Sur le RING

Témoignage d´un jeune manifestant anti-mondialisation

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Fabrice Trochet - le 21/12/2001 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B


Etudiant Français de 22 ans, je me suis rendu à Bruxelles les 13 et 14 décembre participer à ma première manifestation internationale dite " anti mondialisation ".

Penser différemment et exprimer son désaccord est un droit inaliénable, qu'on peut théoriquement exercer librement dans nos pays démocratiques, sans subir de pression ou de répression d'aucune sorte. En théorie chaque citoyen a donc le droit d'être en désaccord avec l'Union Européenne telle que la construisent les dirigeants élus démocratiquement dans chacun des pays membres.

Ceci rappelé, je me permets de vous écrire pour vous faire part des évènements qui sont survenus lors de la manifestation du vendredi 14 décembre et qui ont été soigneusement occultés ou déformés par les médias.


Tout d'abord, je dois préciser que ce n'était certainement pas une manifestation contre la mondialisation ou contre l'Europe, mais pour une mondialisation et pour une Europe différentes de celles qu'on cherche à nous imposer. Certains citoyens estiment que l'Europe et le monde peuvent se construire autrement que de manière libérale, et souhaitent exprimer cet avis. C'est un droit, et le devoir des dirigeants élus par le peuple est d'écouter et de prendre en compte cette opinion.

Concernant la manifestation proprement dite, il faut d'abord savoir que les autorités Belges, du Bourgmestre de Bruxelles Freddy Thielmans jusqu'au ministre de l'intérieur, ont sans cesse mis des bâtons dans les roues du collectif D14 et des ONG. Le cortège, que les organisateurs voulaient festif et pacifique, devait emprunter un tracé menant du " petit château " à Bruxelles jusqu'au " grand château " à Laeken, où se tenait le sommet Européen. Cette proposition a été refusée par Mr Thielmans, qui proposa un nouveau parcours. Pensant sans doute prouver ainsi sa bonne volonté aux autorités, le collectif D14 et les ONG ont accepté ce nouveau tracé, qui évitait soigneusement le " grand château ", le centre ville de Bruxelles et les lieux symboliques pour traverser des quartiers abandonnés ou parmi les plus pauvres de la capitale Belge et finalement s'achever à Tours et Taxis, un complexe de hangars désaffectés. D'un commun accord, autorités Belges et organisateurs avaient approuvé cette proposition. En lui même, le tracé désamorçait une grande partie de l'impact de la manifestation, en ne dérangeant personne et surtout pas les dirigeants de l'Europe tranquillement réunis dans les salons chauffés.

La chaleur, c'est ce qui manquait à tous les manifestants et militants venus du monde entier et auxquels Mr Thielmans a refusé d'allouer des logements, arguant que Bruxelles n'est " pas le club med ". La conséquence directe de ce refus a été le squat par 80 militants d'un immeuble vide, dans la nuit du mercredi 12 au jeudi 13, pour éviter de passer la nuit dehors par –10°c. Peu avant le lever du jour la police Belge interpella 50 des squatters et renvoya les étrangers chez eux (il y avait notamment des Français, des Australiens, des Grecs, des Espagnols) sans attendre le recours de leurs avocats.

Pour se loger, les réseaux et organisations ont donc dû improviser et se disperser loin de Bruxelles et du centre ville.

Mystérieusement absente tout au long de la manifestation, la police Belge a montré son vrai visage en se regroupant loin des médias, dans un quartier inhabité, pour chercher à créer l'incident.

A peu près 10 000 manifestants, pacifiques pour la plupart, de tous âges et appartenant à divers organisations (Attac, SUD, etc..) se retrouvèrent comme prévu à Tours et Taxis, un lieu entouré de hautes grilles, ne possédant qu'une seule entrée, et où devait se tenir un meeting et un concert le soir même. A la grande et désagréable surprise de tous les organisateurs et manifestants présents, les 5 rues adjacentes à Tours et Taxis ont été rapidement bloquées par les forces de l'ordre qui empêchaient toute sortie. Avec en mémoire le souvenir de Gênes, chaque manifestant ne pouvait que s'inquiéter de la suite des évènements. L'inévitable se produisit quand un feu fut allumé sur la chaussée. Un petit feu, sans doute une poubelle, mais qui était un prétexte suffisant pour les forces de l'ordre. Cette terrible menace connut pour réponse le déluge des canons à eau (il faisait –3°c), quelques bombes lacrymogènes et la charge de la police. Les manifestants se regroupèrent en courant au seul refuge possible, Tours et Taxis, et en bloquèrent l'accès avec difficulté. Après plusieurs tentatives d'entrée qui provoquaient une panique générale, les forces de l'ordre acceptaient de négocier tout en nous retenant prisonniers dans l'enceinte de Tours et Taxis. Ils reculèrent mais refusèrent de nous laisser quitter les lieux sans avoir été fouillés et contrôlés, ce qui est parfaitement illégal. Après d'autres négociations ils acceptèrent une sortie sélective avec contrôle " au faciès ", ce qui est également illégal.

Ils dégagèrent finalement l'avenue du port dans un sens, nous permettant de quitter le piège Tours et Taxis à la nuit tombée.


Contrairement à ce qui a été affirmé dans la plupart des organes de presse officiels, la police belge s'est attaquée à plusieurs milliers de manifestants, en majorité pacifiques et qui n'ont fait que se rassembler avec l'autorisation des autorités, et non à un groupe d'une vingtaine de casseurs Allemands. Le feu allumé sur la chaussée n'était donc pas la cause de l'intervention des forces de l'ordre mais la conséquence de leur attitude menaçante et provocante. Peut être plus intelligente que son homologue Italienne, la police Belge a évitée un carnage qui aurait été néfaste pour son image. Mais chacun a clairement comprit qu'il représentait aux yeux du pouvoir Européen, un terroriste potentiel.

Il semblerait que les journalistes présents à Tours et Taxis aient mystérieusement perdu la mémoire puisqu'ils n'ont pas mentionné cet épisode ou l'ont déformé à un point qui donne le vertige. Ils paraissaient nettement plus vifs lorsqu'il s'agissait de se ruer sur les quelques vitrines brisées ou de photographier un membre du black block armé d'un manche de pioche. Les journalistes, peut on encore les appeler comme ça, sont nettement plus enclins à rechercher l'image spectaculaire que les causes de la contestation et le sens qu'il y a derrière les actes.

Les organisateurs voulaient une manifestation calme et pacifique, et ont accordé beaucoup de concessions pour finalement parler à un mur. Pourtant ils avaient rempli leur contrat en assurant le bon déroulement de la manifestation, notamment avec des " peace keeper " vêtus de jaune et omniprésents. Le pouvoir Européen, par son refus d'écouter et de négocier, par la provocation policière, pousse les opposants à une Europe et à un monde libéral à la violence afin de discréditer le mouvement dans son entier.

L'élection de Valéry Giscard d'Estaing comme président de la commission d'écriture de la convention, qui définira l'avenir de l'Union Européenne, prouve que cet avenir s'inscrit loin des jeunes et de toute forme d'opposition, tenue au silence ou stigmatisée dans la violence.

Le piège Tours et Taxis est révélateur de l'Europe que souhaitent construire les dirigeants de l'Union :Une Europe où l'on s'alarmerait plus d'une vitrine brisée que des lois mafieuses que fait voter Mr. Berlusconi en toute impunité. Une Europe où l'on s'intéresserait plus au cours de la monnaie unique qu'aux lois sociales et aux droits des populations. Une Europe où l'on écouterait l'investisseur mais pas le syndicaliste. Les dirigeants doivent comprendre qu'ils ne sont pas des Rois de droit divin et que l'Europe leur appartient tout autant qu'aux populations qui la composent, avec leurs différences, leurs points de vue et leurs opinions. La voix des actionnaires et des chefs d'entreprise doit avoir autant de poids que celle de l'ouvrier, de l'artisan et de l'étudiant. Si on estime au contraire que le poids d'une voix est proportionnel au poids économique de celui qui la porte, alors l'Europe qui se construit actuellement n'est pas démocratique.

Réduire le mouvement appelé à tort " anti mondialisation " à un groupe de nihilistes violents ou de gauchistes bornés, ne fera qu'accentuer le dégoût et la colère que porte en elle une partie de la population Européenne et mondiale, qu'on pousse de fait vers l'exclusion et l'insurrection.



Soyez le premier à réagir

Ring 2012 Tout sur
Articles les plus lus
  • Les excuses publiques de Causeur à David SerraLes excuses publiques de Causeur à David Serra

    Publié sur Causeur.fr le 11 décembre 2013, un an après le conflit entre l'auteur de Satellite Sisters et l'éditeur. Les éditions Ring annoncent à leur tour la fin du contentieux avec Maurice...

  • Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?

      On en a tous assez de prendre connaissance dans les médias déchaînés des énièmes rebondissements de l'affaire... qui semble ne jamais vouloir se terminer. De loin, du Zimbabwe par exemple,...

  • Droit de réponse aux désinformations de Maurice DantecDroit de réponse aux désinformations de Maurice Dantec

    [ Addenda du 11 décembre 2013 :Les excuses publiques du Magazine Causeur à David Serra : http://www.causeur.fr/nos-excuses-a-david-serra-et-aux-editions-ring,25362David Serra et les éditions Ring...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous La France orange mécanique