Sur le RING

The Mother

SURLERING.COM - CULTURISME - par Chérine Koubat - le 17/03/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

En lisant le synopsis, on s'attend à une mère castratrice- la cinquantaine triomphante, une silhouette de nymphe et un carnet de chasse en bonne et due forme. Et l'on voit Anne Reid apparaître à  l'écran, femme d'âge mûr comme on dit, la soixantaine bien tassée, ronde et banale. On se surprend à penser : ah. Ah bon. C'est donc elle la mère indigne, la maîtresse enflammée, l'Inoffensive qui a l'air mère de partout. Et, sot comme un panier, on s'en veut d'avoir osé penser ces bêtises.


May (Anne Reid), est en visite à Londres chez ses enfants et perd son mari pendant le séjour. Son fils la ramène chez elle, quelque part dans la triste banlieue anglaise. Assieds-toi maman, repose toi. Réponse de May : si je m'assois, je ne me relèverai plus. Tout est dit. Face aux pantoufles de l'absent, dans ce qui fut leur maison, on devine l'encroûtement à venir devant la télé, l'assistance psychologique des débuts, pour surmonter le choc (« c'est ça que font les gens, d'habitude, au lieu de s'intéresser à leur famille ? »), et la suite de petits riens, de la torpeur, de l'ennui mortel avant la mort. Ce quasi-concordat, compromis infâme accepté par tous comme un processus biologique inséparable de la vieillesse, est mis sur le tapis. Ne sois pas difficile, maman, s'il te plaît.

Et pourquoi ne serait-elle pas difficile.

May, opiniâtre,  ramasse ses cliques et ses claques et s'installe chez son fils dans la capitale. Elle erre, se promène et se perd, se libérant progressivement de sa passivité. May perdue à Londres, et comme elle s'y retrouve.

Elle côtoie le jeune amant de Paula, sa fille (Cathryn Bradshaw), qui travaille comme menuisier chez son fils. De promenades bucoliques en déjeuners consciencieusement préparés, ils finissent par devenir amants. Amants l'après-midi, comme une parenthèse anachronique, un moment volé, une revanche amoureuse sur une vie qui s'achève. Les scènes d'amour, très crues, réussissent là où « Tout peut arriver », qui se voulait libérateur, franc-tireur, osé, en montrant des scènes-érotiques-entre-personnes-ridées, avait échoué. Ici, pas d'extase grand-guignolesque, comme une pirouette pour distraire le spectateur et détourner son attention du carnage. Ici, de la chair, le « gros tas informe » de May, toute femme, avec sa pudeur, son plaisir, et sa peau au premier rang. On n'applaudit pas l'audace, on ne grimace pas - on se contente d'apprécier la liberté essentielle du réalisateur, le talent des acteurs, et surtout on se laisse émouvoir par les personnages. Parce qu'Anne Reid se révèle grande, sensuelle, émouvante. Anne Reid avec sa clope, Anne Reid et son sourire, Anne Reid et sa faiblesse.

Trop vite réduit à une oeuvre traitant de la sexualité des sexagénaires, ce film a bien plus d'ampleur. Il s'agit d'une anatomie presque naturaliste de la famille moderne occidentale. Atomisée, fragmentée, avec ses mécanismes rouillés, ses schémas qui dysfonctionnent, s'affolent et éclatent en morceaux. Paula, la jeune fille, est un écrivain raté, pétri de mauvaise psychanalyse et d'amertume envers sa mère, qu'elle accuse de tout. La peste, le choléra, la faiblesse, le célibat, c'est May. La mère indigne aggrave son cas en débauchant l'amant, manifestement perturbé, de Paula. Sa présence même est un catalyseur de toutes les tensions, qui jusque là faisaient bonne figure. Drapées de leur digne lâcheté, les rancoeurs se côtoyaient sans heurts. Jusqu'à May.

Aux scènes bruyantes des réunions de famille succèdent des plans nets, des scènes blanches, figées et cliniques. La vie chaotique, et la mort dans l'âme. Dans les séquences familiales, les dialogues se chevauchent, comme dans les films d'Altman et de Hawks, avant lui. Cet aspect relève le côté documentaire, réaliste du film, qui les 15 dernières minutes fait une plongée radicale dans le sordide. Avant la libération finale.

Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2003, « The Mother » est l'oeuvre intelligente de Roger Michell, réalisateur de « Coup de foudre à Notting Hill » et de la grosse production hollywoodienne « Dérapages Incontrôlés », avec Samuel L. Jackson. Retournant au bercail et à un petit budget (dérapages incontrôlés pouvant financer 32 Mother), Roger Michell signe une oeuvre singulière, dont la fin hélas trop symbolique allège un peu la portée. C'est le deuxième film qu'il réalise avec la collaboration de Hanif Kureishi (la première étant inspirée du roman de ce dernier « The Buddha of Suburbia »). Il s'entoure ici d'un casting impeccable, et met sur le devant de la scène une Anne Reid- Pygmalion, comme il se plaît à le dire, puisqu'elle parvient à passer d'un personnage de grand-mère anonyme à l'incarnation lumineuse et forte d'une femme qui commence enfin à vivre comme elle l'entend. Au prix d'un certain courage, d'un carnage certain. Mais une vie vaut bien ces dégâts.

Chérine Koubat



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Ring 2012
Chérine Koubat par Chérine Koubat

Pigiste culture. Spécialités : cinéma, théâtre. Maîtrise de Lettres anglaises

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