C’était il y a dix ans, à un an près. David Fincher réalisait une adaptation d’un roman de Chuck Palahniuk si immense, démente et inventive qu’elle dépassait de loin le matériau. Et ça, c’était même pas les critiques qui le disaient, mais Palahniuk lui-même durant le commentaire audio du blu-ray de Fight Club [C’est même très bien expliqué ici : http://thebestplace.fr/2010/02/28/703-%e2%80%93-cine-club-89/]. Puisque c’est bien de ça qu’on parle. Loin d’être le simple film branché que beaucoup ont pensé devenir ringard et dépassé en deux ans, Fight club se regarde aujourd’hui encore comme la naissance du cinéaste qu’est David Fincher. Ce stade où il est passé du simple « exécutant » à celui d’auteur visuel. Où a éclaté son acuité et son intelligence redoutable, tout comme cette distance qui lui permet de produire à la fois un film libertaire et très excitant, au moins autant qu’une œuvre en perpétuelle distance avec elle-même et n’hésite jamais à naviguer entre plusieurs degrés de narration et de lecture. Le film de Fincher fut un bloc ouvrant à la décennie 2000 et la marquant de son empreinte [Jan Kounen ira même jusqu’à en reprendre plusieurs codes dans son 99francs, du plus anodin (la séquence d’habillement d’Octave Parango au début du film proche de celle de l’appartement du personnage d’Edward Norton où chaque objet est décliné comme dans un catalogue) au plus évident (la critique de la pub débile pour gaver des consommateurs supposés débiles)] : il était question d’un monde et d’une société profondément engourdie et consumériste, simplement annoncée par Fincher et qui n’a cessé de se déployer dans les années qui ont suivi jusqu’à aboutir à une explosion de technologie et de gadgets numériques que l’on sait nous rendre très nécessaires même quand ils sont très dispensables.
L’ouverture de la décennie 2010 vue par David Fincher est une fois encore un symbole, autant qu’un regard éclairé et d’une rare pertinence un aspect fondamental de notre époque actuelle : le nerd est l’avenir de l’homme.Nerd plutôt que geek, ce dernier désignant plus justement le fan passionné, obsessionnel quel que soit le(s) domaine(s) qu’il fait sien(s) (car si le geek puise beaucoup dans la contre-culture, il est rare qu’il se limite à un seul support ou un seul genre). Le nerd qui fut pendant près de vingt ans le plus grand ressort comique des teen comédies américaines, ne parlons même pas des sitcoms type Sauvés par le gong où les binoclards en costumes à carreaux étaient ceux sur lesquels il était si facile de taper à bras raccourcis. Aujourd’hui, ces nerds et ces geeks sont ceux qui mènent la danse, qui récoltent sympathie et culte, qui séduisent les filles, peut-être même plus que les quaterbacks et autres bogosses longtemps stars du campus.
Une révolution qui est au cœur de The Social Network, soit la création de Facebook au sein de la prestigieuse Harvard durant l’année 2004, soit une éternité de six ans, autant dire Mathusalem quand on parle d’internet. Le jeune Mark Zuckerberg est programmeur obsessionnel, bouffeur de code, pro du php, mais véritable handicapé du réseau social. Mark Zuckerberg dès la scène d’ouverture est un génie dont le cerveau turbine si vite qu’il mêle deux conversations en même temps, rendant rapidement dingue la fille qui lui fait face. Il apparait aussi comme un autiste qui reste bloqué sur son idée de départ, la couve, la protège, notamment des intrusions extérieures, surtout s’il s’agit d’un tiers qui essaie de s’immiscer et quand lui considère que ce tiers ne sait pas de quoi il parle. Comment approcher les autres quand on est arrogant, silencieux, qu’on pratique l’humour à froid et qu’on ne sent jamais aussi bien que devant un écran d’ordinateur ?
Suite au rejet définitif d’Erica Albright [« Tu vas devenir riche et célèbre. Mais tu vas traverser la vie en pensant que les filles ne t’aiment pas parce que tu es un geek. Je veux que tu saches, du fond de mon cœur, que ça ne sera pas vrai. Ce sera parce que tu es un connard. » Certainement inventée, cette réplique impeccablement écrite augure le travail au rasoir effectué par Aaron Sorkin sur les dialogues et la construction verbale du film. ] – celle qu’il assomme durant la scène d’ouverture avec son débit d’escalator en accéléré – Zuckerberg rentre dans sa chambre d’étudiant et enchainant à la fois les bières et les posts assassins sur son blog Livejournal, il cracke tout le système informatique qui contient les fichiers des filles des foyers d’étudiantes de Harvard. En quelques heures il crée Facemash, le site qui permet d’élire la fille la plus « hot » du campus, jusqu’à faire sauter les serveurs de Harvard et qu’on tire le responsable de la sécurité informatique à 4h du mat’ de son lit pour cause de « trafic saturé inhabituel ». Toute la séquence montée en parallèle avec une fête d’intronisation d’un de ces clubs hyper select de Harvard rend palpable deux formes d’excitation, qui finissent par se chevaucher d’une l’autre et se rejoindre, l’une étant fermée, l’autre ouverte et envahissante. Alors que « l’élite » du campus se délecte du spectacle de bimbos à la Girls Gone Wild dans une ambiance très moite et enfumée, Mark et sa bande de potes geeks bouclent l’algorithme de Facemash, mettent le site en ligne et spamment leurs contacts, jusqu’à ce que le lien vienne perturber la débauche de la party des « Harvardiens génétiques » à coup de right ! – left ! pour désigner la fille la plus chaude sur l’écran du Vaio qui traine là.
Cela vaut à Mark Zuckerberg son premier procès, ces procès qui rythment et enveloppent The Social Network comme une composante essentielle du créateur de Facebook. Chacun veut tirer la couverture à soi : les jumeaux Winklevoss qui voulaient créer le réseau social de Harvard online, Eduardo Saverin qui en tant que premier financier voulait garder un peu de mainmise sur l’affaire, quitte à voir trop petit... Et au milieu il y a Mark Zuckerberg, dont l’arrogance et l’économie de paroles liquéfient littéralement les interlocuteurs sur place, incapable de savoir s’il plaisante ou s’il est au contraire très sérieux. Quand il assène aux jumeaux Winklevoss (qui font deux fois sa taille et pèsent le double de son poids) : « Si vous étiez les inventeurs de Facebook, vous l’auriez créé. », on manque de s’étrangler devant un tel aplomb... Tout en l’applaudissant. David Fincher met en scène l’affrontement de deux sensibilités. D’un côté deux jumeaux imaginant un réseau fermé, un site communautaire encore une fois dans l’élite qui, alors qu’ils n’ont pas signé le moindre papier avec Mark Zuckerberg, préfèrent compter sur sa parole et ne font rien alors que le type les baladent pendant trois mois, alors qu’ils pourraient faire appel à un autre. De l’autre, un jeune homme qui les baladent, sans doute pas pour leur piquer l’idée, mais tout simplement parce qu’une fois qu’il imagine le concept Facebook (un réseau social gigantesque qui vise à aller bien au-delà des frontières de Harvard et qui devra obligatoirement se démarquer de MySpace et Friendster), les jumeaux Winklevoss n’existent plus à ses yeux, il a tout simplement autre chose à faire que de s’occuper d’eux. David Fincher filme d’un côté le code d’honneur, de l’autre la malignité, cependant les frontières entre deux notions en apparence très tranchées, voire manichéennes prennent sous sa caméra un aspect bien plus retors et ambigu.
Parce que Mark Zuckerberg est très intelligent. Parce que même s’il a exploité une idée soufflée par les jumeaux Winklevoss, il l’a amplifiée, améliorée au point qu’aujourd’hui, des milliers de gens sur cette planète en ont un besoin quotidien, dans leur vie personnelle et professionnelle. Parce que de ces deux éléments découle le fait qu’il n’a jamais piqué une seule ligne de code aux Winklevoss mais l’a entièrement créé de A à Z. Parce qu’il comprend très vite l’énorme enjeu que représente Facebook, même s’il se comporte d’abord en « artiste » et non en businessman, délaissant dans un premier temps les aspects lucratifs si ce n’est un capital de départ qui permet de maintenir les serveurs pour éponger l’énorme trafic engendré par Facebook. Le film de David Fincher hésite régulièrement entre présenter Mark Zuckerberg comme un type dangereux ou quelqu’un hyper-puissant, avec un net penchant pour la deuxième option. Le réalisateur semble être le premier à montrer que celui qui maitrise les arcanes et les codes du net est le plus à même d’assoir une certaine puissance, sans glisser pour autant dans une problématique morale accolée presque systématiquement au net. Si ce n’est lors d’une scène où Zuckerberg va voir Erica Albright, très impatient d’entendre sa réponse quand il lui demande s’il a vu son site et qu’elle répond : « Mark, tu m’as insulté sur le net, jusqu’à mon nom de famille. Sur internet, tu écris à l’encre, pas au crayon. » L’immédiateté accolée à la pérennité du net – googlez, googlez, il en restera toujours quelque chose – y est contenue, mais n’est jamais passé par le prisme d’un jugement moral [Tout au plus, Mark met la chose en pratique en écartant Sean Parker de la boite quand celui-ci commence à avoir un peu trop de soucis avec la coke, la police et ses éventuelles répercussions sur l’image du site...].
Cette approche rusée du net se manifeste jusque dans le choix de Trent Reznor [David Fincher avait déjà utilisé un des nombreux remix de la chanson Closer pour le générique de Seven. Il est également le réalisateur du clip d’Only] qui compose toute la partition du film avec Atticus Ross. Reznor depuis des années ne cherche pas à endiguer le partage de sa musique sur le net, il l’accompagne. Mieux, il la précède. Outre ses qualités intrinsèques enveloppantes, languides, dures, hypnotiques, la musique de The Social Network était disponible en partie au format mp3 bien avant la sortie du film sur un site dédié simplement avec l’envoi de son adresse mail, avant la sortie complète de la BO en quatre formats différents. Choix judicieux, au cœur d’un film où il est également fait cas de Sean Parker, inventeur de napster à 19 ans, qui explique pourquoi les maisons de disques auraient depuis longtemps du travailler main dans la main avec les geeks et hackers pour comprendre tout le bénéfice qu’ils auraient pu tirer d’une telle collaboration, au lieu de les mépriser et les appréhender comme des torpilleurs du système culturel. Le tout ne manque pas de piquant puisque Sean Parker est interprété par Justin Timberlake, qui joue tout son rôle avec une jubilation gourmande non feinte... Notamment lors d’une scène de diner où Mark Zuckerberg observe le gringalet en costume sombre comme une rock-star, mais une rock-star qui parle la même langue que lui, le comprend, un type qui assène les mêmes phrases que Mark, ce dernier les ponctuant d’un « exactly ! » exaspéré et ravi d’avoir la preuve qu’il avait raison depuis le début.
“In this country, you gotta make the money first. Then when you get the money, you get the power. Then when you get the power, then you get the women.” [Scarface, Brian de Palma.] Dans The Social Network, c’est l’inverse qui se produit. Mark Zuckerberg a beau être à Harvard, il n’est pas issu d’une famille riche, bien qu’il vienne de petite bourgeoisie juive new-yorkaise. Eduardo Saverin, son acolyte – qui jusqu’au bout croira être le seul ami de Zuckerberg alors qu’il est dépeint comme un moyen plus qu’une fin – est dans un profil identique. Ils n’ont rien de notable pour que les filles les remarquent, pas même leur physique ou leur allure générale, plutôt ternes. Mais quand ils créent Facebook, même s’ils ne génèrent dans un premier temps aucun argent dessus, ils sont soudain des gens qui ont du pouvoir : ils ont inventé l’accélération du réseau social sur le web, l’outil qui permet aux étudiants qui les entourent de se retrouver sans passer par des fraternités. Mark et Eduardo se feront draguer par deux ravissantes étudiantes lors d’une conférence de Bill Gates à Harvard et la scène se terminera par une séance de sexe qui ne détonnerait pas dans la section « sex in public » de YouPorn, avec son aspect sauvage et un peu dégueulasse.
The Social Network réussit l’exploit de tenir le spectateur pendant deux heures avec un type qui crée des lignes de code. Des pages et des pages de php. Et même pas pour exploser le site de la Maison Blanche, déjouer une théorie du complot, sauver le monde ou tuer des gens. Non simplement pour pouvoir lubrifier les rapports sociaux entre les étudiants des universités américaines. Et c’est foutrement passionnant de bout en bout. Aaron Sorkin a écrit un scenario au détail près, avec une maîtrise qui aboutit à un film très dense, amplifié par la caméra de David Fincher qui signe là un film, non pas de réalisateur, mais de cinéaste. Montage, son, photographie, lumière, mise en scène et direction de comédiens... il semble que rien n’ait échappé à David Fincher quand il a repris le matériau d’Aaron Sorkin et Ben Mezrich [La revanche d’un solitaire : la véritable histoire du créateur de Facebook, Ben Mezrich, 2010 (2009 pour l’édition originale), Max Milo Editions], qu’aucun aspect plastique, aucun aspect écrit ne lui ait résisté. La création de cette Harvard crépusculaire et limite en apesanteur rivalise presque avec Le maitre des illusions de Donna Tartt, un chef-d’œuvre du campus novel inégalé à ce jour et que personne n’ encore réussi à adapter au cinéma bien que les droits soient acquis et en sommeil depuis des années.
Ah si, une chose peut-être. Le film se clôt sur une vision mélancolique, plus douce, plus incertaine de Mark Zuckerberg, qui apparait soudain comme un être pas aussi sûr de lui qu’il ne veut le faire croire. et qui décline l'idée qu'il aurait créé facebook pour retrouver son ancienne petite amie. Alors que dans la vie, il est bien celui qui a écrit « I’m the CEO, bitch ! » sur sa carte de visite. Qu’il pose en photo avec des filles toutes plus mignonnes les unes que les autres. Qu’il est multimillionnaire, qu’il l’a été avant ses vingt-cinq ans, et il semble que ça ne soit pas près de s’arrêter. Qu’il a l’air très heureux et tout à ait à l’aise avec tout ce qu’il a accompli, y compris dans le fait de perdre des gens en route. Il est un part ce qu’énonce Sean Parker dans une boite de nuit branchée où l’on boit des cocktails roses et mauves et drague des mannequins de Victoria’s Secret : « This is our time ! ». Seule et très légère note discordante dans un film dément et très excitant.
Chloé Saffy
Toutes les réactions (4)
1. 25/10/2010 09:45 - LeReilly
Mais il est super long cet article !!! (trop constructif, je sais)
2. 26/10/2010 11:06 - Frère Jean des Entommeurs
Article intéressant dont je retiendrai particulièrement la comparaison avec la citation de Scarface. Tout comme Fight Club dépassait largement l'histoire de la création d'un club de boxe clandestine, il dépasse ici la simple histoire (finalement pas si simple que ça) de la création de Facebook.
Lors de la scène de la boite de nuit, Sean Parker dit quelque chose comme : "Une idée comme ça, on a eu qu'une seule par génération", Fincher, lui, en aura eu deux.
3. 26/10/2010 20:21 - Graindesable
Pour ma part, je trouve dommage d'écarter, d'un revers de main, un autre de ses films qui est devenu avec le temps un classique du film noir, "véritable concentré du genre" (dixit Francois Guérif)...
Sinon, je plussoie cette critique.
4. 28/10/2010 00:00 - Graindesable
En naviguant sur le net, je suis tombé sur ça :
http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=3477
Bonne lecture...
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
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