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Théâtre de marionnettes : Céline et "l'Homme qui voulait sauver les femmes"

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 14/09/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Miniscule et minutieux théâtre-salle d'accouchement pour nos âmes, ou les marionnettes animent l'obscurantisme et les spéculations jusqu'au ressort vital : l'absence d'indulgence pour la Mort. Leçon en un acte. Toc toc toc, Céline frappe des trois coups sourds l'ouverture de l'adaptation de sa thèse et première oeuvre, « Semmelweiss » au Théâtre aux mains nues. Mains nues mais pleines j'en reviens, porteuse de cet « Homme qui voulait sauver les femmes ».

Mains de marionnettes, crochet furieux du verbe et doigté célinien

A l'orée d'une vocation et du fatalisme médical, alors qu'au Pavillon 2 de l'hôpital les miasmes torpides puis fulgurants, de fleurs violettes et nécrosées, abîment la chair satine et moirée des femmes enceintes, un homme : Philippe Ignace Semmelweis, que Céline sacre héro de la médecine moderne. Cette grande figure de la chirurgie, née à Buda le 18 juillet 1818, fut choisie par Louis-Ferdinand Céline -passionné par l'antisepsie et médecin de formation, faut-il le rappeler- pour sa thèse soutenue en 1924 et sa première oeuvre.

Saluant ce précurseur persécuté qui ordonnera le lavage systématique des mains au chlorure de chaux et l'isolement des femmes, en se heurtant à l'incompréhension, la raillerie et l'incrédulité de l'époque, Céline et la Compagnie « la Mémoire de l'Instant » nous « démontre(nt) le danger de vouloir trop de bien aux hommes. C'est une vieille leçon toujours jeune » [1], que ce spectacle adapté par Michel Sigalla et Christine Lapsca dissèque au travers de piquantes marionnettes, entrecoupées d'une voix off.

Un choix guignolesque qui illustre parfaitement le combat tragique contre la sécurité et le confortable refuge des principes éternels de la science. Alternance entre la marionnette de Semmelweis, celles plus caricaturales de la communauté scientifique et des pouvoirs publics qui voient parfois en les maladies des causes cosmiques, telluriques, et le ton cinglant des extraits du texte de Céline. Jeu croisé de miroir mineur-majeur sur l'insatiable stupidité humaine.

Les Mains Sales
« On a dit qu'il se passait des choses épouvantables dans notre caverne (...) qu'il faut être médecin pour voir et pour comprendre. » [2]

Alors que la fièvre puerpérale, autonome furie, crédite son solde d'âmes vierges mais enfanteresses et se déplace, servilement aidée en son dessin par les doigts sales des infirmiers, indocile, Céline-Semmelweis suit la Raclure à la trace. S'interroge sur ce mystère qui tue subrepticement.

Voix-off. Questionnement, combinaisons bactériologiques multiples, cheminement, conclusion, découverte  de l'asepsie : c'est bien l'absence de précaution d'hygiène des étudiants, déambulant des dissections cadavériques à la salle d'accouchement qui est à l'origine des décès.

Chienne de mort qui bouffe les mères pleines de leur naissance, tréfouille les viscères et à c½ur joie jette ces corps malades dans l'antichambre noire. Plastique mortuaire qui ne s'embarrasse pas du cri de l'enfant à naître, en tenaille tue rejeton et mère, et dans un manque d'élégance, laconique, prend l'existence. La voix-off rappelle l'essentiel vital, clame, rend hommage aux femmes sages, mystiques, loin de l'Homme constructeur, qui oeuvrent, vêtues de leur giron.

Une mort grecque, figée et absente ; sous nos yeux aveugles! nous dit Semmelweis. Mais... farcie à la mode célinienne : empreinte d'impératif, de vie, d'élan tout-bleu-vivace et abrasif, mort qui ne fera long feu face à cet acharnement qui se révulse et ne marchande pas, incarné par le sacerdoce et l'humanisme d'un médecin. Un appel philanthrope que ce médecin mène à bien au travers d'une quête dont il subit les outrages.

« Rien n'est gratuit en ce bas monde. Tout s'expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien, c'est beaucoup plus cher, forcément » [3]

La mort a la bouche chevaline, la bouche de l'Invisible. Et c'est bien de l'invisible dont il faut se méfier. Elle crachote et Philippe Ignace lui fait vomir les preuves et clefs de sa défaite : les agents transparents, infections issues des mains porteuses du mal, indiquent la nécessité de l'hygiène et de l'antisepsie, trente avant que Pasteur en offre les preuves tangibles.

Semmelweis, edelweiss solitaire, « stella bianca » qui éclaire l'obstétrique et la chirurgie. Lumière toutefois trop brutale et sincère, génie trop impatient. Car les marionnettes des doctes collègues se dandinent, sourdes, moqueuses, insultantes et incessantes; ce médecin moderne entame une révolution que le siècle ne su admettre -devient un martyr : « pillage atroce de cette vie lumineuse par la meute de touts les haines scientifiques et sociales de son époque (..) les savants, les pouvoirs publics de son temps ont refusé avec une cruauté, une sottise inexpiable les dons admirables et bienfaisants de son génie » [4].

Semmelweis meurt, s'échappe du champ de l'inertie et des haines, se condamne d'une magnifique entaille au scalpel, préalablement plongée dans la mousse cadavérique d'un corps atteint de fièvre puerpérale. Fin de la démonstration magistrale. Agonie.

Oracle

Une adaptation qui crache comme un appel ; un cadeau et une mise en lumière d'un texte fulgurant méconnu, dont Michel Sigalla et Christine Lapsca nous gratifient, malgré quelques manques de justesse ou de puissance face à Louis-Ferdinand Céline, irréductible.
Des femmes translucides et d'un homme-femme-idéaliste, penchés vers la vie, Céline, a retenu la fin imminente par l'exemplarité, la plume et la médecine. Oser vivre.

Qui doute de l'homme ? Nous sommes assis sur les bancs encore, et, assistant à la mission de l'homme souhaitant sauver la Vie, nous inclinons devant la stylistique révolte, le souffle de Vie célinien, qui sous les traits du médecin Semmelweis, substitue à l'homme cloîtré dans son malheur-maladie et dans sa passion pour la mort, tout aveugle à la lueur médicale et sociale, la brutale Vérité. La Force, l'Intransigeance. « Céline est un destructeur  formidable de stupidité, d'inutilité (...) on peut emboucher le cor de Céline comme celui de l'Ecriture : aucun des deux ne cède » [5].

Judith Spinoza

« L'Homme qui voulait sauver les femmes », d'après « Semmelweiss » de Louis-Ferdiand Céline. Adaptation d'une thèse de médecine pour acteurs et marionnettes, mise en scène de Michel Sigalla et de Christine Lapsca, du 3  au 26 septembre 2004 au Théâtre aux mains nues (01 43 73 01 82).

[1] Céline in Semmelweis
[2] Céline in Semmelweis
[3] Céline in Semmelweis
[4] Céline in Semmelweis
[5] Guido Ceronetti à propos de Céline, in Semmelweis



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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