Tous touristes, de Marin de Viry
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Poucet - le 06/04/2010 - 0 réactions -
Lire l'entretien avec Marin de Viry Essai-fiction excellent, drôle, d’une ironie douce et chiadée façon belle langue. Constat lucide et (donc nécessairement) désespéré sur la conception dominante du tourisme contemporain – globalement festive et mécanisée ; manichéenne, stupide, sans réel contradicteur. Tout cela envisagé relativement aux conceptions et pratiques touristiques du XVIII et XIXèmes siècles. Quand on se rappelle que le tourisme « est né coiffé » (une pratique aristocratique, quoi) avec quand même quelque chose comme une quête de transcendance à l’époque : « trancher des liens bons et sûrs pour aller plus loin. Faire le sacrifice d’une joie établie au profit d’une vérité qui la dépasse. Voyager, [c’était] faire le pari qu’il y a plus haut que le bonheur »… tout ça à côté de l’image, tristement célèbre, du « salary man japonais en goguette au palais des Doges », la comparaison, forcément, ça frappe. Et c’est justement ça qui fonctionne. Tous touristes développe une perspective satirico-historique sur un phénomène social envisagé dans sa globalité – et donc, là aussi, dans sa caricature –, le tout solidement étayé et parsemé de saynètes à vocation illustratives, drôles à souhait. C’est, on l’aura reconnu, un subtil mélange de Muray et de Houellebecq, surtout de Houellebecq, de ses pages les plus drôles et « plates », façon description entomologique de Rester vivant ou des Interventions ; un peu de Plateforme aussi, mais en beaucoup plus classe, et ça, c’est une différence notable avec le maître. Qu’on apprécie. Marin de Vi rit.Essai d’abord, mais satire ensuite. On rit de la juxtaposition des questions les plus sérieuses et des faits les plus objectifs livrés sous forme de descriptions cliniques. On rit de ces personnages, souvent pathétiques, illustrant les différentes figures historiques du touriste, de l’aristocrate naïf jusqu’aux troupeaux de bisons contemporains. On se marre, dans les théorisations sérieuses qu’inspire le grotesque d’une phrase comme le « Ça doit venir de loin, c’est japonais » de Michel Blanc, dans Les Bronzés. « Cette idée idiote que loin, c’est mieux… sans savoir. Cette prime irréfléchie à l’exotique. Cette abdication devant le mainstream d’une pseudo sagesse orientale réduite à l’idée d’être calme sur fond de néant intérieur » (2). On rit de la caricature, de la distance qui s’impose entre l’observateur et l’objet homo-touristicus. Le procédé confère évidemment à l’être humain cette dimension d’étrangeté, et sa radicale absurdité. A l’étranger : « Qu’est-ce qu’on fait sur place ? » Réponse : « On petit-déjeune tard, on déjeune longuement, on goûte sans se presser, on dîne solidement, et on se couche ». Ou cette synthèse du touriste moyen : « Si on tente la synthèse des points [abordés], le touriste moyen mondial est poussé hors de chez lui par la pression sociale, va moins loin, plus longtemps, et moins encadré, expérimente sur place la légère déception d’un échec relationnel qu’il compense à table, et vit son séjour dans un climat général de légère peur », où l’on sent l’ombre du maître. D’autres différences ? Viry VS Houellebecq.Et alors différence quand même. Le style, déjà. C’est quand même autre chose. On l’a dit en introduction de l’entretien à rebours©, la langue se veut plus classe, plus élégante. Le ton plus altier. A la hussarde. Mais point trop. Classique avant tout. Vachement moins dépressif que le maître, aussi. Vraiment. Et la manière. Marin ausculte l’homo touristicus moyen à travers l’histoire dans une approche à la fois érudite et sarcastique. Pour chaque siècle, son archétype : l’aristocrate quittant sa famille et sa terre pour effectuer son tour : « Scène de château fin XVIIème: le fils de famille - appelons-le le chevalier de la Perlouette - est sur le point de partir se promener en Italie aux fins de terminer son éducation. Il va faire du tourisme, car dans l'esprit de son père, le voyage en Italie, c'est la finishing school des jeunes mâles favorisés. Le jour du départ, la famille se réunit dans la chapelle du château familial, autour d'un chapelain avec une verrue sur le nez qui fait rire les enfants, pour entendre une messe basse suivie d'une prière fervente qui recommande le voyageur à Dieu». Au XIXème, le portrait de Thomas Cook, et, somme toute, le début de l’idéologisation du tourisme, son caractère messianique et politique, social, vulgaire finalement – le XIXème siècle fait tout en plus gros, plus lourd, plus gras (un paragraphe très vrai sur ce sujet p. 79) ; le début de la fin en quelque sorte. « Au XVIIIème siècle, le tourisme est une modalité de l’éducation chrétienne, au XIXème, il devient une modalité de l’insertion sociale » qui annonce le mimétisme compétitif des conversations mondaines sur le sujet – « J’ai fait Bangkok », « Moi je reviens de Sidney, j’y étais hier, c’était fun »… Jusqu’à la dégénérescence actuelle du phénomène en séjour-stagnation au Club Med ou sur les sentiers balisés des circuits touristiques High sensation à 1000 € tout compris. Entre Morand et MurayLa culture classique borne ou plus finement dit, éclaire la pensée de Marin de Viry. On voyage avec Stendhal, Morand, Shakespeare. On se penche pour quelques pages sur une Vierge à l’enfant de Quentin Massys. On ressuscite Lamartine – faut de goût selon moi – et sa vie sentimentale toute entière ratée à cause d’un voyage qui l’est tout autant. On voyage en compagnie charmante. On se sent, avec Marin de Viry, à peu près comme dans un dîner du Cercle, mais qui serait tenu au Rouquet, avec les tasses et les cuillères qui pètent, un sandwich pâté-cornichon dans l’assiette aux deux petites serviettes vertes en papier. Pas de légitimisme. Ni de misérabilisme d’ailleurs, dans son approche. L’homo-touristicus n’est pas objet de détestation. Il est là. Traité en égal. Et on le considère gentiment, en concluant qu’après tout « le tourisme atomique sert à s’exclure de soi-même : on applaudit, on danse, on sourit, on festoie, on est content d’être là, on a des joies fugaces… Pourquoi pas, si l’on ne veut rien ». Désespéré, certes, mais point de haine, de nostalgie non plus. La mélancolie, davantage. Une mélancolie – et c’est son expression, que j’aime beaucoup – gaie à la rue. Une forme d’ataraxie, de sagesse. Il y a au final chez l’auteur de ces pages souples, fraîches, douce-amères et profondes – c’est aussi là l’autre différence avec le maître, elle est capitale – une forme d’humilité et de compassion envers l’humain. Quelque chose de chrétien, d’absolument chrétien, qui l’éloigne de la position de délateur distant et de moraliste à gros sourcils en surplomb. Juste une souriante lucidité, indépendante de tout dogme, autonome, parfaitement éclairée et subtilement dosée, sans arrogance, ni défiance. Vertueuse. Calme. Et tragiquement consciente. Marin est un très bon écrivain, rare et cher. Mais il sait qu’au plus élevé des trônes… Pierre PoucetMarin de Viry, Tous touristes, Paris, Flammarion, coll. « Café Voltaire », mars 2010, 124 p. 12 €.(1) Petit conseil pour vos entretiens enregistrés à venir : évitez ce café, très bruyant, c’est la deuxième guerre mondiale là-dedans, les serveurs font exprès de faire tomber des cuillères en fonte sur le sol ou mettent en branle leurs machines à expresso au moteur de Panzer au moment ou l’écrivain susmentionné précise sa perspective historico-esthétique tout en dégustant un sandwich pâté cornichon. Cher, lui aussi. (2) J’ai toujours eu beaucoup de respect, voire d’admiration, pour les écrivains capables de résumer un pan de l’humanité en s’appuyant sur une phrase débile, un objet ou une image absurdes, ou un film à la con, du genre Robocop 2, la Citroën BX, le minitel… Retrouver l’universel dans un si particulier, finalement – c’est ce que font tous les écrivains, tous les écrivains vous le diront. Un truc façon Mythologies de Barthes. J’invite quiconque à me proposer une bourse de doctorat pour me pencher sur la question pendant les 3 prochaines années, et publier une thèse de n’importe quoi sur la BX ou Robocop 2. Ça fait déjà longtemps que j’y réfléchis, d’ailleurs, à une thèse sur Robocop 2.
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