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Tony Duvert : est-ce ainsi que les hommes meurent ?

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Alain Jamot - le 03/05/2010 - 4 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

 

source de l'image : par Margaux http://margaux-h.perso.sfr.fr/

La carrière de Tony Duvert est emblématique de tout ce qui se raconte, se fantasme autour de l’écriture. Ancien prodige des éditions de Minuit, protégé de Jérôme Lindon, Prix Médicis par la grâce de Roland Barthes, il est mort en juillet 2009, seul comme un chien, dans un capharnaüm indescriptible, mendiant de la littérature, SDF de l’écriture. Il avait, littéralement, disparu de la carte littéraire de France, ses œuvres devenant progressivement introuvables. De par ses mœurs, son style, son caractère, il avait choisi dès le début de se mouvoir et se situer dans la rupture avec sa société. Mais arrive un jour où il faut payer, et dans son cas, au prix fort.

Ivre de littérature, il pensait sans doute que l’on pardonnerait tout au talent, à la jeunesse, à l’écriture… Selon Gilles Sebhan, il se voyait déjà programmé pour le succès : le Médicis dans la poche, viendrait ensuite le Goncourt, et puis un jour enfin le Nobel de littérature… comme Beckett le grand oiseau de malheur silencieux. Rêves d’enfant perdu et égotiste, fantasme d’adulte intoxiqué par le petit milieu de la littérature officielle française, ces faux rebelles mensualisés par les maisons d’édition et habitués des gazettes bourgeoises et des tripots de la Rive Gauche ? On ne sait, mais son parcours chaotique et calamiteux nous renvoie à la perception que l’on peut avoir de la littérature, et de l’écrivain.

Pendant tout le XXe siècle, jusque dans les années cinquante, l’écrivain en France joue au Père Fouettard, au directeur de conscience, au monsieur-je-sais-tout qui du haut du Parnasse distille son savoir aux masses : c’est Barrès halluciné avec ses morts, c’est Montherlant jouant au grand homme, Camus qui se pose des questions de terminale philo, Sartre qui raconte n’importe quoi pour tenter d’oublier sa faiblesse congénitale et son singulier effacement pendant l’Occupation… c’est aussi Drieu qui ne voit pas qu’entre fascisme et communisme, il existe peut-être ce qu’on appelle la démocratie… Tout ce beau monde dégoise à qui mieux mieux et passe ses après-midi dans les soutes de Gallimard, à faire risette devant les faiseurs de princes.

L’écrivain est un prof, une pythie, et ça marche tant que l’information est rationnée, sous contrôle, tant que l’institution veut bien laisser faire. Il y a heureusement de vrais hommes libres, écrivant loin du Vème arrondissement et qui roulent leurs bosses : Céline, MacOrlan, Cendrars, même Malraux. Et aussi des irrécupérables début-de-siècle : Rimbaud, Allain-Fournier…

Et puis arrive 1968.  Youpi, vive la révolution. On jette tout par-dessus bord et on s’éclate. Se fait alors sentir un nouveau souffle, surtout en philosophie, en sociologie, on remet tout en cause, et une vraie pensée, légère, libératrice ouvre les fenêtres : on respire enfin, on s’exprime, et ça soulage la France gaulliste enkystée dans le mythe résistantialiste et les pantoufles de tante Yvonne.

Les écrivains prennent le train en marche, et Duvert est parmi eux. Mais il n’a pas compris qu’avec les barricades, c’était aussi la figure de l’écrivain-français-en-costard qui en prenait un bon coup dans la gueule. Les jeunes se mettent à lire vraiment les Américains, et eux, pendant deux décennies, ne feront pas dans la dentelle : œuvres récentes ou traductions tardives, ils explosent les conneries franchouillardes, toutes ces représentations bidons, ces expérimentations illisibles, ces références permanentes à Joyce ou au surréalisme, cette avant-garde qui a déjà soixante ans au compteur : Kerouac, Burroughs, Bukowski se foutent de l’establishment et pondent des volumes fabuleux, des histoires aussi prenantes qu’un roman d’aventure et aussi profondes qu’un manuel de philo : on est dans la vraie vie, et la littérature, ça doit aider à partager, à vivre autrement, pas à parader Boulevard Saint-Germain !

Mais Duvert ne comprend pas ça, il éructe sa haine de la famille, de la mère, balance des trucs angoissés, noirs, cradingues, et ça n’intéresse pas grand monde. Il décide alors de simplifier son style, de faire-du-Guy-Des-Cars pour entrer en contact avec les masses, et ça donne L’Ile atlantique, merveilleux bouquin, mais à son grand étonnement, il ne se retrouve pas en haut de la liste des ventes.
Le pauvre vit le passage d’une ère à une autre sans rien pouvoir contrôler. Né vingt ans plus tôt, il aurait pu frimer et finir à l’Académie française malgré toutes ses turpitudes. Mais là, le scribouillard qui vous explique le monde du fond de sa campagne arriérée, ça ne fonctionne plus. Bientôt s’installe le nouveau modèle de l’écrivain, celui pour lequel il ne fait pas non plus le poids : l’écrivain-best-seller, le gros vendeur, le type que l’on voit à la télé, qui parle bien, qui touche du blé, se tape des blondes, roule en voiture de sport.

Aujourd’hui on en est là : il faut vendre pour être pris au sérieux, pour avoir le droit d’exister. Il faut publier chez un grand éditeur, toucher un max d’à-valoir, faute de quoi on n’est plus qu’un salaud de pauvre, un abonné perpétuel à la rue Poliveau, un has been qui n’a jamais rien été. Si tu vends pas, c’est que t’es mauvais ! Et les journalistes et les attachés de presse de nous ressasser éternellement cette complainte des porte-flingues des gros marchands de papier.

Qu’il y ait un rôle social, politique, symbolique, artistique de l’écriture, tout le monde s’en fout. Qu’on écrive pour participer au collectif, amener sa pierre, sa réflexion, qu’on puisse avoir envie de donner, de surprendre, d’aider sans souhaiter passer au JT, toucher des millions en droits d’auteur, n’a plus aucun intérêt. Tu vends moins de cinquante mille exemplaires ? T’es un con, c’est tout. Et on nous dévide alors la liste des génies intersidéraux de notre époque, ces chevaliers de l’écriture qui eux vendent par wagon une prose trempée de nombrilisme et d’insignifiance : les BHL, les Gavalda, les Eric-Emmanuel Schmitt, qui bien sûr ne finiront pas comme leurs illustres prédécesseurs, les Conrad Detrez, les Yves Navarre, les Weyergans ou les Henry Bordeaux dans les solderies, leurs œuvres complètes et défraîchies pour un euro le kilo.

Alors Duvert, avec ses petits bras et ses illusions ne faisait pas le poids, forcément. D’autres comme lui, fragiles, faibles, ont su pourtant résister au cirque : on pense à Pierre Michon, mais dans quel état sont-ils, combien d’années à subir le mépris sans s’effondrer, à subsister de subventions, de mendicité publique, de bruits de couloirs d’organismes ministériels sinistres ? Le livre de Gilles Sehban nous retrace donc tout ça, la douloureuse complainte d’un homme qui croyait changer sa vie et celle des autres par l’écriture, qui croyait qu’on n’attendait que lui pour faire bouger le monde… le parcours calamiteux et surtout triste, lugubre, d’un homme qui ne voulait pas grandir. Quel gâchis, quelle tristesse. Comme disait Manset « est-ce ainsi que les hommes meurent, et leur parfum, au loin, demeure… ».

Alain Jamot


Gilles Sebhan, Tony Duvert, l’enfant silencieux, Denoël, 135 p., 14 €.


Toutes les réactions (4)

1. 03/05/2010 10:20 - MotaOne

MotaOneOn n'appartient pas obligatoirement à son siècle, en effet, on ne se fond pas toujours facilement dans le temps. Venir trop tôt, trop tard ou trop à l'heure. Mais cela n'empêche pas de (sur)vivre! Rien n'est éternel, si ce n'est notre devoir de créer (à en crever). R.I.P.

2. 03/05/2010 13:23 - Amaury Watremez

Amaury WatremezBoulevard Saint Germain,
Certes, il y eut et il y a des cons et des écrivains ineptes mais aussi Antoine Blondin, Nimier, Jacques Laurent, Grégoire Bouillé.
Et parmi les existentialiste, c'était pas si mal aussi, à commencer par Camus. C'est franchouillard ? Alain ? C'est quoi la vraie vie ?
Sinon j'aime beaucoup tes sorties contre le marketinge littéraire et les gros vendeurs meilleurs employés du mois.

3. 04/05/2010 01:17 - Pierre Schneider

Pierre SchneiderBravo, cher Alain, de replacer sur nos radars quelques auteurs exigeants mais qui survivront à toutes les polémiques du moment, peut-être même, par le futur, dans des anthologies. Tony Duvert était aussi bon écrivain que scandaleux dans ses thèmes et il mérite de ne pas être oublié, tant l'énergie et l'intensité sont des éléments nécessaires de la grande littérature.

4. 08/05/2010 13:56 - Margoth

MargothMais... c'est mon dessin! :D
Je n'aurais jamais imaginé le voir dans article du net... (personnellement je préfère mon portrait au crayon, il est moins flou que celui ci... m'enfin bref ^^)

Je ne connais pas Tony Duvert, du moins je n'ai jamais lu ses livres, mais peut-être que le dernier bouquin de Gilles Sebhan serait une bonne occasion de le découvrir? ;)


Pour revenir sur la question de mon dessin, je me permets de publier l'adresse de mon site internet où sont exposés mes "œuvres": http://margaux-h.perso.sfr.fr

Merci

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