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SURLERING.COM - FRANCE - par Ulrich Cros - le 12/01/2005 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

« Merci Monsieur ! » L'enthousiasme frétillant de la presse d'Ankara s'est ainsi joint aux commentaires gourmands de Recep Erdogan pour rendre grâce à la courageuse position turcophile du président Chirac. Oui, la Turquie est européenne ! Oui, elle a vocation à intégrer l'Union et à parcourir la longue route du progrès social et économique ! Oui, cette opportunité historique sera une garantie de paix et de prospérité pour les siècles des siècles ! En une demi-heure d'entretien télévisé  (1) et avec une débauche orgiaque de poncifs élyséens, M. Chirac a voulu convaincre la France de la chance inouïe que constituerait l'adhésion d'une Turquie que le bas peuple regarde pourtant avec scepticisme. Mais en disant oui, le fils spirituel de « l'homme qui a dit non » n'a pas seulement mis en évidence l'inanité du débat européen et l'illisibilité de la position française ; il a surtout donné une illustration supplémentaire de sa propre sénilité politique.

Le président l'a brillamment résumé en novembre dernier : « Nous sommes tous des enfants de Byzance.  » (2)  Si l'on feint d'ignorer que les Francs et les Turcs ont surtout en commun d'avoir sauvagement pillé Constantinople (en 1204 et 1453), on peut supposer que M. Chirac voulait ainsi exprimer sa certitude d'une « communauté de destin » entre l'Europe et la Turquie. D'ailleurs : « Vous savez, toute l'histoire de la Turquie, depuis l'Empire romain, a été la recherche d'un choix entre l'Asie et l'Europe. Tantôt elle a penché vers l'Asie, tantôt elle a penché vers l'Europe. Si bien que la question qui se pose aujourd'hui, ce n'est pas de savoir si elle est d'Asie ou d'Europe. La question qui se pose aujourd'hui, c'est de savoir quel est l'intérêt de l'Europe. C'est cela qui nous importe. »

La Turquie, à la « recherche d'un choix » ?

On se pince devant le ton docte mais complice de la référence historique. M. Chirac devrait cependant relire ses fiches : parler de Turquie avant le XIVe siècle n'a aucune sens. Rome était depuis longtemps tombé sous les vagues barbares lorsque les Turcs, encore dans l'enfance, nomadisaient dans leur berceau d'Asie Centrale. L'Anatolie (l'extension géographique de l'actuelle Turquie) était alors un territoire de culture byzantine, et le restera majoritairement jusqu'après la chute de Constantinople ; même dans sa plus large acception (de César à la mort de Constantin XI), l'Empire Romain ne peut en aucun cas avoir été contemporain d'une quelconque « Turquie ».

L'oscillation métahistorique que M. Chirac croit déceler dans l'histoire turque, cette « recherche d'un choix », est tout simplement imaginaire : radicalement orientale et islamique pendant quatre siècles, la Turquie s'est graduellement tournée vers l'Ouest lorsque son infériorité technologique, politique, économique et militaire est devenue impossible à ignorer. Elle l'a fait grâce à un important substrat culturel grec et à une intégration géographique naturelle à l'espace européen (dont elle contrôle l'un des accès orientaux) ; tant que l'Occident offrira le modèle culturel, politique et technique le plus dynamique, la Turquie poursuivra sa modernisation « à l'occidentale » (il faudrait plutôt dire « à la Turque »). Prétendre qu'elle est « à la recherche d'un choix » est absurde, puisque c'est l'Histoire qui a choisi pour elle.  

Mais qu'importe. Comme le rappelle le Président, l'essentiel est ailleurs : l'adhésion turque est-elle dans l'intérêt de l'Europe ? Encore faut-il, pour répondre, déterminer ce qu'est l'Europe et où se trouve son intérêt. « Quand vous réfléchissez à ce qu'on a voulu en faisant l'Union européenne, l'Union européenne, c'est d'abord un projet pour la paix et la stabilité. Après des siècles de guerres, d'horreurs, nous voulons laisser à nos enfants une région en paix, stable, sans guerre. »

Quel lyrisme ! Qui a prétendu notre président dépourvu de convictions ? La finalité de l'Europe de M. Chirac, c'est la paix (l'absence de guerre) et la stabilité (l'absence de changement). Dans une ère de crise caractérisée par une résurgence globale de la conflictualité et par une multiplication des choix, l'objectif est clair, la barre droit devant : le président veut une Europe qui roupille. Conscient qu'un projet défini négativement est peu séduisant, il ajoute : « c'est aussi l'enracinement de la démocratie, des droits de l'Homme, des libertés, à nos yeux, capitales. » Cette logorrhée droit-de-l'hommiste dissimule mal une complète absence de vision : est-ce bien là l'affaire de l'Europe ? On sait bien que la démocratie et les sacro-saints droits de l'homme ne sont pas la cause mais bien une conséquence possible du développement politique et économique, qu'ils ne constituent pas des fins en soi, et que tout ce prêchi-prêcha hypocrite ne constitue pas un projet politique. Qu'importe, ces professions de foi pacifistes et universalisantes renforcent la dimension christique du personnage, qui n'est pas à une reconversion prêt (seul Khadafi semble plus souple encore) : le président Chirac doit déjà songer à la postérité. Alors M. Chirac, où réside l'intérêt de l'Europe ?

L'intérêt de l'Europe

« C'est un énorme marché, c'est un pays puissant économiquement. Nous avons intérêt à l'avoir avec nous et non pas contre nous. » L'argument économique d'abord, mais à contretemps. La Turquie est, depuis 1995, membre de la zone européenne de libre-échange, ce qui équivaut de facto à une union commerciale. Pour le reste, elle apporterait surtout un secteur agricole hypertrophié et improductif, un gouffre potentiel pour la Politique Agricole Commune, ce à quoi le président devrait pourtant être sensible ; quant au coût de sa main d'½uvre, la Turquie nous promet des délocalisations à la pelle. Bref, l'économie convaincra difficilement le français moyen que son intérêt réside de l'autre côté du Bosphore. Alors quoi ?

« Il est évident que sur le plan de la sécurité, de la stabilité, de la paix, avoir avec nous ce grand ensemble, à nos portes, aujourd'hui, est tout à fait positif. L'avoir rejeté représenterait certainement un risque d'instabilité, d'insécurité à nos frontières qu'il faut, sans aucun doute, éviter. » Insécurité aux frontières ? L'argument sécuritaire, à l'emploi duquel M. Chirac excelle décidément, arrive à la rescousse : le Turc serait-il un ennemi ontologique, une menace permanente dont on tenterait d'acheter la bienveillance ? C'est le même argument qu'emploient les populistes de droite pour s'opposer à l'adhésion turque, et que la dialectique schizoïde du président Chirac renverse sublimement : mieux vaut un tel ennemi dedans que dehors ! M. Chirac oublie que la Turquie, pilier de l'OTAN, est l'un des principaux garants de la stabilité du Moyen-Orient, du Caucase et des rives de la Caspienne. Rien de vraiment surprenant : durant la totalité de cet entretien capital, il n'évoquera jamais l'Alliance Atlantique.

Il a pourtant gardé, pour les derniers sceptiques, un argument géopolitique : « J'ajoute enfin que l'Europe est un peu petite face aux grands ensembles du monde, de la Chine, de l'Inde, de l'Amérique du nord, et elle serait, sans aucun doute, renforcée dans sa puissance pour demain par la présence de la Turquie. » La puissance de la vision planétaire présidentielle est étourdissante : si l'Europe est faible, c'est donc qu'elle est trop petite ! Bien au contraire, chacun sait que son problème est d'être trop grande, trop diluée, pas assez unifiée : Brzezinski  (3) et d'autres ont clairement démontré que « l'Union » avait d'ores et déjà choisi entre intégration et unification. En choisissant d'élargir avant d'avoir constitué une réelle unité politique, elle s'est condamnée à n'être qu'une juxtaposition de souverainetés picrocholines. Mais M. Chirac feint de croire qu'accueillir la Turquie inverserait la tendance ; il ne parvient, ce faisant, qu'à donner d'inquiétants symptômes de déni de réalité.

Leçon de dignité...

Délirant peut-être, mais pas fou, le président sait toujours s'indigner avec toute la fougue de sa vertu outragée. Lorsqu'on lui demande s'il est bien raisonnable d'accueillir une entité culturellement si différente, le couperet tombe : « Sortons d'une réflexion qui conduit forcément au manque de respect des autres, à la guerre des religions, à la guerre des civilisations, à la guerre des cultures, avec tout que cela comporte comme conséquences qui, hélas, apparaissent aujourd'hui dans le monde, y compris dans leur forme la plus odieuse qui est le terrorisme. Ayons une conception plus humaine, c'est-à-dire, respectons les autres. [...] Alors, restons en là, je vous en prie. Ne provoquons pas des heurts de cette nature. Nous avons tout à y perdre, à commencer par la dignité »

La dignité, qualité fondatrice d'un homme qui après deux mandats, une dissolution suicidaire, une réélection stalinienne et de multiples casseroles judiciaires songerait à se représenter en 2007, n'explique à l'évidence pas tout. Derrière la langue de bois, le message est clair : envisager une possible insolubilité culturelle de la Turquie dans l'Europe mène inexorablement à la guerre et au terrorisme. Nous voilà prévenus ! Peu importent à M. Chirac la réalité des civilisations, leur permanence, leurs dynamiques : l'idée qu'il s'en fait tient à des marques de bière et des sports de combat. Cette inquiétante inversion du lien causal (le terrorisme islamiste devient une conséquence de l'idée même d'interaction civilisationelle, comme une réaction légitime à une véritable agression intellectuelle) en dit long sur la dérive ubuesque du second mandat d'un homme que certains disaient, voilà deux ans, déjà usé. (4) Celui qui devint l'héritier quasi-shamanique du gaullisme après avoir été un éternel perdant, est aujourd'hui devenu le symbole guignolesque d'une France égarée dans un siècle qui la dépasse.

Ulrich Cros

Notes :

(1) Entretien télévisé avec Patrick Poivre d'Arvor, Mercredi 15 décembre, TF1.
(2) Discours à Marseille, 16 novembre 2004.
(3) Zbigniew Brzezinski,  « The Geostrategic Triad », CSIS, 2001.
(4) Cette petite phrase que M. Jospin,  se croyant 'OFF', avait innocemment laissé échapper, devait par la suite faire grand bruit.



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