Thierry Paulin : que la fête commence !SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Jack Olivier Laffay - le 08/11/2004 - 0 réactions -
« Dans le crime comme en amour, il y a ceux qui agissent et ceux qui ont peur d'agir. » Cette citation de Vidocq aurait pu être reprise par Thierry Paulin. Il a ouvert cette série de meurtriers froids qui tuent sans remords. Thierry Paulin entre 1984 et 1987 fut à l'origine de la mort d'une vingtaine de vieilles dames. L'argent mal acquis s'envolait en fumée dans les plus grandes boites parisiennes. Voulez-vous danser avec lui ?
Tu es sorti de prison fin septembre 1987. Un an ou presque après ton arrestation pour trafic de stupéfiants. Cela forge des habitudes. Et les habitudes, comme un vieux garçon, elles te sont familières, surtout les plus mauvaises. Enfin, lorsqu'on ne peut compter que sur soi, telle une compagnie, elles ont le mérite de régler une existence qui est dépourvue de toute ligne de conduite. Tu ris. « Tu viens me voir, tu sais que je ne suis qu'une déréglée...» Je ris, oui. Quand tu parles de moi, je me rappelle, particulièrement d'un titre de Marie-France, l' « icône trans » de l'Alcazar, l'isotope de la féminité : « Ta petite chérie ne veut pas ce soir parce qu'elle est réglée, alors tu viens me voir, tu sais que je ne suis qu'une déréglée... » Elle était venue, tu sais, me voir, incognito, un soir, au Rocambole à Villecresne. Jusque dans le Val de Marne, elle s'est déplacée. Tu te rends compte ! Elle est curieuse comme une chatte, la coquine ! Comme elle avait appris mon existence et qu'on avait évoqué une certaine familiarité entre nous deux, elle n'a pu s'empêcher. C'est un petit cabaret de travestis. Pas très professionnel, show business parlant... Mais, elle a été touchée par la grâce de mon interprétation d'Eartha Kitt. Elle m'a dit que « j'étais sa petite s½ur des îles ». Tu n'es qu'une midinette, finalement. Attiré par les lumières affolantes de la célébrité, tu brûles tes fragiles ailes d'ange déchu sous l'incandescence de l'argent facile. Tu as tellement une haute idée de toi-même qu'à chaque fois tu tombes toujours un peu plus bas. Tu n'es plus très loin du trou maintenant. Ce n'est plus qu'une question de temps. Tu le sais, d'ailleurs mais tu restes encore attaché à tes rêves. Finalement tu n'as pas été dupe des hommes, mais de tes rêves. Tu t'es enfoncé dans une nuit profonde, la nuit de tes crimes depuis laquelle tu ne reviendras pas indemne. Baudelaire avait écris un vers : « Pour avoir des souliers, elle a vendu son âme. » C'était la première fois, la seule qui compte. Tu te souviens ? Oui, j'ai dix-neuf ans à Toulouse. Je suis chez mon père. C'est le début du hip hop. Je veux m'acheter une paire de basket et un blouson américain de l'équipe des bulls, je crois. J'ai cent vingt francs en poche. Cela coûte six cent quarante cinq francs. Je ne veux rien devoir à cet homme qui est mon père. Il me faut cet argent. Que veux-tu que je fasse d'autre ? Une petite épicerie. Une petite vieille. C'était tellement facile. Je reviens avec un couteau et mon visage dissimulé par un foulard. Je revois encore la scène. La mamie a ses petites mains sèches de vieille qui tremblent. Elle a du mal à sortir tout son fric. Je lui dis « Tu vas te dépêcher oui ou tu veux que je m'énerve vraiment. » Mille six cents balles quand même. Je suis parti aussi tranquillement que je suis venu. Sans me presser, je suis allé au café d'en face pour m'appeler un taxi. Je n'ai pas eu le temps de finir ma bière. La police est allée me cueillir. La salope avait appelé les flics. Première condamnation mais l'idée était là et elle ne me quittera plus. J'évoque Baudelaire dont tu ignores jusqu'au nom mais tout cela n'est pas innocent. Il existe des rapprochements inattendus et même étranges. Peut-on parler d'affiliation pour autant ? Des rapports de cousinage, peut-être. L'absence du père, d'abord. Réfractaires à toute autorité dès lors. En l'absence de véritable identité, la même quête insatiable de la reconnaissance vous anime. La souffrance du mépris des gens installés et assis. La revanche sur la vie. L'argent qui manque toujours. La fascination du mal. Victimes l'un et l'autre des fleurs du mal : la syphilis hier, le sida aujourd'hui. La solitude surtout. Ultra moderne solitude Je sors dehors. Le soleil me fait mal aux yeux. Je mets mes lunettes Chanel. Comme je dis toujours : « La nuit convient mieux aux blacks. » Mais où aller ? Personne ne m'attend. Je vais bientôt avoir vingt quatre ans et je n'ai compté jamais pour personne. Un an de prison sans que quiconque m'ait demandé de nouvelle. Maman m'a assez vu. J'ai écrit à David à sa sortie de préventive. Il ne m'a jamais répondu. Horosiewcz, my body, a peur de moi depuis le soir où complètement défoncé à la coke, je l'ai menacé de mort. Il n'y a personne chez Isa. Je ne l'ai pas crue quand elle m'a appris qu'elle était enceinte. Je lui ai ri au nez. C'est peut-être vrai. Sort-elle notre enfant au parc ? Et si c'était une nouvelle vie ? Tout recommencer. Je n'aime pas attendre. Je connais les bonnes adresses. Je saurai bien retrouver des vieilles connaissances. Je suis plein de bonne volonté. On m'écoute gentiment. J'étais un bon client : « J'étais de côté mais je veux repartir sur le bon pied. » Mais tu crois qu'ils me tendraient la main ces connards ? Finalement, mon avocat, Maître Page me donne cinq cent balles. Le temps de me retourner. Où ? Dans ma tombe peut-être ? C'est plus fort que toi Paulin. Tu n'es vraiment pas un garçon raisonnable. A peine as-tu eu ce billet en poche que tu veux aller flamber au Palace où, fasciné comme un enfant, tu ne te lasses pas de regarder cette traînée de flammes qui parcourt, telle une ligne névralgique, le bar dépoli du fumoir qu'on allume vers six heures pour des cafés frappés. Tu crois voir ta vie étincelante, sidérante, et évanescente. Le feu te poursuit depuis l'enfance. L'incendie, dont tu avais été témoin, te revient en mémoire comme une image fidèle et obsédante de la frénésie qui s'empare de ton corps sous l'étincelle d'une émotion. Tu regardais dans la nuit s'enflammer comme une torchère ce restaurant de plage, concurrent de celui de ta grand-mère. Le visage impavide des gens, selon le vent, se dissipait dans l'obscurité pour réapparaître soit dans un halo spectral soit dans une fureur pourpre. Et puis, tu ne sais d'où elle est sortie, cette silhouette qui s'est détachée de cette maison dévorée par les flammes. Tu croyais qu'un morceau de la maison s'envolait. C'était un cri aussi, inimaginable. Tu étais sous le charme enchanteur de ce feu follet traversant la plage pour se fondre aussi mystérieusement qu'il était apparu dans cette mer noire et atone. Et cette silhouette flamboyante se superpose, comme une image subliminale, à chaque figure de tes désirs ou de ta haine. Tu finis toujours par mettre le feu au lit de tes victimes. Tu te souviens ? Non je veux tout oublier ce soir. Commencer autre chose. Réinventer de nouvelles couleurs. Je n'aime plus que le clair. Il était resplendissant. Je descends le long couloir en pente douce, je retrouve mes marques du succès jusqu'à la piste de danse. C'était une apparition sous les fumigènes. Il avait un beau regard bleu désenchanté. La mèche blonde ébouriffée. Ma chanson préférée d'Eartha Kitt : « I want a man ». Je fais confiance à mon corps qui ne m'a jamais trahi. Je bouge bien. Je le regarde, légèrement de haut, avec une fixité dont on ignore s'il s'agit d'une menace ou au contraire si je fais du charme. Cela marche à chaque fois. Il me sourit. Je l'enveloppe de mon bras et l'attire vers le bar. Sa chemise en popeline a la douceur des beaux quartiers de l'Ouest parisien. Il habite chez ses parents vers Passy ; j'adore. Etudiant en troisième année à Science-po, je craque. Il faut que j'assure : « Je suis danseur. Une grande tournée pendant un an à Toulouse et dans le Sud-Ouest. Le Capitole bien sûr. Très vite on épuise les charmes de la province, tu sais ; on revient toujours à Paris. Oui, comme une vieille maîtresse. Et quand je te regarde, je me rends compte que je ne me suis vraiment pas trompé. » Très vite, je le prends dans mes bras. Sa nuque est tellement fine et émouvante que je pourrais la briser d'un coup sec. Impossible d'aller chez lui because ses parents. Jessy Bel'Air, toujours à mon secours, la physionomiste du Palace, me recommande l'hôtel du Cygne, près de la rue Saint-Denis. Il a trouvé ce qu'il cherchait. Tu as toujours plu aux petits pédés bien élevés en quête de sueur froide. Tu l'as tenu entre tes bras. Ses râles sous le plaisir sont venus mourir à ton oreille. Tu n'as pas cessé de le regarder, bouleversé, la tête abandonnée sur ton torse. Tu aurais voulu le retenir mais il tenait à prendre le premier métro vers six heures. Ils partent toujours de toute façon ou ils te laissent t'en aller. Tu t'es endormi plongeant ta tête dans les draps qui conservaient les fragrances volatiles de son « Eau sauvage ». Réveil à onze heures, la tête embrumée plein de chimères romantiques et d'appréhensions du jour qui commence. Tu n'as pas assez pour payer l'hôtel. Tu n'auras pas de peine pour convaincre le gérant, avec ton charme insidieux, que tu souhaites occuper provisoirement la chambre. Le provisoire, tu connais par c½ur ce mode sur lequel tu conjugues ta vie. Cela coûte de l'argent cette douce précarité mais on ne change pas une méthode qui gagne.
Tu hésites encore. Tu veux faire au plus pressé. Tu tapines Porte Dauphine. A certains clients, des hommes mariés, hésitants et embarrassés, tu abuses de leur vulnérabilité pour les dépouiller de leur portefeuille en les attrapant par le col de leur costume étriqué, sorti du pressing, et en les menaçant du coup de poing. Recyclage du produit de tes passes auprès de dealers à Barbès. Plus values au Palace ou à la Loco, près de Pigalle, en vendant tes doses de coke. Tu tiens quelques semaines mais cela ne te mène pas très loin. Toujours tributaire des autres. Tu en as marre de sucer. Tu veux avoir la tête droite. Encore faut-il mettre les moyens à la hauteur de ces ambitions. Que veux-tu Paulin, il faut bien se résigner. Ton anniversaire est dans quelques jours... Comme toutes les autres, elle reste sidérée la bouche béante. Quelle drôle de gueule... Tu cherches partout où elle a pu mettre ses économies. Tu renverses les tiroirs. Toute une vie par terre. C'est peu de chose finalement. Maintenant tout cela te lasse. Vous êtes assis en face l'un de l'autre. Tu ne vois pas le temps passer. Depuis quelques temps, à cause de ta maladie, tu as des absences. A quoi bon tout ça ? Tu n'as plus le goût. Tu agis par automatisme. Tu commets des imprudences. Tu laisses de plus en plus de traces derrière toi. Son regard hagard qui te scrute te ramène à la réalité. Tu te ressaisis : « Allez Mamie, où tu as mis tes sous ? » Une fois de plus, l'argent est caché derrière ses culottes, dissimulé dans une gaine. Tu bourres tes poches en la regardant. Cela ne devrait pas être long à vue d'½il. Non, d'une seule main, tu l'étrangles. Elle pousse à peine un miaulement puis elle devient molle. Tu refermes la porte. D'expérience, tu devines que le compte n'est pas bon. Il faut recommencer toujours et encore. Ce n'est pas gai, pas comme avant. Mathurin's days J'ai eu beau chercher un successeur parmi tous mes amants de passage. Tout cela n'avait un sens qu'avec Mathurin. Nous avions un projet. Il nous fallait une mise au départ. Un capital. Nous étions dans la dèche lorsque l'idée m'est venue. Et cette idée sera notre plus belle ½uvre. J'ai rencontré Mathurin lorsque je fus employé comme renfort serveur du Paradis Latin ; même si au départ j'avais postulé pour être danseur. Il n'a pas suffi de nous dire grand-chose tellement l'évidence s'imposait à nous. Tu sais, on cherche toute vie la personne qui vous convient. Le jour où elle se présente, on la reconnaît instinctivement. C'est une histoire de polarité. Notre rencontre fut de l'ordre de la révélation pour chacun de nous deux. On a été l'un pour l'autre l'écho d'un appel intérieur. Par le sexe, la coke et la fête, nous libérions une énergie fulgurante qui arrimait le monde autour de nous alors qu'individuellement nous en étions à la remorque. C'était extraordinaire, nous exercions, par cette complicité intuitive, une attractivité irrésistible auprès des gens. Nous étions magiques. Je me souviens, quand nous quittions notre service au Paradis, c'était un festival : de taxis, de restaurants, de bars et de boites. Nous faisions des apparitions majestueuses et inattendues dans plusieurs établissements la même nuit. Nous finissions, noblesse oblige, au Palace qui était devenu l'écrin de notre couple étincelant. Les choses t'échappent comme toujours. Peut-être n'y mets-tu pas assez de c½ur ? Cette période faste est révolue par ta faute. Mathurin t'appartient corps et âme. Tu le retiens par la drogue et par la fascination que tu exerces. Tu ne supportes pas que Mathurin puisse se détacher de ton emprise, même un instant. Tu fais un scandale car Mathurin s'attarde et sourit complaisamment à un client isolé. Des tables sont renversées ; vous êtes renvoyés. L'argent se fait aussi rare que vos apparitions dans le monde de la nuit. Il reste la prostitution vers la station Anvers, du côté des blacks. Les soirs de vaches maigres, vous commettez quelques vols à l'arrachée. Même si tu as l'endurance pour supporter ces conditions éprouvantes, Mathurin, en revanche, exprime des sentiments de lassitude. Tu devines que le salut de ton couple ne peut dépendre que de simples expédients mais est tributaire d'un certain train de vie qui exige des moyens de financement de plus grande envergure. Tu envisages le braquage de caisses de magasins. Cependant, le souvenir de ton vol à main armée lors de tes dix-neuf ans te dissuade de récidiver en raison des risques encourus. En revanche, l'inertie dont avait fait preuve l'épicière sous l'effet de la peur t'avait frappé et t'a convaincu que les personnes âgées constituent la meilleure cible, non seulement en raison de leur faiblesse, mais aussi en raison de l'indifférence manifestée par l'opinion publique à l'égard de cette population à la marge d'une société qui n'a que le culte de la jeunesse. Nous avions besoin d'argent. On voulait créer une agence de transformistes. Ces petites vieilles étaient nos petits porteurs, malgré elles je le reconnais. Nous forcions un peu la main mais que faites-vous de toutes ces économies qu'elles enfermaient dans leur boite à sucres. Que pouvaient-elles faire de cet argent, tapies dans l'ombre de leur petit appartement, mijotant doucement dans leur ennui ? Nous ne faisions qu'accélérer les choses. C'était un service à rendre à tout le monde. La vieillesse est un poids à traîner dont nous faisions que sanctionner la corde élimée qui les retenaient à la vie. Elles n'existaient déjà presque plus ; nous les faisions disparaître définitivement. Ce n'est pas parce que nous considérions cette activité comme un travail à part entière qu'elle ne devait pas être accomplie dans la joie. Une excitation s'emparait de nous dès que nous avions immobilisé une vieille dans l'appartement. Mathurin a beau dire que j'étais un monstre incontrôlable mais à l'époque il n'était pas l'agneau inoffensif qu'il présente aujourd'hui. Au contraire, Mathurin, malgré ses cris, cherchait toujours à aller plus loin. Elle pouvait s'appeler Suzanne Foucault, Iona Seigaresco, Marie Choye, Jeanne Laurent ou Paule Victor ; notre victime perdait toute individualité pour devenir l'objet expiatoire des humiliations supportées. Les coups s'abattaient comme autant d'applaudissements frénétiques qui éclatent pour se délivrer d'émotions trop fortes. Nous étions des gosses littéralement qui se donnaient des défis pour essayer de les faire parler. On s'amusait à shooter dedans. On se déguisait avec leurs robes et blouses en acrylique pour simuler devant elles des actes sexuels. On brûlait leurs photos de mariage en disant que maintenant elles étaient moches et vieilles. On se marrait comme des bossus. On leur faisait boire n'importe quoi au moyen d'un entonnoir : de l'eau de vie, du liquide vaisselle et même leur parfum au patchouli. Je me rappelle particulièrement d'Alice Benaïm. Mathurin arrivant hilare avec du « destop » : « T'es pas cap. C'est pas vrai, t'es pas cap ! » C'est étonnant la vigueur que ça lui a donné. On aurait dit qu'elle avait vingt ans. Elle a failli se détacher. La tête impossible. Picasso n'aurait pas fait mieux. Tous ces actes de torture que vous infligez à vos victimes avec cette cruauté enfantine et joueuse ne sont que des amuse-gueules. Le point culminant arrive au moment où, tenant chacun le bout d'une corde, vous étranglez cette pauvre vieille en vous regardant les yeux dans les yeux avec cette même tendresse que peut avoir, l'un pour l'autre, un couple qui fête ses noces d'or. La mort que vous commettez ensemble, sous le regard de l'autre, ne prend tout son sens qu'en adoptant sa dimension fantasmatique : votre amour s'affranchit de toutes les limites pour devenir une totalité omnisciente. Vous vous embrassez avec ferveur et extase. Ton regard perdu dans l'hébétude bute contre celui, figé, de ta victime, dans l'horreur de votre crime. Le charme est rompu. Vous ne pouvez soutenir ces yeux, véritables stigmates de votre barbarie. Vous préférez les recouvrir d'une taie d'oreiller ou d'un sac plastique. Même si vous ne voulez pas le reconnaître, vous ne restez pas moins des monstres. My heart belongs to... mummy Nous les monstres ! Et elles, des pauvres victimes ? On connaît la chanson. Toujours les mêmes coupables ! Elles ont l'air gentilles, comme ça. Mais quand elles nous regardent, il y a de la haine et de la peur. Elles me rappellent ma grand-mère et ma mère qui avaient ce même regard d'incompréhension et de condamnation. Cette ressemblance les troublait parce qu'au fond d'elles-mêmes je les dégoûtais. Quelque chose en moi, sans savoir quoi, les gênait. Je me souviens de l'avoir entendu dire : « Je ne sais pas comment m'y prendre avec lui. Il n'est vraiment pas comme les autres. Il porte le mal en lui. Il est placé sous l'hérédité de ma faute. Enceinte à dix-sept ans ». Ma grand-mère, qui m'a élevé durant mes dix premières années, n'a cessé de me faire des reproches qui se résumaient à un seul, celui d'être métis. Quand je bute une vieille, parfois j'y vais tellement fort que je suis dans un état second et toutes ces phrases gravées dans ma mémoire remontent à la surface : « Baisse tes yeux. Tu es un enfant sournois. Tu n'es un qu'un petit sale qui fait exprès de ne pas tirer la chasse d'eau. Tu as le mensonge dans la peau. Arrête de toucher ton zizi quand je te parle. Tu es vicieux comme ta mère... » Oui, ma mère est une pute. Je l'ai aimée pourtant comme un fou. J'aurais cueilli toutes les fleurs de l'Ile pour elle. Mais elle m'a abandonné deux fois et m'a renié. Elle n'a jamais compris ma souffrance. Elle ne sait pas ce que c'est, cette fureur insatiable au fond de moi qu'un peu d'amour d'elle aurait pu calmer et retenir mais aujourd'hui je ne contrôle plus rien. J'ai demandé à un ami de lui apprendre par téléphone que j'avais le SIDA pour savoir si elle souffrait, si elle m'aimait. Elle a dit que j'en avais trop fait, qu'elle ne veut plus entendre parler de moi. Sale pute. Tu as gagné. Tu ne me verras plus et en plus tu n'auras plus de souvenirs de moi car j'ai piqué l'album de photos.
« Charles, Charles, tiens-le bien ! Paulin, c'est le goût de l'after beat !» Quand le criminel passe, les politiques aboient. Quel charivari ! Tu cristallises les passions politiques. Tu es devenu le symbole de l'enjeu de la sécurité. Les petits vieux ne dorment plus. Et pourtant depuis trois ans, on leur raconte de belles histoires pour les endormir. Maintenant, cette nouvelle série est de trop. Les petits vieux sont la propriété du RPR. Le FN veut lancer une OPA : « Nous savons qui est le coupable de tous ces crimes atroces et ignobles. L'émigration. Tout le monde le sait et personne n'ose le dire, sauf le Front National, de peur d'être taxé de raciste. » Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, a épuisé son registre : « Socialistes, laxistes ! ». Charly veut des résultats maintenant, il veut faire un malheur. Cela suffit. On ne plaisante pas avec les Corses. On ne réveille pas un flic qui dort... Les armées sont remontées à bloc. Dans les Halles, on rejoue un grand succès de l'Occupation : « Nuits de rafles ». Tu es passé entre les mailles à deux reprises. La première fois, quand tu es arrêté, jugé, et condamné pour trafic de stupéfiants. La deuxième fois, au BH, blackroom cuir, un jeune minet asiatique te bouscule. Vu que tu es le genre plutôt délicat, cette attitude ne passe pas. Tu le prends par les épaules et tu le jettes « tête première » contre une grille en fer. Même si c'est superficiel, c'est impressionnant. Tout ce sang. Bien sûr tu es blasé. La cavalerie arrive : SAMU et patrouille du premier arrondissement. Tu ressors du commissariat vers huit heures. Tu as assuré encore. Même tu as fait du charme au petit flic qui a pris ta déposition. « Je voudrais mourir sur scène » Je suis une star. Rien ne m'arrête. Comme Dalida, je voudrais mourir sur scène. Et je sais qu'il ne me reste plus beaucoup temps pour briller. Tout doucement, je vois bien que je m'étiole. J'attends ma consécration. Tous les soirs, je retourne au Palace. Ce lieu d'exception pour êtres exceptionnels. Le tout Paris côtoie la racaille dorée. On se lèche. On se griffe. Je suis la mascotte d'Alain Pacadis, le Baudelaire en strass et bras de force. Il me dit à chaque fois, reprenant sa référence : « Mon cher ami, je regarde passer les têtes de mort. » Je lui réponds : « Mon ami, je sais ce que c'est. Je joue aux osselets. » Je jubile et je me métamorphose sous l'encens de la fête. Je ne suis pas le même. Ma beauté vient du mal. Les lumières syncopées s'attardant sur mon corps font ma légende. Je les tiens tous chaque soir. Ils sont dans ma main qui se referme sur eux. Partout, j'entends mon nom : Paulin ! On m'interpelle, on me retient, on m'embrasse mais personne, je dis bien, personne ne saura m'arrêter dans cette course folle vers cette lumière qui m'obsède. J'ai rendez-vous avec l'histoire. C'est mon anniversaire ce 28 novembre 1987. Mon jour de gloire est arrivé. J'invite mes amis triés sur le volet grâce au concours financier et désintéressé de Geneviève Germont. Tout doit être parfait. J'avais envoyé des cartons d'invitation gravés en lettres anglaises. J'ai réservé trois salles pour une cinquantaine d'invités qui ont à leur disposition deux barmen, trois serveurs et un disc jockey. Un videur, en smoking, blond décoloré, accueille mes invités pendant qu'on leur sert une coupe de kir royal. Je les reçois comme un maître de cérémonie. J'avais sorti le grand jeu : redingote noire, chemise blanche Céline, cravate noire, spencer étroit. Le noir met en valeur mes cheveux blonds et mes lentilles vertes. Pour l'occasion, je m'étais offert un diamant à l'oreille Place Vendôme. J'allais oublier mes Weston achetées Place des Victoires. Ce soir, je crois ressembler à ce que j'aie voulu être. Un homme éthéré et élégant qui glisse sur l'écume de la célébrité. I'm famous ! Je crie, j'exulte, mais à l'intérieur de moi. Il ne s'agit pas d'être vulgaire. Je suis aérien. Je fais les présentations. Je passe de l'un l'autre. Une attention à chacun. Je place en fonction des affinités. On me trouve adorable. Ma cour est à mes pieds. Tu te trompes. Ta vie a été une perpétuelle tromperie. Toute ta vie, tu as poursuivi cette quête mystique d'unité, cette réconciliation avec toi-même. Ton avocat a parlé de ta personnalité en forme de puzzle : à moitié homo, à moitié drogué, à moitié noir. Tu n'as jamais eu la patience de rassembler les pièces. Dans cette attente de ce qui pourrait ressembler à ta vie mais dont l'esquisse reste vague, tu pars, comme un bon petit soldat, à la reconquête du monde alors qu'au fond de toi-même tu sais que tu es vaincu. Tu as cru que les autres pouvaient te sauver. Pauvre de toi. Tu as cru y parvenir par l'expérience sensorielle totale que tu assimilais au souvenir de l'amour. Il ne suffit pas de faire plaisir, Paulin. Souviens-toi de ce dernier jeune homme séduit que tu avais ramené à l'Hôtel du Cygne. Tu l'avais attendu à la sortie de l'Institut de sciences politiques, rue Saint Guillaume. Tu as senti son embarras dès qu'il t'a vu. Cette gène parce que tu n'étais pas à ta place. Quoique tu fasses, tu ne feras jamais parti des élus mais des rebuts de la société. Rappelle-toi, voyons, de cette manière adroite et élégante qu'il a eu de te congédier. Mais ouvre les yeux Paulin. Les invités à cette soirée sont de plus en plus nombreux. Des gens que tu ne connais même pas. Ce soir et tous les autres soirs. Ta curiosité du plaisir et du risque n'a servi qu'à entretenir des parasites qui n'avaient de l'intérêt que pour ton argent et du mépris pour toi. Combien fois n'avais-tu pas voulu entendre : « Paulin, dans le fond, il restera toujours un artiste raté ». Ta vie est un échec certes mais cette soirée doit être au moins réussie. Tu ne contrôles plus rien. L'affluence ne semble pas cesser. Certains de tes cadeaux ont été dérobés. On a mangé tout ton gâteau. On ne t'a pas servi en champagne. Tu cours vers le responsable, Xavier, à la porte : « Tu fais chier ! Tu laisses entrer n'importe qui ! Je te hais ! Tu me le paieras très cher ! » Le masque tombe. Silence sidéré de l'assistance. Tu as honte. Tu jettes à tout le monde : « Je vous emmerde » Pauvre Paulin. Tu me rappelles cette petite Mouchette qui ne peut que haïr puisque le monde l'humilie et la rejette dans sa faute. Seul Bernanos a compris votre détresse : « J'ai été frappé par cette impossibilité qu'ont les pauvres gens de comprendre le jeu affreux où leur vie est engagée. » Ta pauvre vie gît dans la certitude de faire le mal. Et cette faculté de répandre le mal t'est même dépossédée. Bernanos avait encore écrit si justement votre impuissance dans laquelle la société vous accule : « Pas plus qu'en ce moment-ci votre volonté n'était libre. Vous êtes comme un jouet, comme la petite balle d'un enfant entre les mains de Satan. » Paulin, tu n'es que l'enfant monstrueux de notre inhumanité. De nouveau et encore tu ne seras jamais reconnu. You are under arrest Mon arrestation est à l'image de mon existence dérisoire. Le 25 novembre, après avoir tué Rachel Cohen, le butin étant insuffisant, je me suis attaqué à Rose Finalteri. Elle s'est évanouie dès que je l'ai poussée dans son appartement. J'ai cru qu'elle était morte sur le coup. Après avoir trouvé son argent, je l'ai laissé comme telle sans prendre la peine de m'assurer de son décès. Je suis tellement fatigué. Elle a donné probablement mon signalement : « un métis d'une vingtaine d'année coiffée à la Carl Lewis, avec une boucle d'oreille gauche. » C'était inespéré pour la police. Ils étaient tellement dans la merde. Entre la police et moi, je ne sais pas lequel de nous deux était le plus las. Il fallait bien que quelqu'un cède. Et j'ai toujours été si faible. Tu étais sorti, le 30 novembre, en compagnie de David avec lequel tu t'étais réconcilié à l'occasion de ton anniversaire, au New Copa, une boite, rue Caumartin, fréquentée par des diplomates africains. Je m'en étonne. Tu disais ne pas saquer les noirs. Tellement peu NAP. Vous vous êtes séparés au petit matin à propos d'une histoire de drogue. Tu marches au hasard à chaque fois que tu es préoccupé. Tu n'es pas fatigué, ton walkman sur les oreilles. Tu ne vois rien. Il a failli ne pas te voir. Le Commissaire Jacob, dans le IXème, rue de Chabrol, près de la porte de Saint-Denis. Il écoute au pas de la porte un commerçant qui se plaint de vols à l'étalage. Il connaît par c½ur ces histoires. Tu es passé devant lui. Il n'a pas eu le réflexe en te voyant. C'est si bref. Mais ta coiffure à la Carl Lewis le frappe. Il se souvient alors de ton portrait robot, reçu la veille par tous les commissariats de France. Tu disparais dans le coin de la rue. Il bouscule ce commerçant ahuri. Il court à ta recherche. Il t'a perdu de vue d'abord. En fait, tu avais changé de trottoir. Il reprend son souffle et s'approche de façon nonchalante pour te demander tes papiers. Je ne comprends pas au départ ce qu'il veut. J'ai mon walkman. En montrant son insigne, j'ai soulevé mon casque. Il demande mes papiers. Il est tout seul. Vu sa taille, je n'aurais pas de peine à le semer. A quoi bon soulever des soupçons ! Je m'en suis toujours bien tiré jusqu'à présent. Je n'ai rien à craindre d'un contrôle d'identité. Je lui présente ma carte d'identité. Il me demande de le suivre. Je ne comprends pas. Son autorité pleine de douceur m'oblige, malgré moi, à obtempérer. Je me laisse faire. On rentre dans le commissariat. Il me pose plein de questions. Il ne répond pas aux miennes. Je lui montre que je ne me pique pas. Son attitude de plus en plus calme m'inquiète. Je demande à parler à mon avocat. Il me laisse tout seul pendant de longues minutes. Une angoisse me remonte à la gorge. Une impression d'inondation. Je veux partir mais il faut franchir l'accueil. Je devine que la fête est finie. Il revient en souriant avec un papier retourné. Je ne tiens plus sur ma chaise. Il me montre mon portrait robot. Je nie par réflexe. Il essaie me raisonner : « Voyons, c'est vous. Nos services ont fait les comparaisons. Les empreintes relevées sont les mêmes que les vôtres. » Je le regarde avec attendrissement. Personne ne m'a parlé avec autant de considération. Il a l'air si gentil. J'ai envie de lui faire plaisir. Je prends le portrait robot et je lui dis en souriant : « Ce n'est pas très ressemblant. Ce ne sont pas des artistes dans vos services. Je suis mieux que ça quand même ». Voilà c'est fini. Le sort en est jeté. Tu ne t'appartiens plus. Tu es presque mort. Tu es rentré dans la machine judiciaire. Ta vie reprise et déformée par la presse. Toi qui rêvais de célébrité, tu vas être servi. Tu es dans le camion pour être transféré au Quai des Orfèvres. Tu es parti Paulin. Tu n'as jamais quitté tes rêves. Tu fermes les yeux. Tu as remis ton walkman. Tu y es presque. Tu te vois au Palace. Tu es flamboyant. Lumineux. Tu entends Eartha Kitt. Tu répètes : « This is my life. What I can do?"
Jack-Olivier Laffay Soyez le premier à réagirréagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
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