Thatcher, l'incompriseSURLERING.COM - OUTREMONDE - par Jérôme Di Costanzo - le 30/11/2009 - 0 réactions -
Qu'avons-nous compris de Margaret Thatcher ?
Pas grand-chose, si l'on se fie aux thesaurus de la culture de masse ambiante. À gauche, elle est l'expression même du capitalisme barbare, individualistene respectant pas le droit des travailleurs. À droite, ce n'est pas mieux, onla trouvera un peu trop excessive ou bien trop libérale pour la France. Constatons aussi qu'elle et Reagan furent bien mal défendus par leurs disciples français respectifs. Ces derniers firent sombrer leurs politiques dans un programme caricatural pour agioteurs décomplexés, parés du décorum et de la pompe d'un patriotisme puéril, une créature hybride Poujado-jacobiniste, agissant pour la défense du petit commerçant sur fond sonore de Marseillaise. Incomprise aujourd'hui aussi dans le monde anglo-saxon, où l'on a vite fait de lui mettre sur le dos le « crédit crunch », oubliant la décennie de laxisme financier des années Blair, et la réforme aux conséquences catastrophiques du système bancaire par un Gordon Brown. Complètement incomprise, complètement oubliée aujourd'hui. Vingt ans après la chute du mur, elle a été absente des célébrations, ce qui peut se comprendre vu son état de santé. Mais aussi absente des mémoires, ainsi que Ronald Reagan et Jean-Paul II, des « incompris » eux aussi ! Aussi bien reniée par les « vrais » libéraux que par les « vrais » conservateurs, caricaturée par la gauche, oubliée par les poliptichiensde l'après-11 septembre, Thatcher est l'Incomprise absolue. Le Royaume-Uni des années soixante-dix était un pays au bord du gouffre, son économie était en régression, dans un système irréformable. On était bien loin déjà des swinging 60's. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, un consensusnational paralysait tout changement politique et économique. D'un côté, le conservatisme social et paternaliste dit One Nation, de l'autre le socialisme libéral et bon enfant incarné par Harold Wilson. En 1968, Enoch Powell, avec son discours « river of blood » marque la première tentative de rupture avec ce statu quo politique en soulevant la problématique de l'immigration tout en essayant de bousculer le débonnaire leader du parti conservateur Ted Heath.Ce dernier sera élu Premier Ministre en 1970. Le retour des Tories ne durera qu'un mandat : en 1974Harold Wilson revient au pouvoir et par la suitecédera sa place, en 1976, pour des raisons de santé, à James Callaghan. Powell quitte alors les conservateurs et sa circonscription du Midlands pour rejoindre les unionistes irlandais. Le parti conservateur est en pleine criseet proche de l'explosion, entre partisans du One Nation et conservateurs qui souhaitent un retour en force de l'Ordre. Julian Amery, ancien SOE durant la seconde guerre mondiale, dirige le très patriotique et viscéralement anti-communiste « Monday club » (1). C'est dans ce contexte chaotique, proche de la guerre civile, avec une inflation galopante et incontrôlée, un MI5 sombrant dans la paranoïa et voyant unagent soviétiquedans chaque chef syndical, avec des rumeurs de coup d'état militaire, que Margaret Thatcher va s'affirmer comme chef du parti conservateur en 1975. Deux hommes apparaissent comme les mentors de Thatcher. Le premier est Airey Neave, son directeur de campagne lors de son élection à la tête du parti en 1975, un personnage romanesque, officier durant la seconde guerre mondiale, il est un des évadés de la citadelle de Colditz et aurait participé au projet de coup d'Etat de 1975 avec le Général Walter Walker. Plus qu'un simple politicien, un véritable héros. Il arrivera à retourner le parti , prêt à réélire Heath en 1975. C'est un homme de réseau, partisan de la manière forte. Il décédera dans un attentat monté par un groupe d'indépendantistes irlandais radicaux, dans l'explosion de sa voiture sur le parking du palais de Westminster, quelques semaines avant l'arrivée de la Dame de Fer au 10 Downing Street. Son attachement pour Airey Neave et la souffrance de sa perte explique l'acharnement et la radicalité que mettra Thatcher à combattre le terrorisme irlandais. Le second mentor est Keith Joseph. C'est l'homme de la politique économique de Thatcher. C'est avec lui quelle s'initiera à la pensée libérale. On a souvent vu dans Milton Friedman, penseur du monétarisme (arrêter la planche à billets pour stopper l'inflation et augmenter les taux d'intérêts), comme le grand inspirateur de la politique économique de Thatcher, ce qui n'est pas totalement exact. Le Royaume-Uni a initié sa politique anti-inflation dans les derniers mois du gouvernement Gallaghan, sans trop de résultat. Le succès de cette politique est dû principalement aux actions accompagnant la réforme des syndicats, la réduction des dépenses publiques et l'éveil de l'esprit d'entreprise. Keith Joseph est un adepte de Friedrich Von Hayek. Thatcher rencontrera ce dernier, par l'entremise de Joseph, dès 1975. On ne peut pas parler d'une mise en pratique libérale dans le sens propre du terme, comptant sur une Providence quasi-magique et sur l'action individuelle. Pour Thatcher, l'influx dynamique vient de l'Etat. Le Thatchérisme n'est pas une certaine vision de l'économie mais c'est, avant tout, une vision politique de la Nation, du rôle de l'Etat vis-à-vis des individus. Il n'est pas non plus une remise en question de la doctrine One Nation etest encore moins opposable à ce dernier, c'est une reformulation qui tend à restaurer la Nationpour mieux redéployer l'Etat. Thatcher, avec Neave & Joseph,aété à l'école de la noblesse d'armes et de l'aristocratie de la Science, elle a été à l'école de l'Elitisme. Elle n'est pas cette femme providentielle que les bonnes grâces des Dieux auraient poussée à la Gloire. Le Thatchérisme se conçoit avant tout comme une volonté de réalisme, c'est un plan, une stratégie avec ses buts de guerre. Thatcher rentre au 10 Downing Street le 4 mai 1979 comme on entre en guerre. C'est une illustration quasi parfaite des thèses de Carl Schmitt oùla politique est une forme de guerre. Une guerre. Contre le terrorisme en Irlande du Nord, un combat au finish ; contre les syndicats, une confrontation brutale et sans pitié ; contre l'Argentine aux Falkland, où elle passera outre les avis négatifs du Ministère des Affaires Etrangères et de la Défense pour les court-circuiter en s'appuyant directement sur les militaires pour reconquérir l'île. Pinochet est-il son ami ou son ennemi ?Et elle risquera sa vie, commeJean Paul II et Reagan, elle fut la cible d'un attentat, en 1984, détruisant sa chambre d'hôtel à Brighton et tuant un de ses collaborateurs. Sa politique : c'est la Guerre sous toutes ses formes, expéditions outre-mer, contre-terrorisme, maintien de l'ordre civil et également – et ce n'est pas la moindre : la Guerre Froide. On ne peut pas dire que la fin de l'Empire soviétique soit due à la supériorité matérielle ou idéologique d'unlibéralisme et encore moins d'un conservatisme. À l'Est, la Pologne et la Tchécoslovaquie, se sont libérées du Communisme en faisant appel à leurs valeurs propres, issues de la Religion ou de leur mémoire collective. L'URSS ne pouvait plus suivre lacourse aux armements. Le pays n'était plus que ruines, son élite était coupée des réalités, noyée dans le dogme communiste. En poussant jusqu'au bout de ses possibilités la logique industrielle militaire afin d'assurer une supériorité, l ‘Empire s'était écroulé sur lui-même. Et c'était avant tout un régime politique mort à la tête d'un arsenal nucléaire, la situation n'en était que plus inquiétante. Il fallait donc négocier un désarmement bilatéral et soutenir tout courant réformateur. Car si la Russie s'effondrait, sombrant dans l'anarchie, ce serait l'Europe tout entière qui coulerait dans la guerre. Thatcher en était consciente, les russes appréciaient la détermination du Premier Ministre britannique, c'est eux qui lui trouvèrent son surnom de « Dame de Fer ». Et c'est elle qui joua les « entremetteuses » entre Reagan et Gorbatchev, en convainquant le président américain de la bonne volonté de l'initiateur de la Glasnost. Ainsi, ce sera « Gorbatchev-ami » et par la suite « Eltsine-ami » ; nous retrouvons bien là les paradigmes de Schmitt, où la guerre doit se conduire sur le terrain politique pour garantir la paix. On comprend ainsi mieux la position première de Thatcher vis-à-vis de la réunification allemande. Certains ont pensé, à tort, qu'il s'agissait encore une fois de l'expression d'un certain machiavélisme britannique, souhaitant préserver une Europe désunie afin d'en garder le leadership. En réalité, les réelles motivations étaient de préserver,tant bien que mal et en apparence, une certaine sphère d'influence russe. En 1987 fut signé un accord de désarmement entre l'Union soviétique et les USA concernant les armes de courte et moyenne portée, le plus grand de l'Histoire de l'humanité. En 1991, l'URSS disparaissait au profit de la fédération de Russie. Quand l'Iraq envahit le Koweit en août 1990, la Dame de Fer, enfin de règne, en est à son troisième mandat. Et l'ennemi d‘alors, ce n'est plus le parti travailliste, mais son propre parti. Elle quittera ses fonctions en novembre 1990 après avoir conseillé George Bush Sr. d'employer la manière forte avec Saddam Hussein. Onze ans de pouvoir ne l'auront pas faite changer ni bouger, l'expression même du Courage. Il en fallait, du courage, pour tenir tête aux syndicats,afin de briser leur emprise. Du courage encore face aux terroristes d'Irlande du Nord, pour leur faire comprendre que la violence ne les mènerait nulle part, et encore moins à une sortie politique. Courage encore, pour entreprendre une expédition militaire dans l'hémisphère sud du globe et vaincre. Enfin, du courage pour négocier la fin de la Guerre Froide. Pour toutes ces raisons, l'on peut éprouver quelque difficulté à coller une étiquette politique au Thatcherisme. Comme on peut avoir du mal à en attribuer une à un Churchill, ou un Jean-Paul II. Thatcher : libérale ou conservatrice ? Le Premier Ministre qui créa la Poll tax (2) et créa le concept de démocratie souveraine, est-ce du libéralisme ? La « Thatcher » qui brise le paternalisme consensuel du One Nation et qui préfère la guerre contre l'Argentine à un arrangement entre « alliés », celle qui sauve l'ennemi URSS de la guerre civile, ce, est-ce du conservatisme ? Une réponse pourrait être initiée en la personne de Friedrich von Hayek, qui avait lui-même du mal à se déclarerlibéral ou bien conservateur. Il se voyait comme un « libéral classique » et vers la fin de sa vie commeun « Whig burkien ». Edmond Burke, libéral ou conservateur ? Ni l'un ni l'autre, mais il est à l'origine des deux tendances. C.S Lewis pensait que le courage était l'expression de toutes les vertus à un point d'extrême réalisme. Aussi, ce qui différencie Burke de la révolution, c'est bien le réalisme. C'est en cela que la courageuse politique de Thatcher diffère d'un simple libéralisme ou conservatisme : quoi de plus réel que la guerre ou sa menace ? Le génie n'est pas dans la doctrine ou la réputation, ni même dans les résultats. Le génie politique, de Burke à Thatcher, réside dans un réalisme courageux et sans concession. Soit l'affirmation constante du droit légitime comme pouvoir, la singularité et l'individualité face au déterminisme de la masse. On comprend ici mieux pourquoi cette Thatcher, notre Margaret Thatcher, est incomprise, particulièrement en France. Au pays des droits de l'Homme et des idéaux de 1789, comment pourrait-on parler de réalisme et de courage, quand les fonts baptismaux de cette Nation sont baignés dans l'enivrant sang de la Terreur ? Comment parler de courage, à l'échelle plus large d'un monde, un monde où l'on croit que le pacifisme est le courage, qu'un soldat mort est un pauvre idiot, où l'on confond le martyr et le meurtrier, réalité et exhibition. Par ces dénis du réel, on ne voit pas de quel courage un homme peut bien faire preuve, ni se réclamer ! Margaret Thatcher restera incomprise.
Jérôme L.J DiCostanzo
(1) Le Conservative Monday Club, groupe de pression de l'aile droite du parti conservateur britannique, fondé par Paul Bristol, Ian Greig, Cedric Gunnery et Anthony Maclaren. Dans ses statuts, le Monday Club déclare « chercher à provoquer une application dynamique des principes traditionnels du Torysme. ». (2) Equivalent de la capitation. Impôt forfaitaire par tête, appliqué en Grande-Bretagne à l'initiative du gouvernement de la Dame de Fer en 1990. Estimé localement, sans tenir compte des salaires réels, il fut très impopulaire parmi les familles à revenu modeste. Suite aux émeutes de mars 1990 à Trafalgar Square, baptisées poll tax riots, cette capitation fut l'une des causes de la disgrâce de Margaret Thatcher. Soyez le premier à réagirréagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
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