Thermodynamique des petites filles [Métacortex]SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Maurice G. Dantec - le 12/06/2010 - 0 réactions -
cinquième et dernier extrait de Métacortex, Liber Mundi II, Maurice G. DantecCopyright Maurice G. Dantec / Editions Albin Michel, 2010. L’expérience historique des sacrifices nous apprend que la chair humaine est l’un des produits de la nature les plus difficiles à consumer.Dans leurs camps d’extermination, les nazis avaient dû redoubler d’efforts logistiques pour maintenir le rythme de combustion au sortir des chambres à gaz. Soufre, mazout, kérosène, matériaux plastiques divers, gaz propane, poudre de sodium, tout avait été utilisé, ou presque, comme combustible d’appoint dans les fours crématoires, les fosses ou les bûchers. Composé à 90 % d’eau, le corps humain est en fait une structure métastable quasi liquide qui requiert une température minimale d’environ 1 000 degrés centigrades pour commencer sa calcination. L’eau corporelle doit avoir été évaporée au maximum avant que la combustion puisse s’initier par les graisses, le plus facile. Les matières analogues, comme celle du système nerveux central et de la moelle épinière, se sont déjà mises à bouillir, puis à se dissoudre. L’ensemble de la structure musculaire suit rapidement, ainsi que les surfaces cartilagineuses, à condition que la température minimale d’un millier de degrés Celsius soit maintenue suffisamment longtemps. Le plus dur, bien sûr, est composé de la structure osseuse et de la dentition, c’est ce qui généralement subsiste du corps sacrifié par le feu, c’est ce qui compose souvent les seuls indices substantiels permettant une analyse criminalistique, même partielle, c’est ce qui permet parfois aux flics de reconstituer ce qui s’est produit avant, pendant et après la carbonisation des chairs. Les os sont noircis, mais à cette température, seule la moelle osseuse s’est consumée et la surface brûlée est très mince, souvent c’est par cette calcination superficielle que le squelette est protégé des attaques du feu, comme par un bouclier de carbone. Pour détruire ces sédiments, le crâne et les ossements des membres tout particulièrement, il faut élever la température jusqu’à 1 200 degrés Celsius, et s’assurer d’au moins trois heures de combustion ininterrompue, l’organisme est alors entièrement réduit à l’état de cendres, sans plus la moindre structure dentaire ni osseuse. Donc sans plus le moindre ADN, même mitochondrial. C’est ce que nous enseignent les sacrifices. C’est ce que nous enseignent le feu et les lois physiques afférentes. C’est ce que nous enseigne le corps humain. Tout corps humain. Comme celui de la petite Vesna Milanovic. La benne à ordures industrielles était utilisée par des travailleurs de la voirie, sur le site d’un lotissement abandonné, en contrebas de la face nord du mont Tremblant, au cœur des Laurentides. L’ensemble de la région avait été soumis à une urbanisation aux évidentes visées touristiques pendant plus de dix ans, jusqu’au choc éco-énergétique global des années 2010. Tout ou presque s’était arrêté, d’un coup d’un seul. Tout ce qui un jour avait été dressé par la sauvagerie de la nature se voyait maintenant cultivé par l’infernale désindustrialisation de la société humaine. Et la benne à ordures était partie intégrante de cet ordre néo-naturel qui démontrait ici le fonctionnement véritable de ces machines pensantes nommées « humains ». Les criminalistes de la Sûreté prenaient des photos, filmaient les environs, pistaient les traces et les indices autour de la benne, et s’affairaient à en sonder les profondeurs avec une méticulosité toute maternelle. C’était une ancienne benne de la mairie de Saint-Sauveur, elle n’était plus aux normes, n’étant pas dotée d’un système quelconque d’écorecyclage intégré. Elle avait été remisée en lisière de la forêt et ne servait plus qu’occasionnellement, en dépit des législations environnementales. Mais ni Verlande, ni Voronine, ni les autres escadrons de la SQ présents sur les lieux n’étaient venus pour établir un constat d’infraction aux lois écologiques par les ouvriers du site. Ils étaient venus pour la benne à ordure. Ils étaient venus pour son contenu. Ils étaient venus pour Vesna Milanovic. Elle est bien le contenu de la benne. Le seul contenu qui dans sa terrifiante absurdité révèle la nature du crime, cet acte qui fait taire la parole. Il y a des gravats de toutes sortes dans la benne, des morceaux de béton, de ciment, des planches, de la ferraille, des branchages d’épinettes, des bouteilles de bière, des détritus divers. Ce n’est qu’un agrégat de matériaux. Ce n’est encore qu’une partie légèrement séparée du contenant. Car le contenu, le voici, il s’agit d’un corps humain, le corps humain d’une fillette de douze ans. Il est disposé dans un grand sac poubelle de polyuréthane qui s’est déchiré en de multiples endroits au moment de la chute, ce qui avait attiré l’attention de l’ouvrier venu y déposer quelques ordures. Ce n’est pas un agrégat de matériau, c’est encore la trace cohérente d’un organisme qui fut vivant. Il s’agit du contenu sémantique de la benne, celui qui redonne un sens à la parole morte. Pour un flic, la parole commence au moment où le criminel croit l’avoir éteinte. Pour un flic, comme Verlande, ou comme Voronine, un corps est un plan. Le plan de l’homme qui a interrompu la parole que la forme de vie sacrifiée portait en elle. Une impression en creux, une photographie en négatif. Et dans le cas du contenu de la benne à ordures, dans le cas de la petite Vesna Milanovic, voici ce que le corps a à leur dire : J’ai été brûlée bien au-delà du troisième degré. Je ne suis plus qu’une structure osseuse noircie sur laquelle se sont agglomérées des couches de graisse et de muscles fondus. Regardez mes membres, leur position, on m’a attachée avant de me tuer. Puis on a installé mon corps dans un dispositif capable de fournir des températures de 800 degrés centigrades, ce sont des connaissances que vous maîtrisez. Observez-moi de plus près, les « forensics » ont établi que j’ai été carbonisée post-mortem, on m’a badigeonnée d’essence et trempée dans un produit chimique servant à fabriquer de puissants solvants, on a introduit diverses matières combustibles par mes orifices naturels, au moyen d’un tuyau, probablement, j’ai donc été consumée de l’intérieur en même temps que de l’extérieur. Sachez distinguer dans mes chairs brûlées, calcinées, celles qui se sont calcifiées avec la couche externe de mes os de celles qui se sont consumées en se liquéfiant, avec mes tendons, mes ligatures, mes nerfs, ma moelle épinière. Essayez de deviner à quelle température le sang contenu dans une fibre cardiaque se met à bouillir, à quel moment mon cerveau s’est mis à fondre. Voyez chaque détail de mon squelette, radius, cubitus, fémur, tibia, clavicule, phalanges, les côtes de mon thorax, mon bassin, ma colonne vertébrale, mon crâne, fendillés, craquelés, bosselés par les variations de température, je n’ai plus d’yeux, ils se sont évaporés, je n’ai plus de bouche, sinon mes mâchoires ouvertes sur la parole qu’on a exterminée, je n’ai plus de sexe, je n’ai plus de cheveux, je ne suis plus un être humain : je ne suis plus un « être », et je suis désormais très loin de l’« humain ». Je suis une trace, je suis un ensemble d’échantillons, je ne suis déjà plus qu’un matricule, je suis un dossier, une suite de rapports médico-légaux, je ne suis plus un mystère, je suis juste l’ombre qui le recouvre. Oui, je ne suis presque plus rien, je n’ai plus de visage, mes parents ne pourront me reconnaître, seules vos machines vont être capables de déterminer formellement mon identité. J’ai été sacrifiée par trois fois : par le clou de son sexe qui a paradoxalement obturé avant l’heure ce qui de moi aurait pu faire une femme si j’avais vécu. Par le cordage constricteur qui a fermé le conduit de la parole à tout jamais. Et enfin par le feu, qui n’a conservé de moi que ce que même des millénaires ne peuvent effacer de la Terre. J’ai été sacrifiée. Grâce à moi, un coupable connaît la joie, sans se douter que sa joie n’est qu’un appendice du tombeau où il vit déjà, depuis bien plus longtemps que moi. J’ai été sacrifiée. Je me suis appelée Vesna Milanovic. Je ne suis plus qu’un squelette d’os noircis et de chair fondue. Je suis le plan de l’homme que vous recherchez. Sous le ciel bleu nuit, le ciel des tueurs silencieux, le ciel des flics qui font parler les morts, la ville a pris ses dispositions pour le crime. Et ici, ils sont non pas au cœur de la cité, mais au plus profond de son cortex préfrontal, ils sont dans le centre de cognition du Grand Cube, là où la seule compassion est celle qu’on peut ressentir pour une équation non résolue. Ils sont de retour chez eux, derrière les murailles translucides de l’immeuble de la SQ. Dans ce coin de forêt au bas du mont Tremblant, Voronine et Verlande avaient pris leurs propres clichés, ils avaient filmé leurs vidéos, ils avaient prélevé quelques échantillons dans la benne, procédé à des analyses express, enregistré une poignée de témoignages des ouvriers du site, et étaient revenus aussitôt à Montréal. C’était la façon de faire des agents de renseignement de la Sûreté, c’était surtout la méthode personnelle de Verlande. Peu de contacts humains avec les criminalistes, leur laisser le domaine de la technique pure. Le seul véritable « contact humain » à envisager avec sérénité, ce serait avec le tueur. Avec l’homme qui avait carbonisé la petite Vesna Milanovic. L’homme dont elle était le plan. – Il y a quelques chose de bizarre, avait dit Voronine. Verlande n’avait rien répondu. Il savait fort bien que c’était encore pire que ça. – Ce n’est pas le même modus operandi. Rien à voir entre la petite Lavallière et la petite Milanovic, tu l’admettras. – D’après ce qu’on sait, il est probable que Vesna ait été étranglée, il y a ces marques profondes sur les os de la colonne vertébrale, et ces morceaux de chair enfoncés préalablement à la combustion qui présentent des caractéristiques assez proches. Il y a aussi ces restes microscopiques de fibres carbonisées, mais partiellement seulement, nos analyses préliminaires laissent penser qu’il s’agit d’un matériau proche de celui qui a servi à tuer la petite Lavallière. La technique pure est aussi l’arme du tueur. C’est pour cela qu’elle est du coup l’arme dirigée contre lui. La technique du crime est sujette à la réversion la plus démoniaque, celle où le démon se retourne contre son sujet, ce qui est précisément sa spécialité. – Très bien, elles sont mortes de la même façon, admettons. Mais pourquoi l’une est nettoyée au karcher avant d’être enterrée dans une petite fosse plus ou moins bien camouflée au milieu d’une forêt, et l’autre carbonisée avant d’être jetée dans une benne à ordures ? Ça ne colle pas. Verlande avait levé les yeux vers le bureau de Voronine. La vérité n’est pas ce que l’on sait, elle est le processus permettant d’accéder à la connaissance. – Ça ne colle pas pour l’instant. Ça ne colle pas parce qu’il existe un tas de choses que nous ignorons encore. Verlande se savait planer au-dessus d’un abysse sans fond. La sensation se renforçait chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque micro-seconde. Il était en train de devenir une sorte de minuteur prêt à déclencher la charge explosive. Cela le fit songer à un des détails étranges entourant ce dernier meurtre d’enfant. L’usage intensif du feu, la volonté de détruire un maximum d’indices, l’usage de produits chimiques complexes, la combustion externe et interne. Comme une troublante similitude avec les méthodes des paramilis tueurs de flics, mais quoi ? Un leurre, une imitation ? Il fallait noter, malgré tout, une différence notable dans la sophistication des moyens employés, mais dans le même temps, l’analogie ne pouvait faire de doute. C’était encore une ligne convergente et divergente à la fois. Il savait que cela ressemblait de plus en plus au plan de l’homme inscrit en creux dans la mort de la petite Milanovic. Verlande sentait le feu intérieur se consumer dans la ténèbre et produire le prodrome d’une violence insensée, il lui fallait Olsen, tout de suite, à tout prix. N’importe quel prix. Le prix d’un homme. Le prix, ce fut Voronine qui le lui fournit. Il avait relevé les yeux de son ordinateur, ils scintillaient de pixels de contentement. Verlande nota l’éclat émeraude qui se mettait à vibrer dans le cristallin du jeune flic. Il commence à se fondre dans le Cube, pensa-t-il. Il commence à devenir le Cube. – Tu sais comment fonctionnent exactement les nouveaux bracelets de contrôle GPS ? – Évidemment, répondit Verlande, ils émettent constamment la localisation de… – Ce n’est pas de ça dont je parle. Je te parle de leur codage, et de la clé de décryptage qui permet leur désactivation et leur ouverture conséquente. Un détail technique. C’est-à-dire le contraire d’un détail. Il plongea son regard au fond des yeux vert-de-gris du jeune russe. – Tu sais très bien que pour moi tout mécanisme est une forme de vie. Le nouveau type de bracelet de contrôle ne contient aucun code en mémoire. C’est le gouvernement qui conserve les deux programmes, un : la clé qui permet d’encoder le bracelet et deux : la clé qui permet de le décoder. Jusque-là, le nano-ordinateur du bracelet est vide, en position « neutre », ni actif, ni inactif, en « stand-by ». Le jour venu, un premier opérateur implante le code dans la case mémoire adéquate puis un second opérateur envoie la clé de décryptage, ils ne se connaissent pas, ils ne connaissent rien des logiciels qu’ils vont implanter, chacun leur tour, séparément. C’est de la double redondance sécuritaire. Donc, durant tout le temps où le bracelet est en fonction on ne peut pas le décoder puisqu’il ne contient aucun code. L’alliage intelligent dont sont constitués ces bracelets dernière génération envoie illico un signal d’alarme fédéral si on tente de le briser, d’une manière ou d’une autre, la moindre rupture du réseau supramoléculaire et l’alerte est donnée dans la fraction de seconde. Conclusion : la seule chose qu’on puisse faire c’est de bricoler le pointeur GPS. Faire croire à des déplacements fictifs, laisser penser qu’on est ici alors qu’on est ailleurs, à une autre heure, etc. Le regard de Voronine s’éclaira d’une lueur réellement prédatrice. – Il existe un marché noir pour ce type d’opérations. Des hackers qui peuvent pénétrer dans l’ordinateur de bord du bracelet sans se faire repérer et installer un logiciel pirate qui déroute le GPS. – Les bons vieux plans de l’Internet, je suis au courant de ces semi-légendes urbaines. – Je viens d’appeler un de nos contacts dans le milieu des légendes urbaines, Verlande. Vlasseïev, tu le connais. Il nous attend dans le centre-ville. – Qu’est-ce qu’il attend de nous, exactement ? – Il nous attend pour prendre les 500 dollars que je lui ai promis s’il parvenait à repister le GPS d’Archambault, je lui ai donné les coordonnées judiciaires. Et il vient de le localiser. 500 dollars. Pour pogner le fils de pute. La caisse noire de la Direction ne serait pas à ça près. Et lui encore moins, il les aurait payés de sa poche. Verlande offrit un large sourire à son collègue, le sourire de compassion du Grand Cube, lorsqu’une équation va bientôt résoudre l’inconnue d’un être humain. Soyez le premier à réagirréagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
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