Sur le RING

Un Prophète, de Jacques Audiard

SURLERING.COM - CULTURISME - par Armand Durand - le 27/02/2010 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

"On écrit vraiment librement que du fond d'une cellule."
                              Maurice G Dantec, American Black Box

Le dernier film de Jacques Audiard ("Un prophète") est sorti en DVD. Il a remporté 9 césars le 27 février et sera présent aux oscars le 7 mars. L'occasion de revenir sur une œuvre qui a rassemblé un grand nombre de critiques admiratives et bénéficié d'un bouche-à-oreille tout aussi élogieux. Si bien que des éditorialistes et autres beaux penseurs de salon louaient principalement le message politique du dernier film à succès. L'un des noms les plus prestigieux du cinéma français mettait sa caméra au service du modèle anti-communautariste, pour en démontrer la pertinence jusqu'au fond des cellules.



 

Le jeune Malik El Djebena arrive quasiment à l'état de nature à la Centrale, pour y purger la peine entraînée par un délit stupide. Son innocence le fait ressembler à l'Émile de Rousseau. Mais quelques atouts vont lui permettre de dégager une destinée dans ce petit univers très violent. Car il est culotté, volontaire, opportuniste et surtout, très intelligent dans le genre apprenant vite à s'adapter malgré les risques que cela entraîne. Il assimilera plusieurs langages, il va observer, agir à bon escient. Puis il va nouer une relation de maître à élève, pour découvrir rapidement que son maître a aussi besoin de lui en réalité. Jusqu'à se créer une double vie. Soit des thèmes déjà présents dans de précédents films d'Audiard Jr (voyez "Regarde les hommes tomber" et "Sur mes lèvres").


Le cinéphile remarquera dès lors que celui-ci se complaît dans les films de pègre, les histoires de gangsters plus ou moins minables. Bien que la forme soit différente, radicalement plus actuelle, ce thème développe une certaine filiation avec les films classiques du temps de son père. Il m'a même semblé que l'un des détenus du clan corse soit dénommé Volfoni au détour d'un dialogue.



Cette initiation a été fréquemment comparée aux grands rôles d'Al Pacino. Toutefois, Jacques Audiard a préféré un ton plus austère, plus réaliste en apparence. Pourtant, il réussit un certain tour de force en laissant croire au commencement qu'il s'agira d'une œuvre au thème social, comme on les aime en France. Les contraintes de ce réalisme initial sont peu à peu dépassées et les faiblesses des invraisemblances se font oublier à mesure que le film progresse. Audiard prend le temps de mettre à distance les clichés du jeune maghrébin incarcéré après les avoir percuté d'entrée. La mise en place de l'intrigue y aide énormément et, quand le huis clos pénitentiaire éclate, le spectateur y est complètement installé.

L'œuvre n'échappe pas pour autant à plusieurs concessions faites aux modes. L'insertion d'un découpage en chapitres est une fois encore inutile, surtout pour glisser des intitulés humoristiques qui ébrèchent le ton grave de l'ensemble. Ce dernier n'en pâtit guère, heureusement. Les séquences oniriques (vaguement prémonitoires !) et les apparitions de Reyeb après qu'il ait été assassiné apportent une petite dimension fantastique dont les formes font aujourd'hui figure, il est vrai, de clichés convenus. C'est surtout le second procédé qui nous a semblé retomber, tandis que les cauchemars de Malik s'insèrent pleinement dans l'intrigue sans être de bêtes figures imposées servant uniquement à du remplissage.

Ces confrontations avec le fantôme du premier contrat soulignent, en fin de compte, combien la transmission est un thème central de l'œuvre. Sans ces occasions, Malik n'aurait aucun moyen de s'en sortir. Jusqu'à réussir un meurtre du père exemplaire. À la différence du canon Kubrickien, l'individu sortira vainqueur du système.

La progression de l'initiation sexuelle et affective de Malik jalonne son ascension. Débutant comme objet d'une sexualité perverse, il ne se contentera pas de la pornographie télévisée ni de quelques prostituées en vitesse au parloir. Lors de son escapade marseillaise, il se montrera capable de dépasser ce stade de la facilité dans lequel ses complices restent bloqués ainsi qu'ils s'en vantent dans la vidéo envoyée d'Espagne. À la fin du film, il devient même symboliquement un père de famille établi et respecté en recueillant le ménage de son défunt ami Ryad.

Il faudra suivre attentivement le jeune Tahar Rahim qui montre d'entrée un potentiel rare… qui implique de vite briser, dès son prochain rôle, l'image initiale qui pourrait trop cantonner une carrière prometteuse. Niels Arestrup se coule magnifiquement dans son rôle, notamment grâce à son physique nordique plus âgé à contre-emploi, qui le distingue dès le premier regard parmi la bande des corses, plus caricaturaux à l'instar des musulmans pieux qui leur font face.

En revenant ainsi au cadre de l'intrigue et au terme de cette modeste critique d'amateur, nous devons faire une ultime remarque sur ce qui n'est pas la moindre des leçons de ce film. Paradoxalement, cet enseignement n'était pas du tout recherché par Audiard junior. Mais le succès de son œuvre permet de démasquer l'état effrayant de l'intellect français, obsédé par la célébration de ses modèles et la répétition de discours coupés des réalités.

Au terme de ce film proclamé nouvel emblème du message anti-communautariste, nous voyons donc Malik réussir sa trahison en revenant vers les siens, en s'appuyant sur la bande des autres détenus maghrébins musulmans après avoir servi et s'être servi des Corses. Sortant de prison dans la scène finale, il retrouve ses hommes, eux aussi tous maghrébins, et sa nouvelle famille également maghrébine et visiblement attachée – quoique sans excès – à leur religion traditionnelle. Enfin devenu libre et puissant, Malik fait le choix de retourner vers ceux qui lui sont le plus proches et de s'insérer au final parmi eux au lieu de chercher, par exemple, une troisième voie ni corse ni maghrébine (pourquoi pas gitane ?), ou de simplement tenter un rapprochement – hypothétique il est vrai – avec la jeune génération des Corses. Devenu pleinement un individu capable, il choisit la solution qui doit lui apparaître comme la plus naturelle, ou la plus aisée en fin de compte : rejoindre triomphalement la communauté dont il était issu. Y'aurait-il donc vraiment un message quelconque à tirer sur l'intégration ?

Mais alors, qu'en est-il de nos éditorialistes de la presse du soir et autres nouveaux penseurs de dîners en ville ? Vivons-nous dans le même monde, parlions-nous du même film ? Sont-ils menteurs ? Au point de manipuler les évidences qui tomberaient sous le sens du premier collégien venu ? Leur perception est-elle altérée au point d'avoir effacé le souvenir de la chute ? Ont-ils regardé l'œuvre jusqu'au bout ou ont-ils agi comme les critiques littéraires ne lisant que la première moitié en diagonale ?

En regagnant mes pénates dans la fraîcheur malodorante d'une nuit d'automne en ville, mon sentiment immédiat était d'avoir profité d'un film remarquablement abouti, quoique point bouleversant. Mais surtout, j'avais entrevu à nouveau la puissance de l'esprit de récupération dans mon pays, sa capacité à pourrir les œuvres qui en sortent. Ceux qui auront été capables d'apprécier "Un prophète" à sa juste qualité sans ce prisme déformant sont, sans doute, parmi les derniers esprits libres qui y vivent.

Nach Mavidou



Toutes les réactions (5)

1. 01/03/2010 01:04 - Jean Robin

Jean RobinExcellent article, que je relaie sur mon blog : http://tatamis.blogspot.com/2010/02/un-prophete-de-jacques-audiard.html

2. 01/03/2010 10:55 - Max

MaxJuste analyse. Ce qui m'a fait doucement me gondoler c'est que les thèses des journaleux évoquées ci-dessus aient été reprises sur des sites natio pour conspuer le film. L'alliance de la carpe et du la lapin pour la création d'un petit monument de bêtise.

3. 01/03/2010 13:28 - Lucie

LucieBien écrit Nach et bien dit. Si Audiard lit ce texte, merci pour votre film, 3 heures de lumière.

4. 01/03/2010 16:58 - takesh

takeshFélicitations pour cette excellente critique !

5. 01/03/2010 18:55 - Collapse

CollapseBien vu / Bien dit !.. [Je mets en ligne sur http://collapsus.wordpress.com/]
De même, je pense que la même analyse peut être faite à propos de District 9...

Ring 2012
Armand Durand par Armand Durand

Directeur du service juridique des éditions Ring, Avocat à la Cour.

Dernière réaction

Excellent article, que je relaie sur mon blog : http://tatamis.blogspot.com/2010/02/un-prophete-de-jacques-audiard.html

Jean Robin01/03/2010 01:04 Jean Robin
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