Tintin au pays de Big BrotherSURLERING.COM - CULTURISME - par Mathieu Bollon - le 05/11/2009 - 0 réactions -
Les temps sont durs pour le grand reporter à la houppette blonde légendaire et son fidèle compagnon à quatre pattes. Alors qu'il doit être porté à l'écran par Steven Spielberg dans le film The Secret of the unicorn, premier volet d'une trilogie annoncé pour 2011, et qu'un nouveau musée Hergé vient d'ouvrir ses portes en juin dernier à Louvain la Neuve, à une demi-heure de Bruxelles, la polémique n'a jamais été aussi vivace qu'aujourd'hui autour du racisme, voire l'antisémitisme, présumés de son créateur. Les bien-pensants s'acharnent plus que jamais sur la dépouille de l'aventurier qui fit, et fait encore, la joie de générations de petites têtes, blondes ou non. Accusée notamment de colonialisme décomplexé dans l'album Tintin au Congo, lequel devrait à l'avenir passer pour un symbole de la résistance au politiquement correct, cette bande-dessinée est régulièrement clouée au pilori par les professionnels de l'antiracisme. Certes, c'est désormais un secret de Polichinelle qu'Hergé fut longtemps très proche de l'extrême droite catholique et maurrassienne, mais cela n'en fait pourtant pas un fasciste convaincu ! Comment peut-on, en outre, juger d'une ½uvre, publiée en 1930, sans tenir compte du contexte historique et idéologique de son écriture ? Aujourd'hui, plus que jamais, j'affirme haut et fort qu'il faut sauver le soldat Hergé de la vague de politiquement correct et de relativisme qui mine la pensée actuelle...
Alors que l'oeuvre d'Hergé est bien entendu abondante, et ne pourrait se résumer à un album en particulier, l'histoire veut que ce soit Tintin au Congo qui, parmi les oeuvres d'Hergé, s'attire spécialement les foudres des officines antiracistes, notamment depuis ces dernières années. Tout commence par la plainte déposée pour « racisme et xénophobie » par un comptable de 41 ans d'origine congolaise, Bienvenu Mbutu Mondondo. Récemment, son avocat, Me Claude Ndjakanyi, a déclaré vouloir lancer une action judiciaire en France avec son confrère Me Gilbert Collard pour obtenir le retrait de l'album. Le plaignant s'est même dit prêt à aller « jusqu'à la cour européenne des droits de l'homme » pour obtenir de la société Moulinsart - qui gère les droits sur l'oeuvre d'Hergé - l'interdiction de l'album. En septembre dernier, on apprenait que Patrick Lozès, le président du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) avait annoncé le souhait de son instance de saisir le ministre de la culture Frédéric Mitterrand pour qu'il se prononce sur l'ajout d'un avertissement en préambule à l'album « pour rappeler, notamment à l'intention du jeune public, que cet album est à lire avec la distance nécessaire à toute caricature ». La France n'a néanmoins pas été un précurseur dans ce domaine. En 2007, Tintin au Congo avait été retiré pour racisme des rayons enfants des libraires Borders en Grande Bretagne et aux Etats-Unis. En Afrique du Sud, l'éditeur d'Hergé, Human & Rousseau, qui d'habitude publie les aventures du reporter en afrikaans, avaient décidé de ne pas traduire l'album. En août dernier, la bibliothèque municipale de Brooklyn à New York avait pris la décision, suite à des plaintes de mécènes, de retirer l'album des rayonnages et de placer l'album dans la collection Hunt, une sorte de coffre fort uniquement accessible aux membres du personnel. Les habitués de l'établissement qui voudront le consulter devront désormais déposer une demande spécifique et s'armer de patience. Faut-il rappeler à ceux qui soutiennent cette croisade moraliste lancée contre l'oeuvre d'Hergé que Tintin au Congo a été publié dans les pages du Petit Vingtième, supplément BD du journal catholique Le Vingtième siècle, il y a 79 ans, dans un contexte particulier, à savoir la colonisation belge au Congo ? L'anticolonialisme était alors l'apanage de cercles extrêmement minoritaires et marginaux, et les clichés dévalorisants sur les populations africaines chose courante. De plus, il ne faut pas oublier qu'Hergé avait déjà expurgé la version colorisée de l'album, sortie en 1946, de ses éléments jugés « les plus grossièrement colonialistes ». Hergé s'était d'ailleurs expliqué publiquement sur la polémique autour de cet album. Vu l'ampleur de la censure, on se demande bien ce qui les empêcherait d'interdire à l'avenir les aventures du gaulois Alix sous prétexte que son créateur, Jacques Martin, publia ses premiers dessins sous l'occupation dans Je maintiendray, revue associée aux « Chantiers de la jeunesse » du régime de Vichy. A quand un communiqué officiel de la Nation of Islam [1] exigeant le retrait total de Tintin au Congo sous peine de représailles? Tintin et la politiqueCertes, on ne peut nier que le message intrinsèque de Tintin au Congo est pétri d'ethnocentrisme. Mais encore faut-il replacer ce message dans le contexte historique de la Belgique des années 30. A ce propos, le biographe d'Hergé, Benoit Peeters, avait formulé dans son livre Le Monde d'Hergé la défense suivante : « L'attitude de Tintin est le reflet exact d'une période où l'Occident se donnait une mission sacrée de civilisation. Hergé n'a fait que consulter les journaux pour trouver son inspiration ». Bien sûr, d'aucuns feront remarquer très justement que l'abbé Norbert Wallez, qui dirigeait la revue Le Vingtième siècle (et qui fut même le beau-frère du dessinateur), était un admirateur de Mussolini et du fascisme italien dans lequel il voyait avant tout un rempart efficace contre le communisme. Il est par ailleurs avéré qu'Hergé a bel et bien rencontré Léon Degrelle, le fondateur du mouvement rexiste, à l'époque où celui-ci était un journaliste réputé et un farouche partisan du Maurrassisme et de l'Action Française. Cependant, il apparaît désormais clair que le créateur de Tintin prit ses distances avec Degrelle lorsque ce dernier entra dans la Waffen SS et afficha un soutien sans failles au national-socialisme en plein essor. La légende veut même qu'Hergé ait pris Léon Degrelle comme modèle pour dessiner son personnage de grand reporter. C'est la thèse défendue par le fondateur de Rex lui-même, dans un livre controversé et aujourd'hui quasiment introuvable, Tintin mon copain, paru après son décès en 1994, dans lequel il affirme même que Milou fut dessiné à partir d'un cliché montrant un soldat de la première guerre mondiale tristement célèbre, du nom d'Adolf Hitler, aux côtés d'un chien ressemblant étrangement au fameux co-équipier de Tintin ! Alors, Tintin est-il de gauche ou de droite ? La question n'est pas aussi idiote qu'il n'y paraît et, surtout, elle n'est pas si simple. Oui, la vision des Etats Unis diffusée par Hergé dans son album Tintin en Amérique est très caricaturale, principalement axée sur la dénonciation des grandes figures du gangstérisme à l'instar d'Al Capone, mais elle correspond à l'opinion dominante en Europe à cette époque. De plus, l'ennemi juré de Tintin, Rastapopoulos, véritable incarnation du mal, correspond à la caricature de l'affairiste juif qui avait cours alors. Enfin, dans son livre Céline, Hergé et l'affaire Haddock, paru en 2004, Emile Brami avance la théorie selon laquelle les injures proférées par le capitaine Haddock seraient en fait tirées du pamphlet antisémite de Louis-Ferdinand Céline Bagatelles pour un massacre, publié en 1938, soit peu avant l'invention par Hergé de ce personnage de capitaine colérique. Cependant, n'oublions pas qu'Hergé eut le courage de dénoncer le communisme dans son album Tintin chez les soviets, publié entre 1929 et 1930, en un temps où l'URSS jouissait encore d'une image clémente auprès d'une large partie de l'opinion publique et des médias. S'il n'est pas aisé de dire si Tintin fut de droite ou de gauche, on peut affirmer de façon certaine qu'il fut conjointement l'ennemi du capitalisme fordiste, responsable de la crise des années 30, et du communisme bolchevique. Bien sûr, j'entends déjà les arguments des gardiens de l'ordre moral et de la bien-pensance qui argueront que la « bête immonde » est née du mariage de l'anticommunisme et de l'anticapitalisme. En effet, lorsqu'elles sont associées, ces deux idées me rappellent fatalement le fascisme. Mais n'allons pas trop vite en besogne et ne cédons pas à la tentation de... l'amalgame ! Dire d'Hergé qu'il fut fasciste relève tout bonnement de la malhonnêteté intellectuelle. Quiconque connaît un peu l'Histoire sait le rôle joué par l'extrême droite catholique et maurrassienne au sein de la résistance. En analysant l'oeuvre d'Hergé, on se rend compte que Tintin fut successivement le reflet de plusieurs époques. Tintin fut avant tout un enfant du XXème siècle. Il fut de toutes les aventures et de tous les combats de ce siècle terrible. Tintin est avant tout un héros contestataire, comme le sous-entendit le père du pop art Andy Warhol qui signa d'ailleurs une série de portraits d'Hergé et qui dit de ce dernier : « Hergé a eu sur mon oeuvre la même influence que Disney. Pour moi, Hergé est plus qu'un dessinateur de bandes dessinées. Chez lui, il existe une dimension politique et satirique. ». Alors, censeurs, cessez de persécuter ce pauvre Tintin, et cessez de vous acharner sur le cadavre d'Hergé. Quant à vous, esprits libres, mobilisez-vous car l'heure est grave. Il s'agit de défendre le grand reporter le plus connu au monde de la dictature de la pensée unique, ce digne successeur du communisme. Le jeu en vaut la chandelle. C'est pourquoi je propose d'intituler ce nouveau chapitre posthume des aventures du voyageur à la jeunesse éternelle et la houppette au vent, Tintin au pays de Big Brother. Voltaire, reviens ! Ils sont devenus fous... (1) Groupuscule suprématiste noir américain dont fit partie notamment Malcolm X.
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