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Une préhistoire des haines d’écrivains ?

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 06/12/2010 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B



Nous avons eu l’occasion avec Marc-Edouard Nabe de faire un peu l’expérience de cet étrange phénomène que la haine entre écrivains. Et tant mieux. Cette conception où se juxtaposeraient les écrivains les uns à côté des autres, dans leur petit univers-cocon, sans qu’ils n’en viennent jamais à se culbuter les uns les autres, fait un peu penser à des blocs de plateforme téléphonique où les auteurs ne répondraient qu’à leurs seuls fans. Parce qu’on aura tôt fait de voir en eux ces êtres atomes, vivant de leur imagination seule, choses bonnes et sacrales produisant des livres ex-nihilo. Parfois, dans ce monde calme, les écrivains particules se frictionneraient pour une accusation de plagiat, qui, en définitive, ne serait qu’une atteinte à leur droit de jouissance paisible sur l’écriture. Ce serait une vie d’hommes de lettres où seules les chamailleries façon Marie Darrieusecq / Camille Laurens auraient droit d’amener le tumulte, au grand plaisir des éditeurs, et des critiques publicitaires. Un système où l’enclosure, qui fît la base de la société anglaise et du capitalisme, s’appliquerait aux écrivains, et à l’écrit. Un « chacun chez soi, chacun pour soi » qui nous mènerait bien vite à cette « perpétuelle Bourse aux valeurs » dont parlait Julien Gracq dans son célèbre pamphlet La littérature à l’estomac.



Anne Bocquel et Etienne Kern, deux professeurs agrégés, sont venus nous rappeler ce bizarroïde milieu de mesquinerie et de mépris qu’était celui de la vie littéraire au XIXème siècle. Occasion, dans un essai, de porter le regard autrement sur cette vieille sacralité de l’auteur, et de proposer une délicieuse histoire des haines d’écrivains.

La tribu des écrivains, ou « Le famille je vous hais ».

Premier constat du livre, les auteurs sont entre eux, se reproduisent entre eux, symboliquement parlant, et pas que. Ils surnagent dans cette soupe dont la marmite était à l’époque le salon. Tout se fait en connaissance des agissements de l’autre. D’où, le fait que « Reconnaissance littéraire, reconnaissance mondaine. Les deux sont inextricablement liées ». Nos deux agrégés n’hésitent pas à parler rapidement de « mimétisme ». On cherche à se montrer supérieur à son semblable, en lui chipant sa femme, en se les refourguant. Ainsi, l’amour de Sainte-Beuve pour Adèle Hugo, qui a pour toile de fond ce sentiment de jalousie pour la réussite de « l’homme siècle ». Ou encore, les cas de Marie Dorval ou Louise Colet, ces femmes trophée, passant entre toutes les mains. Bref, ce que l’on pourrait appeler une endogamie. Et un peu comme à l’intérieur d’une famille, les amitiés et inimitiés se font, puis se défont, à l’occasion de « trahisons », chef d’inculpation bien vite lâché. Ainsi Edmond de Goncourt qui reproche à Zola, qu’il avait pris sous son aile, de l’avoir plagié. Ou ces combats où les chefs d’école rameutent leurs soldats, jusqu’à ce que mutinerie s’en suive. Que l’on pense à Balzac, qui aurait été aux côtés de Gautier et Nerval pour la représentation de Hernani, sous la houlette d’Hugo. Balzac qui reprocherait plus tard à de Vigny, et au romantisme, de sacrifier la réalité historique à l’écriture, considérant, par exemple, qu’il était absurde de faire de Chatterton « un fin gentleman, un héros de sentiment, qui […] débite en mourant toute sortes de sottises contre l’ordre social de son pays. »

« Je lui passerai ma plume au travers du corps. », Balzac.


Balzac aurait dit cette phrase à propos de Sainte-Beuve. Elle révèle quelque part, ce côté bretteur de l’écrivain. Si l’on peut dire que ce vieux crédo de Francis Ponge, « écrire contre tous les autres », est mensonger, car il ne prend pas en compte la dépendance de tout livre par rapport aux autres, force est de constater que c’est souvent ainsi que ça se passe, dans la tête des auteurs. Comme le disait Gautier : « Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de l’amour propre et le triomphe de l’adversaire vous proclame imbécile ». Dans une époque où le romantisme voit l’apothéose de l’orgueil, de l’auteur légendaire, comme en atteste cette peinture célèbre de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome, toute œuvre de qualité représente un danger pour soi. Jules Renard n’avait-il pas eu ce mot : « Les succès des autres me gêne, mais beaucoup moins que s’il était mérité. » ? Les qualificatifs vont donc bon train, tout est pris immédiatement à cœur. Dans ses lettres à Louise Colet, Flaubert dit que c’est à Lamartine et aux  romantiques que « nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire […]. C’est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire. » On attaque certes l’œuvre, par voie de presse, mais aussi, et surtout, l’homme. Sainte-Beuve ne donnait-il pas l’auteur responsable de ses lignes en assurant que la biographie était une des voies royales de la critique ? Ainsi, Zola est, selon Barbey d’Aurevilly, « le Michel-Ange de la crotte », et selon Bloy, une « vieille truelle à merde ». Selon les frères Goncourt, Renan est « Une tête de veau qui a les rougeurs, les callosités d’une fesse de singe. »



Et la haine se solde souvent par les armes. Le duel est vite demandé. En général, bien sûr, il ne fait pas de mort. Certains le déclinent… On échange bien parfois des balles de pistolet d’arçon, mais aucune n’atteint son but. C’est le cas entre Marcel Proust et Jean Lorrain. On pourra toujours rappeler les assauts d’un Verlaine, mais la violence physique semble résiduelle. Disons que les écrivains sont rarement courageux dans leurs instincts de mort, et qu’ils déversent avant tout leur fiel à l’écrit, jusqu’à  la mesquinerie, la gaminerie. C’est le cas de Louÿs, qui, le 24 aout 1923, envoi au puritain Gide qu’il souhaitait convertir à la débauche, un télégramme de commémoration de la Saint Barthélémy. S’il arrive de voir de vraies agressions, on sombre souvent dans le passionnel, le risible. A la façon de l’impotente Louise Colet qui essaie de poignarder dans le dos Alphonse Karr, propagateur de rumeurs sur l’identité du père de l’enfant qu’elle portait, et qui échoue, en ne faisant que l’égratigner… De toute façon, soyons franc, le duel ne faisait pas beaucoup de dégâts chez les gens de la haute. Que l’on pense à un homme comme Déroulède, et ces grotesques 6 coups de feu manqués à 25 mètres avec Clemenceau, devant 300 personnes. Les intellectuels sont souvent ridicules. Et c’est ça qui est drôle. Parce que l’on ne se bat que comme de vilains petits diables, même si la vacherie va jusqu’à la vengeance posthume. Hugo, cinq ans après la mort de Sainte-Beuve, lui qui n’avait pas présenté ses condoléances à la noyade de Léopoldine, écrit ces vers : « Et je compris de quoi pouvait être capable / La lâcheté chargée de haine, le dégoût / Qu’a d’elle-même une âme où s’amasse un égout, / Et ce que méditait ta laideur dédaignée / ; On devine la toile en voyant l’araignée. »

La haine créatrice.


Une haine forte sur le plan littéraire, et souvent bouffonne dans la vie réelle. Une haine mesquine de bonne femme. Mais une haine nécessaire. Hugo disait : « J’ai l’honneur d’être un homme haï ». Et lorsque Barbey d’Aurevilly s’en prend violemment aux premiers textes des Goncourt, ils se flattent d’être « insulté[s] par l’insulteur de Hugo. » Comme le disent selon une excellente formule, Anne Bocquel et Antoine Kern, mieux vaut être haï et haïr, « Car dans la Comédie mondaine, c’est être bien peu de chose que de n’avoir pas d’ennemis ». Or, comme l’écrivait Baudelaire, « La haine est une liqueur précieuse, un poison plus cher que celui des Borgia, - car il est fait avec notre sang, notre santé, notre sommeil et les deux tiers de notre amour ! Il faut en être avare. » La haine donne parfois l’occasion de véritables créations littéraires. Lorsque Balzac écrit Le lys dans la vallée, il veut se venger de Sainte-Beuve qui l’avait incendié dans la Revue des deux mondes, et refaire son Volupté, en mieux. Quant à Nerval, n’est-ce pas contre les accusations sur sa folie qu’il légitime la multiplicité des narrateurs de son œuvre ?

Alors la haine d’écrivain, se dit-on, tant mieux ! Surtout, qu’elle demeure, avec sa bouffonnerie, sa truculence, son côté pipi au lit ! Cependant, le vivier, le microcosme des hommes de lettres tend à s’effilocher, et les turbulences avec. Enfin, tout dépend de l’angle où l’on se place. On entend souvent tempêter les descendants de Barbey et de Bloy contre cette commercialité de l’édition, où l’on n’est publié que par pistons et où les prix sont attribués aux plus vendeurs. Ces reproches sur l’argent et l’esprit bourgeois agitaient déjà le XIXème siècle, mais il y avait bien d’autres raisons encore pour se fâcher : l’élection à l’Académie, un mouvement littéraire, une allure de dandy, une malpropreté, un alcoolisme, une vieillesse etc. etc. Nous avons toujours quelques affaires, comme ces oppositions Onfray / Houellebecq, ou Houellebecq / Millet. Mais, les crocs acérés se plantent de moins en moins sur les chairs humaines, et de plus en plus sur des idées, ou sur des idéologies gisantes. La haine se fait moins contre un écrivain que l’on estime à son niveau que contre un pan de société. Peut-être ne faut-il pas s’en plaindre. Après tout, il arrive aussi qu’elle se déverse dans tous les sens, ce qui est le plus souvent fatiguant – « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, allez vous faire foutre ! » (1). A l’ opposé, elle peut disparaître parfaitement, comme dans cette horrifique émission de Busnel (la fameuse plateforme téléphonique ?) où les livres se font néons phosphorescents.

La haine subsiste, elle change de forme, simplement permet-elle encore d’écrire ensemble ?

Frédéric Gajaray
Une histoire des haines d’écrivains, Flammarion, 336 p., 8€



(1)    La fameuse phrase de Belmondo au début d’A bout de souffle



Toutes les réactions (1)

1. 24/12/2010 16:17 - thiery bruno

thiery brunoPeut-être cette haine entre les écrivains qui s'est effilochée au fil de temps au point d'avoir disparu est-elle la conséquence de l'absence d'écrivains ? N'avons-nous plus maintenant affaire qu'à de mauvais pisseurs d'encre qui certes disposent tous d'un ego démesuré que ne justifie aucun talent littéraire mais un nombrilisme exacerbé ? Or ce nombrilisme dans notre société affreusement mercantile ne nécessite pas de s'intéresser et donc éventuellement haïr un rival, il nécessite simplement un excellent attaché de presse qui vous aidera à vendre la soupe. Nul besoin du génie d'un Balzac pour répondre aux critiques : l'auteur actuel ne se fend d'aucune oeuvre pour répliquer, il exige un droit de réponse ou, s'il est procédurier, engage des poursuites au civil qui lui feront en plus de la publicité.
Le monde des Lettres est d'une médiocrité infinie dans notre pays : cela ne signifie pas qu'il ne reste pas quelques authentiques auteurs mais ils ne sont plus assez nombreux pour se faire entendre et reconnaitre dans la cacophonie médiatique qui par principe préfère ce qui est médiocre et rapporte.

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Peut-être cette haine entre les écrivains qui s'est effilochée au fil de temps au point d'avoir disparu est-elle la conséquence de l'absence d'écrivains ? N'avons-nous plus maintenant affaire...

thiery bruno24/12/2010 16:17 thiery bruno
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