Sur le RING

Un moment de paix avec Michel del Castillo

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 17/10/2010 - 3 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Qu’on se le dise : le vent est en poupe. Le débat d’idées donne de plus en plus de place à ceux que Daniel Lindenberg avait qualifiés de nouveaux réactionnaires, à l’occasion d’un Rappel à l’ordre sommes toutes plus libérateur qu’inquiétant. Voyez le journal de France 2 qui, sous l’onction du sourire de David Pujadas, s’est permis de présenter la récente étude de Hugues Lagrange, Le déni des cultures. Voyez encore la diffusion du documentaire « La cité du mâle », qui, éloigné de toutes compromissions avec une analyse de droite traditionnelle, cherche à percer le mensonge de ce que l’on appelle avec de plus en plus de scrupules, la bien-pensance, la censure anti-fasciste et anti-raciste. En bref : un mouvement se prolonge. Certes, Didier Porte, Gérard Miller et Olivier Todd existent toujours. Mais regardons l’évolution d’un type comme Ménard ; observons à l’opposé un média comme le site Causeur : un tiers d’articles sur les dangers de l’islam, une véritable obsession… C’est dire la façon dont la pensée politique se délivre peu à peu des cadres restrictifs qui l’étreignaient. En quelques sortes, Philippe Muray est devenu une référence générale ; il peut désormais faire l’ouverture d’une dissertation académique.
Nous sommes dans une époque où tout est possible. Toutes les idéologies, tous les extrémismes peuvent être épousés. Une époque où, comme le disait déjà en juin Alain Finkielkraut, l’hégémonie intellectuelle passe à droite. Plus précisément, celle où tous s’accordent à peu près sur l’idée de décadence de l’occident (1). Nous sommes à l’instant clef où il faut apaiser le discours, le mettre à plat, lui rendre une certaine limpidité. Ce qui ne signifiera pas son ramollissement. L’idée est que nous avons critiqué avec force flamboiement. Construisons, maintenant.
Michel del Castillo pourrait bien être l’écrivain qui a saisi cette nécessité. Son dernier livre, Mamita, incarne une littérature capable de nous parler de tout, sans nous irriter. Une littérature éloignée du splendide éclat pamphlétaire, mais qui n’en demeure pas moins ferme, implacable.

La capacité à surmonter toutes les oppositions idéologiques

Commencer Mamita expose à un trouble : nous ne savons pas exactement à qui nous avons affaire. Et pour cause. Si Michel del Castillo est de provenance socialiste, et plus rouge encore, il s’est notamment fait remarquer pour sa délicatesse à l’égard du régime franquiste – régime qu’il a bien connu. Ecartant les fantasmes de ceux qui ont toujours pensé La Pasionaria comme une espèce de Marianne universelle, on pourrait dire qu’il a exploité la théorie des deux démons à sa manière. En d’autres termes, « Le mythe historique faisait de cette mêlée sanglante [la guerre d’Espagne] un combat exemplaire entre le bien, la République, la démocratie, et le mal, l’Eglise réactionnaire, le fascisme. […] Aujourd’hui, tous les mots étaient contaminés par la nouvelle religion : ainsi les révolutionnaires, adversaires intraitables du gouvernement légal, se drapaient-ils dans le manteau républicain. Après avoir tout fait pour la calomnier, la ruiner, ils idéalisaient, célébraient, chantaient la République ! »  Jugement d’une rare puissance. Jugement qui n’empêche pas Michel del Castillo de réprouver l’ère du Caudillo. Cet écrivain ne partage absolument pas la vision franquiste ; il a plus largement condamné le fascisme sa vie durant. Non, ce que nous dit l’auteur de L’Espagne de Franco, c’est qu’il faut enregistrer plutôt une folie généralisée, une montée aux extrêmes à la Clausewitz.

Michel del Castillo ne se contente pas de tripatouiller dans le passé douloureux de la guerre civile espagnole dans son Mamita. Il lance sa barque bien plus loin. Parmi les grands thèmes de son roman, visiblement syncrétique dans son œuvre, on peut énumérer l’homosexualité, le racisme, Israël, le clivage entre modernisme et anti-modernisme, l’élection de Barack Obama, le couple du XXIème siècle. Et sur ces champs de bataille que nous sommes censés parcourir à pas mesurés, l’auteur charge, sans craintes. Et chaque fois, il triomphe des oppositions, avec une facilité assez déconcertante, mesure, et générosité. Ses personnages romanesques l’aident à le faire. Le héros, Xavier, pianiste mélancolique, perd son compagnon, Marc, des suites de sa contamination par le virus du Sida. Marc était pourtant de cette vieille race d’homosexuels, réactionnaire et fière, davantage dans le sillage du Sodome et Gomorrhe de Proust que du Corydon de Gide. Ne trouvant pas de plaisir particulier à s’épandre dans le lupanar, c’est pourtant lui qui meurt par l’endroit où il a fort modestement péché. Xavier, lui qui n’hésitait pas à tremper sa nouille, survécut à l’amour de sa vie… Et le cas de Marc n’est qu’un exemple ; d’autres personnages relèvent de cette violence faite aux catégorisations. Ainsi la domestique noire de Xavier déteste Obama, et vote McCain. Son fils est reçu au MIT… L’amie juive milliardaire du pianiste est pro-palestinienne…
Tout est fait pour nous dire une chose : nous avons tort. La vie est plus compliquée qu’il n’y parait. Comme le souligne l’épigraphe de Nietzsche : « Pour vivre, il faut faire erreur sur la vie ». C’est parce que nous sommes convaincus de ne pas nous tromper sur la vie que nous ne vivons pas. Message que la littérature pourrait inculquer à l’époque.

Une littérature porteuse de paix intérieure.


Se tromper : l’un des enseignements de la littérature. On peut faire mention du narrateur de la Recherche du temps perdu qui ne cesse de voir remis en cause ses jugements personnels. Aime-t-il Bergotte que M. De Norpois vient lui ratiboiser l’art pour l’art. Ce sera ensuite au tour de ce vieux fusil de se faire tordre le cou dans l’estime du narrateur. Nombre de romans usent d’un jeu de miroirs où les personnages romanesques se leurrent et changent d’opinion sous la pression de la vie, jusqu’à accepter celle-ci. Un peu à la façon de Xavier, ce virtuose coupé du monde, étranger aux nécessités pratiques, et qui, au fil des rêves et des rencontres, va devoir rejuger son odieuse mère.
La mère en question, Mamita – celle de Michel del Castillo – est une immonde castratrice. Elle est l’imposture politique vivante. Tour à tour révolutionnaire, épouse d’un phalangiste, agente nazie, puis animatrice de radio où elle s’affirme pro-américaine, cette femme n’a toujours pensé qu’à elle, qu’à son petit confort. Quitte à dénoncer ses proches, à les vouer au poteau d’exécution. Une femme de nature « satanique », comme le disent à plusieurs reprises certains amis de Xavier. Quant à lui, le petit moricaud qu’elle trimballait avec elle par égoïsme, et qu’elle a fini par abandonner, il en a été anéanti, condamné à la douleur et à la marginalité toute son existence durant.
C’est dans cette relation avec la mère de Xavier, sa propre mère, celle de tout écrivain, que Michel del Castillo trempe sa plume. S’en suit une souffrance. Et une étrangeté au monde. Une condition donc, essentiellement artistique. Nous sommes devant un livre lourd sur le plan émotif, et nourri de culture, de figurations littéraires bien connues, et revisitées. Une littérature très pure. Et si l’auteur nous dit qu’il a eu du mal à écrire ce roman, qu’il a été pour lui un long sanglot, cela ne signifie pas que tout y soit dépression, valium, penchants suicidaires. Non, la beauté surgit elle aussi, et, chose assez incroyable, il peut arriver au revers d’une page d’avoir le sentiment d’aimer la vie. Ce qui est une assez belle réussite, tout de même.



Au final, ce bon livre est celui d’un artiste. Un artiste qui se tourne autant vers son propre passé que le notre. Un artiste dont l’égotisme a pour bruit de fond la musique de Frédéric Chopin. Ecrit à la troisième personne du singulier, Mamita nous montre toute la distance que la condition artistique entretient avec la vie, et peut-être, celle que nous devons avoir avec les choses dans lesquelles l’existence moderne nous implique trop vite.

Frédéric Gajaray

Michel del Castillo, Mamita, Fayard, 350 p., 20,90 €

(1)    De quoi le présent intellectuel est-il fait ? Répliques, 26/06/2010



Toutes les réactions (3)

1. 18/10/2010 12:05 - Poucet

PoucetExcellent article. Vraiment. Songe au Figaro littéraire mon Gaj'!

2. 21/10/2010 01:14 - Louis-Alexandre

Louis-AlexandreNettement meilleur que votre charge contre Bourlanges, Poucet. Une tentation de Pampelune?

3. 14/01/2011 17:09 - arlynet

arlynetCombaz se réveille à propos d'Islam et d'homosexualité
http://christiancombaz.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=25:lindignation-au-micro-ondes&catid=31:general&Itemid=46

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Excellent article. Vraiment. Songe au Figaro littéraire mon Gaj'!

Poucet18/10/2010 12:05 Poucet
MgDantec
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