Supernovae : les étoiles rock au troisième âgeSURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par David Vanneste - le 29/01/2013 - 2 réactions -
« Where are we now, where are we now ? » Une voix s'est
rappelée à nos oreilles il y a quelques jours. La texture est reconnaissable
mais indubitablement marquée par l'accumulation des blessures de toutes les années
passées. C'est la voix ébréchée d'un homme qui vient de franchir la ligne du
troisième âge. Après dix ans de silence, David Bowie est venu nous montrer
qu'il ne reposait pas encore six pieds sous terre et partager avec nous une
interrogation.
![]() Retour en arrière. Le dernier album de Bowie, Reality (2003), était centré sur un titre cru et franc intitulé Never Get Old et avait été accompagné d'une tournée triomphale dans le monde entier. En concert, le natif de Brixton paraissait échapper à l'emprise du temps, éternel jeune homme fin et androgyne capable de nager sans aucun problème dans un catalogue de trente années de grandes chansons rock. Réalisant une sorte de fantasme unitaire spatiotemporel, il pouvait incarner Aladin Sane, Ziggy Stardust et le Thin White Duke, il pouvait jongler avec une guitare acoustique, un synthétiseur new wave et un sample drumn'bass tout en étant à Londres, New York et Berlin. I wish I could swim to ground control with the spiders from Mars. Where are we now ? Où en sommes nous ? Que s'est-il passé en dix ans ? Ben voyons voir, la cigarette a été interdite dans les bars, un coréen improbable est le plus populaire des artistes si on en croit ce média parfaitement démocratique qu'est Youtube et une crise économique carabinée menace de nous précipiter vers la troisième guerre mondiale. À un niveau personnel, cette dernière décennie a amené à Bowie de vilains problèmes aux artères, plus ou moins arrangés par une lourde chirurgie cardiaque, le tout accompagné de rumeurs sur un cancer des poumons et une neurodégénérescence type Alzheimer. Bowie sait où il en est. En 2013, il est désormais un vieux monsieur. « Where are we now, where are we now ? » L'interrogation chantée délicatement sur un fond de guitare un peu fatiguée et de batterie qui peine à imprimer un rythme est formulée au pluriel et donne à penser que David Bowie interroge non seulement sa personne mais aussi tous ses petits camarades du rock. Depuis quelques années, nous assistons à l'arrivée à l'âge de la retraite de la première génération de stars. Les « étoiles » ne peuvent se former que grâce à la conjonction de la force gravitationnelle d'une individualité artistique qui peut démarrer la réaction de fusion et l'énormité de moyens médiatiques qui permet de projeter les radiations lumineuses. Ce postulat exclut qu'il y ait jamais eu de star avant le XXème siècle et sa révolution technique unificatrice de la communication mais aussi écarte toutes les formes d'art qui ne sont pas musicales ; la peinture, le théâtre, la littérature, sont des arts beaucoup trop dogmatiques et ne mettent pas le créateur en position de représentation. Même les acteurs de cinéma, qui ont pourtant eu un impact médiatique certain, n'occupent pas tellement de place dans l'imaginaire des masses parce qu'ils réfléchissent la lumière mais n'en émettent pas. Comme le disait Hitchcock, l'art cinématographique se trouve chez le réalisateur et les acteurs ne sont que du bétail, ce sont des techniciens qui ont juste de plus belles gueules que ceux qui font les réglages photographiques ou ceux qui collent les repères adhésifs sur le sol mais pas plus. Un acteur est un golem même quand il est aussi incroyable que Marlon Brando. Et si nous voulons bien nous concentrer sur la musique il faut bien admettre que la génération rock fut la première génération de stars parce que la performance n'était pas seulement musicale mais aussi visuelle et littéraire (au contraire des seigneurs du jazz par exemple). Ces étoiles apparues dans l'optimisme et le dynamisme de l'après seconde guerre mondiale sont aujourd'hui confrontées à un problème gigantesque. Quand on a été un symbole de la jeunesse et de la rébellion, que faire à l'âge où on radote sur de vieilles histoires et où les hanches craquent ? Où en êtes-vous, chères stars du rock ? On écarte bien sûr tout de suite les lâches qui se sont taillés grâce au cocktail médoc-alcool- psychanalyse dès qu'ils ont senti les premiers signes du vieillissement s'inscrire sur leur visage mi-ange, mi-démon (Jim Morrison, Jimi Hendrix). On ne parlera pas non plus de ceux qui ont préféré se barrer sur une île en laissant un sosie se dégrader à leur place (personne ne peut honnêtement croire que le type bouffi en costume pailleté d'astronaute était vraiment Elvis). Alors on va directement s'attaquer au deux groupes qui ont totalement symbolisé cette génération, les deux soleils ennemis-amis, les Beatles et les Stones. Les gentils petits gars de Liverpool ont été éclatés par l'impitoyable succession des saisons. Un d'entre eux a été emporté par la maladie dans la plus grande discrétion, un autre a toujours, cinquante ans après les débuts des Fab Four, le même air de benêt bien gentil. Paul, lui, passe son temps à l'empêcher de s'écouler en multipliant les colorations et les variations de régime pour rester le joli garçon des années 60. Son talent de mélodiste reste intouchable et peut encore donner de belles chansons pures et éclairées (réecouter son album produit par Nigel Godrich) mais cela est bien trop rare. Paul ne fréquente plus les ashrams faits de bois et parfumés d'encens mais préfère le confort plastique des Starbucks exhalant l'argent, il est devenu une gigantesque multinationale versant quelques dividendes à diverses œuvres ou ex-femmes. C'est presque une chance que John ait croisé la route d'un fan un brin possessif, que serait-il devenu au bras de cette harpie nipponne qui aujourd'hui vend des t-shirts, crie dans des galeries et remet des prix de la paix à Lady Gaga ? Mieux vaut ne pas trop y penser. Chez leurs Majestés Sataniques de Londres, l'âge n'a pas été un facteur de division mais cela fait quand même des siècles que plus rien de correct ne sort de leurs amplis et que leurs albums sont juste des excuses pour lancer de très lucratives tournées. Les mauvais garçons du rock n' roll ne font plus vraiment peur à personne, le pauvre Mick Jagger se fait même piquer une de ses femmes par un président français à talonnettes... Quant au plus grand pourvoyeur de riffs géniaux que le monde ait jamais connu, Keith Richards, il cachetonne chez Disney pour apparaître dans des films qui font de la promotion pour leurs parcs d'attraction (la franchise Pirates of the Caribbeans). On ne peut pas dire qu'ils aient vraiment trouvé la formule de la sagesse. Alors les autres ? Roger Waters ne joue plus beaucoup de basse mais est devenu le proprio pépère d'un grand cirque ambulant qui utilise ses anciennes ritournelles. Sting joue au vieux beau charmeur à l'ombre des cyprès dans la campagne toscane. Springsteen garde une pose hiératique en permanence, se changeant en figure statuaire symbolisant son pays. On pourrait continuer sur des pages et des pages. Dans pratiquement tous les cas, l'activité principale de toutes ces vieilles stars est de chercher à maintenir par tous les moyens leur train de vie de citoyens de toutes les suites royales de tous les Ritz-Carlton du monde. Jeunesse en réanimation perpétuelle, coma de la rébellion artificielle. Comment vieillir ? Il y en a un qui avait su se bonifier comme du bourbon dans du chêne. À la fin de sa vie, Johnny Cash avait accepté d'être vieux, de se sentir plus faible. Il avait accepté d'être aidé par Rick Rubin pour pouvoir retrouver la chaleur de la musique. À la fin de sa vie, il ne passait pas son temps à gesticuler pathétiquement sur de scènes pour remplir des semi-remorques de devises ou à se faire tirer le portrait par des tocards publicitaires. Il était capable de regarder la nouvelle génération et de comprendre que ce qu'il fallait retenir d'un groupe comme Nine Inch Nails ce n'était pas les tics de production industrielle mais la douleur des mots pour les incarner comme personne d'autre ne pouvait le faire. Il gardait aussi près de lui le livre qui l'avait inspiré toute son existence. Juste avant de mourir, Cash voulait à la fois porter sa souffrance et rendre grâce.
Où en est David Bowie ? A-t-il su vieillir ? Pour l'instant on ne peut encore juger que cette unique chanson, Where are we now, sortie le jour de son soixante-sixième anniversaire. Les amphétamines de la musique électronique dont il a abusé dans les années 90 ont été écartées pour que son cœur puisse se calmer et se concentrer sur une mélodie simple qui ne cherche pas à cacher les fêlures, la tristesse, le questionnement. Son producteur Tony Visconti parle d'une promotion presque inexistante pour l'album qui sortira en mars et exclut la possibilité d'une tournée. Bowie ne veut pas parler à la presse, ce qui semble être la marque d'une immense sagesse. Dans son étrange vidéo où défilent des images de Berlin derrière une poupée animée ayant son visage dans un décor de land art perfomance, on finit par l'apercevoir à l'écart et visiblement préoccupé comme s'il faisait le deuil de sa vieille marotte de toutes les expérimentations (théâtre, peinture, installation,...) qui l'a parfois éloigné de sa vraie discipline pour ne produire que des événements médiocres. Le clip pourrait être un avertissement contre les illusions de l'image, pour nous pousser vers l'exclusive écoute. Celui qui avait changé son nom de Jones en Bowie, en souvenir du fameux couteau, retrouvera-t-il tout son tranchant pour séparer, à la fin de sa vie, le mauvais et garder le bon ? On attendra l'album pour le savoir. Quand le feu de leur coeur s'apprête à s'éteindre, certaines étoiles sont capables de donner un dernier rayon de beauté spectrale.
Toutes les réactions (2)1. 30/01/2013 21:31 - Sandro Ferretti
2. 04/03/2013 16:39 - David
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mMerci de vos propos pertinents et appropriés sur J. Cash et "Hurt", chanson indépassable sur "le bout du bout" ( avec "Ain't no grave"). Vous auriez pu aussi citer, en négatif de Bowie, le grand... ![]() Articles les plus lus
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