Tristan Garcia, l'extension du domaine de CheetaSURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Chloé Saffy - le 10/05/2010 - 3 réactions -
![]() fake in Gallimard, saison 2En septembre 2008, la plus belle escroquerie de la rentrée littéraire, c’était lui, Tristan Garcia. Présenté comme un surdoué de la littérature, comparé à Bret Easton Ellis ou James Ellroy sans qu’on comprenne la pertinence de ces références passe-partout pavloviennes, adoubé par toute la critique qui crut y voir un petit génie au motif que sa Meilleure part des hommes n’était pas une « autofiction nombriliste », consacré par le Prix de Flore comme Guillaume Dustan quelques années plus tôt dont il se sert abusivement pour croquer un personnage de débile irresponsable… Un emballement médiatique du domaine de l’incompréhensible pour qui a réellement lu le premier roman de Tristan Garcia. Comment ne pas être agacé, énervé voire choqué en découvrant un roman à clefs sur les années 90 (les années 80 y sont à peine évoquées contrairement à ce qui a pu être dit çà et là) construit grâce à un usage intensif de Wikipedia et qui met en scène des avatars de Didier Lestrade, Guillaume Dustan, Elisabeth Lebovici et Alain Finkielkraut dans un Paris théorique, à l’aune de l’avertissement de l’auteur qui affirme – sans rire – que « c'est l'histoire, [qu’il n’a] pas vécue, d'une communauté et d'une génération déchirées par le Sida, dans des quartiers où [il n’a] jamais habité. C'est le récit fidèle de la plupart des trahisons possibles de notre existence, le portrait de la pire part des hommes et - en négatif - de la meilleure. » Sa Meilleure part des hommes n’était en effet rien d’autre qu’une vision de petit hétéro bien morale qui aligne les concepts philosophiques de premier de la classe sur la vie, la mort, la culture, le sexe, la politique et croit que l’oralité consiste à ajouter des « pfff » et « super » dans ses dialogues et discours indirects, ornée en prime d’un des bandeaux les plus putassiers de Gallimard : « Paris, années sida ». La classe.« Les impressions d'un singe seraient d'une grande valeur littéraire, - aujourd'hui. Et si le singe les signait d'un nom d'homme, ce serait un homme de génie. » (Tel quel, Paul Valéry) Qu’on ne s’y trompe pas, cette phrase de Paul Valéry est à prendre dans toute sa mordante et cruelle ironie, et éclaire sur la tonalité du deuxième roman de Tristan Garcia qui décide de changer totalement de direction, en allant dans un récit d’aventures saupoudré d’anticipation, où le narrateur est un chimpanzé qui a appris à parler. Bien. Histoire de situer mieux encore l’intrigue, Mémoires de la jungle débute dans un futur proche où l’Afrique a été laissée en observation, en jachère dit-on après des années de guerre, de famine et de pollution. Les humains vivent dans des stations orbitales et les seuls qui sont restés sur Terre sont les scientifiques et chercheurs qui habitent une immense bulle-zoo près du Lac Victoria. C’est là que Doogie (enlevez un o, ajoutez un g, vous avez toute la symbolique), un chimpanzé recueilli par une famille de chercheurs, sous l’impulsion de Janet, la fille, et élevé comme un humain, à égalité avec Donald, le fils qui est autiste (ou trisomique, cela n’est pas très clair). Doogie porte donc des couches, doit marcher sur ses deux mains (deux pieds), et surtout apprend à parler grâce au langage des signes, aux lexigrammes, et des écrans tactiles. Dans la foulée, histoire de voir comment il se débrouille un fois réinséré dans son environnement « d’origine », Janet lui installe une montre-caméra au poignet, le remet en orbite jusqu’à ce que son vaisseau se crashe sur la côte africaine. Doogie doit donc désapprendre sa part d’humanité pour redevenir un animal. De toutes les pistes passionnantes qu’offre cette idée de départ (l’anticipation, le roman colonialiste du futur, la jungle hostile impossible à domestiquer, le rapport des humains avec le règne animal, etc), Tristan Garcia choisit la plus neuneu, pire, c’est peut-être même la plus mesquine. Faire parler un animal, fût-il un chimpanzé, ce n’est pas évident, c’est même extrêmement difficile sans tomber dans le petit nègre et le cliché. Tristan Garcia qui se glisse dans la peau de Doogie, écrit donc comme Babelfish (1), mélangeant fautes de syntaxe et de grammaire, mots savants et vocabulaire minimal, et onomatopées pour grogner ou rigoler. C’est le degré ultime de la souffrance du lecteur, ce niveau de pénibilité dans le style, d’autant que le choix de faire parler son Doogie comme un enfant pleurnichard, geignard même, le fait ressembler à ces caricatures de gamins que le cinéma ou la littérature imaginent toujours comme des êtres moitié idiots, moitié sages (à la fois pour la sagesse et l’obéissance). Doogie est donc un empoté qui se plaint en permanence et répète ad nauseam « Pauvre Doogie, pauvre monkey, tu es tout petit et le monde est très grand », il devrait déclencher la compassion et n’obtient que la pitié, celle qui amène à penser « bon dieu, mais qu’on l’achève ! ». L’idiot voit le monde tel qu’il est.Passons donc sur le style, qui est si immédiatement détestable, fabriqué, dans la performance crétine, qu’il demande une abnégation certaine pour aller au bout de cette histoire. Venons-en au propos de Tristan Garcia, qui tend à dire quoi au juste ? Qu’on ne doit pas faire n’importe quoi avec les chimpanzés. Que les bons blancs ne doivent pas chercher à élever les chimpanzés comme des humains. Qu’il faut laisser chacun à sa place. Sinon chacun est malheureux. Sinon les chimpanzés sont dégoutés quand ils doivent faire caca par terre au lieu d’utiliser une couche et ne comprennent pas pourquoi les femelles viennent frotter leur trou à pipi contre eux ou pourquoi le chien qui est sur le radeau avec eux mange le vomi. En gros, il se comporte comme un humain sédentaire qui serait bien embêté si on le plongeait dans un environnement hostile. La problématique de Tristan Garcia a beau atteindre haut la main ce niveau de simplisme, le romancier se justifie en avançant la figure de l’idiot qui permet de voir le Monde (2) tel qu’il est. A la différence que l’idiot est une passerelle qui se doit d’interroger le Monde qui l’entoure, ce qui n’apparait jamais pleinement dans ces Mémoires de la Jungle. Il ne faut pas longtemps pour comprendre toute la prétention d’un même pas trentenaire qui assène avec un immense sérieux à son deuxième roman que « fatigué de la voix humaine, du comportement humain, de [son] propre langage d’écrivain, [il voulait] vraiment faire une expérience : adopter la subjectivité et le langage d’une autre espèce » (3). Là où son raisonnement s’effondre, c’est quand il attribue des comportements humains à un animal, qu’il le fait évoluer dans un futur-prétexte et le catapulte dans une jungle qu’il est incapable de rendre sans en faire un tableau du Douanier Rousseau. Le rot de la fin.Le mot de la fin ? Il y en a un et c’est Janet qui le donne dans une postface au titre didactique : « Un être humain a toujours le dernier mot ». L’histoire est reprise à rebours et la jeune femme, condescendante et hautaine, raconte combien elle a été triste de voir Doogie lui échapper, combien elle regrette de l’avoir manipulé, combien tout ceci a été du gâchis, d’autant que tout est de sa faute puisque Doogie était son animal domestique… Une jolie leçon de morale bien proprette et bien emballée. On pourrait penser suite à cela que la supercherie a cessé, que Tristan Garcia est enfin pris pour ce qu’il est (un truqueur et un faiseur). Mais non, une fois encore, la presse critique est littéralement emballée par un roman qui n’a d’autre mérite qu’écrire le français de manière plus ou moins expérimentale et d’avoir osé le récit d’aventures à une époque où cela se ferait de moins en moins. Disons-le autrement, que ce type ait réussi à mystifier à ce point son monde avec une œuvre (comprendre son Œuvre globale) aussi pauvre, laisse sérieusement sceptique sur la manière dont les critiques perçoivent mais surtout lisent les bouquins qui leur sont confiés. Chloé Saffy Mémoires de la jungle, Tristan Garcia, Editions Gallimard, Collection La Blanche, 2010, 359 p., 19€50. (1) http://fr.babelfish.yahoo.com/ (2) « Ce qui me touche le plus dans la littérature, ce sont ces personnages qui manifestent une innocence : l’idiot de Dostoïevski, Don Quichotte, Ignatius dans La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole… J’ai envie de créer des personnages idiots parce que je me sens trop rationnel, posé, réfléchi. J’ai peur de ça, de cette rationalité, de cette forme de sagesse, d’où cette envie de créer ces personnages avec une langue baroque, incohérente : c’est eux qui ont raison. » http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/article/faire-de-la-litterature-contemporaine-cest-ne-pas-la-magnifier-tristan-garcia/ (3) A noter qu’entre le moment où cette chronique a été écrite et celui où elle a été publiée, Le Masque et la plume (qui avait bêtement suivi le troupeau en 2008 pour La Meilleure part des hommes) a été le seul espace où la réalité des faits est ressortie, si l’on ne compte pas bien sûr le nombre de critiques en défaveur de Mémoires de la jungle qui se multiplient sur la toile… Toutes les réactions (3)1. 10/05/2010 00:34 - Vadim
2. 10/05/2010 11:16 - Mammuth
3. 24/06/2010 11:57 - LeReilly
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
Dernière réaction
Bonne chronique, c'est le miminum que j'attendais du Ring sur cette imposture qui dure depuis 2 ans. Il me rappelle quelqu'un sur la photo, le sourire biaiseux comme ça... ![]() Articles les plus lus
![]() |