétion. Il y a des secrets qui nous demeureront à jamais interdits, et je le crains aussi, aux enquêteurs et aux magistrats.

Il y a des afflictions, des compassions et des solidarités authentiques mais, probablement aussi, des hypocrisies et des aigreurs masquées.

Il est vain de chercher, pour nous qui sommes à Paris, les mobiles possibles, plausibles de ce crime. Un plaideur mécontent, une vengeance politique, un ressentiment de longue date, des lignées antagonistes sans fin à cause de la réciprocité du sang versé, des affaires immobilières puisque Me Sollacaro semblait s'intéresser à ce secteur, un épisode, une broutille culminant en haine et suscitant cette mort atroce ?

Il serait sot d'aborder la Corse compliquée avec des idées simples. Mais je prends le risque de m'aventurer sur un sujet sensible.

Quand BFM TV m'a appris l'assassinat et m'a demandé une réaction, j'ai été atterré mais tout au fond de ma tête, pas stupéfié d'étonnement. L'homme, l'avocat, le citoyen Sollacaro ne se laissaient pas oublier. Trop de force, trop de courage, l'ambiguïté n'était pas son genre, on ne pouvait pas faire comme s'il n'existait pas. Il gênait sans doute dans tous les sens du terme. On m'aurait informé de la disparition d'une multitude d'avocats que je n'aurais même pas, un millième de seconde, relié l'odieux du crime à la nature de ces personnalités.

Avec Me Sollacaro, on a certes assassiné une robe mais aussi, dans cette Corse à la fois magique et incompréhensible, un être dont la vie débordait et qu'il fallait réduire à rien, au silence.

Et une voix.

Philippe Bilger



Toutes les réactions (1)

1. 20/03/2013 00:22 - galafrin

galafrinJe suis désolé pour les proches de M. Sollacaro mais la profession judiciaire s'est accomodée de tant d'abandons de peines dissuasives qu'elle a perdue de vue sa propre sécurité. Ainsi vous pensiez bénéficier d'une immunité civilisée et vous en êtes revenu.

Alors que l'insécurité endémique grave atteint maintenant la profession juridique, peut-être allez-vous aussi réviser votre appréciation sur la peine capitale et l'erreur judiciaire.

Ring 2012
Philippe Bilger par Philippe Bilger

Ancien avocat général près la cour d'appel de Paris, écrivain. Ring wall of fame.

Dernière réaction

Je suis désolé pour les proches de M. Sollacaro mais la profession judiciaire s'est accomodée de tant d'abandons de peines dissuasives qu'elle a perdue de vue sa propre sécurité. Ainsi vous...

galafrin20/03/2013 00:22 galafrin
Tout sur
Articles les plus lus
  • Les excuses publiques de Causeur à David SerraLes excuses publiques de Causeur à David Serra

    Publié sur Causeur.fr le 11 décembre 2013, un an après le conflit entre l'auteur de Satellite Sisters et l'éditeur. Les éditions Ring annoncent à leur tour la fin du contentieux avec Maurice...

  • Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?

      On en a tous assez de prendre connaissance dans les médias déchaînés des énièmes rebondissements de l'affaire... qui semble ne jamais vouloir se terminer. De loin, du Zimbabwe par exemple,...

  • Droit de réponse aux désinformations de Maurice DantecDroit de réponse aux désinformations de Maurice Dantec

    [ Addenda du 11 décembre 2013 :Les excuses publiques du Magazine Causeur à David Serra : http://www.causeur.fr/nos-excuses-a-david-serra-et-aux-editions-ring,25362David Serra et les éditions Ring...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous La France orange mécanique