Sur le RING

Truffaut : Nouvelle vague de désir

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 29/10/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Cinéma. 21 octobre 1984. Disparu il y a tout juste vingt ans Truffaut, fils spirituel d'Hervé Bazin et père de la Nouvelle Vague lègue une oeuvre intense, valsant avec l'autobiographie et une thématique de prédilection, l'amour et les femmes, femmes aux visages cachés et sous jacents, maîtresses, mères, femmes fatales, femme-enfant. Amoureusement car jamais outrancier, François Truffaut fait palpiter sur l'écran son hymne à la vie des sexes. S'envolent sous le regard tenace de la caméra Truffaut « Les 400 coups », « Baisers volés », « L'Amour en fuite », « Domicile conjugal, » « Jules et Jim », et ressurgissent en notre pupille, les émotions de ces cinémas qui ressemblent à la vie au plus près. Moins connu et moins aimé du grand public, « Les deux Anglaises et le continent », sorti en 1971, conte sur quinze années les désirs contrariés d'un trio de jeunes gens.

Une saison en Angleterre

« ... Le sommeil d'amour dure encore.
Sous les bocages s'évapore
L'odeur du soir fêté... » Rimbaud

1899, Jean-Pierre Léaud entame un étonnant voyage.

Derrière une ombrelle, une figure fluide, rousse, d'yeux de vierge, ourlée d'une fureur hautaine - Muriel. Jeune femme insulaire, rocailleuse et rosée sous ce fol arc de cheveu. Dans le vent, près de la mer. Il la désire.
Le fils du continent n'a guère le pied leste. Loin de Paris, le nouveau champ de séduction est si large... Sans en avoir conscience, Claude rêvait d'un voyage découverte, d'un enchantement dans un paysage de tous les possibles. Là où la côte sue le large et l'océan les tentations amoureuses.

Onzième film, « Les deux Anglaises et le continent » est après « Jules et Jim » la deuxième adaptation d'un livre d'Henri-Pierre Roché, dépeignant une nouvelle fois « les amours en fuite » et les désirs contrariés d'un ménage à trois. Claude Roc, sous les traits de Jean-Pierre Léaud - acteur fétiche de Truffaut -, jeune bourgeois parisien de dix-neuf ans, rencontre Anne Brown (Kika Markham), jeune anglaise décidée et désinvolte, de passage à Paris. Celle-ci imagine qu'une idylle pourrait fiancer Claude à sa soeur Muriel (Stacey Tendeter), résidant au Pays de Galles.

En effet, Claude tombera sous le charme puritain de Muriel lors de son voyage en Angleterre. Elle devient sa promise. Pourtant tout est voué à l'attente, à l'immobilisme. Ce qui stagne, bascule dès lors, en sourdine. Claude ne peut se fiancer avant un an à Muriel et se détache lentement d'elle qui commence à le désirer du jour où il lui affirme être guéri de cet amour. Anne, jusque-là symbole d'une amitié pure, devient elle aussi sensible au charme du Français ; se donne à lui un soir, de retour à Paris. Muriel ne « cèdera » qu'une fois, des années plus tard.

Ascèse, attente, « tumulte d'angoisse »

Vouée à la répétition, coincée entre deux pôles d'attraction, la vie de Claude oscille perpétuellement entre Anne et Muriel, prenant place tour à tour dans sa vie. Cerné de plomb, les personnages se débattent, s'usent, comblant cette inertie et  cette fatalité par d'incessants voyages, allées et venues. « Il y a une scénographie de l'attente : je l'organise, je la manipule, je découpe en morceau de temps... » (1). Une scénographie que Truffaut a saisi et retranscrit, découpant en séquences faussement simples et en cadrages habiles les temps de la passion fervente et le cycle du désir.

"J'ai senti le besoin d'aller plus avant dans la description des émotions amoureuses, un peu plus loin qu'on ne va d'ordinaire, explique-t-il. Il existe parfois en amour une vraie violence des sentiments, c'est celle que j'ai voulu filmer ; je ne parle pas seulement des étreintes que j'ai tenté de traiter avec objectivité et crudité, sans musique, mais aussi des aveux, des confessions, des ruptures qui peuvent conduire les personnages jusqu'aux vomissements ou à l'évanouissement. Pour résumer cette tentative en une phrase, j'ai essayé de faire non pas un film d'amour physique mais un film physique sur l'amour."

La liberté des images n'est pas contradictoire avec l'envol de la vie intérieure ni avec les ressorts de l'amour. La « littérature » ne s'oppose pas aux images ; elle est une de leurs composantes. Là où le cinéma occupe une place centrale, Truffaut a su faire un prolongement et un lien physique avec le sentiment-pensée tel qu'il naîtrait au fil d'une lecture.

Je t'aime, elles non plus

Chassé-croisé, triumvirat amoureux : Claude /Anne/Muriel. Ricochet de l'avidité et de l'égoïsme des sentiments. Non pas un « Apollon et (d)es putains » ni un amour platonique bourgeois de jeunes filles effarouchées. Ni un drame romantique. Faussement académique, le film est une enveloppe, une large falaise sous les roches de laquelle les sentiments aigus de désir et de possession du corps aimé se cristallisent en un gros amas, en une langue féroce. Les vagues explosent et dégorgent. Fragilité du trio en devenir, inconstance de ceux qui s'adorent, de celui qui en aime une seule et finalement en aime deux, sans avoir le courage de choisir.

Deux femmes, deux rapports distincts. L'une oeuvrant contre l'autre, cherchant à faire front contre toute combinaison binaire qui placerait l'une d'entre elle en un « amour de force ». Elles ne sont que les faces d'un même visage. « Il y a deux femmes en toi » (2) Celle qui veut, ce qui ne veut pas. Celle qui dit oui, celle qui pense oui en clamant non. « Tu m'as dit je t'aime, je  t'ai dis attends, j'allais dire prends-moi, tu m'as dit vas t'en. » (3)

En projetant l'identité duale d'une Muriel chaste, d'une Anne impétueuse par son appétence sentimentale, Truffaut créé un langage cinématographique subtil et inédit. Sous l'apparente régularité du rythme du film, la construction psychologique vertigineuse, relevant le parcours et l'échec de formation du couple, prend toute sa mesure. La triste symbolisation du désir, l'inextricable va-et-vient auquel se confronte Jean-Pierre Léaud ne trouve d'issue, ne trouve d'aboutissement ni de maturité dans une vie d'adulte - mots boursouflés de reproches que lui jeta Muriel « tu n'as jamais été et tu ne seras jamais un époux.»

Épilogue - Seul il contemple des collégiennes anglaises, dans le parc du musée Rodin. L'une porte la rousse ressemblance de Muriel. Étranger à son propre visage, il se retourne sur lui-même. Et disparaît derrière de lourdes portes.

Physique de l'amer

Éloge, jalouse bénédiction de l'être aimé.
Angoisse, silence, reproches.
Amertume.
Échec, confessions intimes, clôture.

Les poings noyés, Jean-Pierre Léaud songe : j'ai trop bu leurs silhouettes, trop avalé leurs prunelles radieuses, nous nous sommes avancés sur ce sol vert et furibond, cette herbe du dimanche qui noie votre île. Or, nul beau bras rond, nulle cambrure, nul enfantement de l'avenir ; seule l'inclinaison des sentiments et la connivence des regards, emportés. Ne restent que des « pansements rugueux » (4), ci et là des « fragments d'un discours amoureux ».

Le film fut un insuccès. Lourdeur, rythme des séquences et des plans, intrigue trop subtile ? Truffaut est allé dans un au-delà. Comme à son habitude - « Les 400 coups », « Jules et Jim », films scandaleux ou sulfureux pour l'époque -, Truffaut filme et donne matière à l'invisible des crispations sentimentales. Joie-souffrance, l'amour plane. En pleine libération des moeurs, certains furent aveugles pour ne pas entrevoir la fureur du champ de l'attente et de l'indécision, ne pas reconnaître la symétrie de la scénographie avec l'insatisfaction physique des mouvements de l'âme. Fatale recherche faite de fuite, le film se meut de cette élégance et langueur pierreuse d'outre-manche, réprimant, sans noyer de force, dans un élan « so british », toute excitation platement brutale.

Judith Spinoza

notes :
(1) « Fragments du discours amoureux », Roland Barthes
(2) « Le dernier métro », 1980, Truffaut
(3) « Deux anglaises et le continent », Henri-Pierre Roché
(4) « Deux anglaises et le continent », Henri-Pierre Roché



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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