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Sophocle v/s Crimp : Violently caught

SURLERING.COM - CULTURISME - par Claire Fercak - le 08/10/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Théâtre. Violence terroriste, fragilité éperdue du couple, hypocrisie du pouvoir, luttes folles, peurs hystériques, mains tremblantes et paranoïaques, bruissements des corps souffrants : ni pastiche de tragédie antique, ni simple adaptation des « Trachiniennes » de Sophocle dont l'intrigue se nourrit, « Cruel and Tender » est l'évènement dramatique du festival d'automne et de cette rentrée théâtrale.

« Cruel and Tender » de Martin Crimp, mise en scène Luc Bondy, spectacle en anglais surtitré en français
Du 22 septembre au 3 octobre
Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis, boulevard de la Chapelle
75010 Paris

De la tragédie « Crimp »

Pour écrire « Cruel and Tender », Martin Crimp s'est inspiré librement des « Trachiniennes » de Sophocle. Déjanire l'épouse d'Héraclès, devient Amelia (Kerry fox), lionne frénétique, en attente sauvage, brisée par son mari « The General ». Avec sa volonté absolue et démente d'éradiquer le terrorisme à tout prix en détruisant des villes entières, celui-ci (Joe Dixon) mène une guerre incohérente et mensongère en Afrique qui échappe au contrôle des autorités politiques et journalistiques. Mais l'aspiration à l'idéal semble le mener nécessairement à l'infernal, puisque ce à quoi il aspire le dévore dès qu'il prétend y accéder.

Même combat vain pour Amelia : elle est prisonnière de cet amour auquel son mari ne prête aucune attention. Elle vit protégée dans l'exil d'une maison confortable, entourée de James, leur fils, et d'un trio féminin à son service. Mise à l'écart des accusations de crime contre l'humanité contre son mari, des allusions à ses conquêtes féminines sous les feuilles d'automne africain, elle continue à s'agiter, et demeure dans une impatience intenable, intempérante, folle.

Il n'y a pourtant aucune victime dans la tragédie que les personnages nouent, pieds nus dans le sang, oiseaux piégés qui font du sur place, provoquant, mettant eux-mêmes en scène les drames qu'ils ne veulent pas subir. Il n'y a que des sacrifices volontaires, c'est ce que clame, ressasse le général : « I'm not the criminal but the sacrifice » et c'est ce que le corps d'Amelia muette, mains ensanglantées, tempête dans son ballet mortuaire.

C'est l'arrivée inopinée de Laela et d'un petit garçon (second fils d'une union entre Laela et le général ?), réfugiés de guerre, captifs du général et confiés aux soins de son épouse qui fait exploser le drame. La nervosité étrange, fragile, toxique s'insinue discrètement au fil des scènes pour jaillir à cet instant. Jalouse, excessive dans l'abandon insupportable, prête à toutes les audaces dans les croyances impossibles, Amelia offre à son époux ce poison terrible qu'elle croit être un philtre d'amour. Elle se suicide avant même que lui ne soit arrêté pour crime de guerre et ne meure dans les pires souffrances. Le général surgit comme un monstre, dans une hystérie physique qui dévaste tout, dans la folie des cris qu'il entend, des vrombissements d'avions, de marches inconcevables dans le désert, de bruits sourds d'hélicoptères, des besoins irrépressibles de se battre et éliminer, des guerres à mener, du processus politique dont il ne parvient pas à se défaire, et du poison qui court sous sa peau, du désir soudain que sa femme soit en vie pour la tuer lui-même.

Crimp fait glisser Sophocle sous la barbarie de notre temps, ce n'est plus la même pièce, plus le même temps, les mêmes urgences. Les scènes ordinaires, en décalage par rapport aux drames insolubles, sont prises dans la trame du quotidien. A l'étroit, étouffées, elles finissent par se joindre à la tension des évènements, à la terreur qui fulmine. La pièce de Crimp juxtapose le trivial et le tragique, il insère la violence dans le quotidien, quand le guerrier la répand jusque dans sa maison et l'abat sur les siens.

Londres à Paris : une leçon-gifle au théâtre

Les personnages sont incapables de se protéger de leurs inquiétudes, ils sont pris en cage de leurs amours violents. Ils revivent sans cesse le conflit primordial entre l'homme et le monde. La violence surgit des corps des personnages, très crue, sans donner d'explication, sans se justifier, et c'est tout le bénéfice du théâtre. Parce que tout se passe ici, tout près, devant nous, et surtout maintenant. Et en anglais. Le rythme est intense, vif, tous les mots sont déjà piégés, emportés ou marquent la fureur, s'accordent parfaitement avec la mise en scène de Luc Bondy, qui excelle à saisir la fièvre sans jamais être outrancier.

Bondy et Crimp ont travaillé ensemble texte et mise en scène, de manière impeccable, très conséquente, ils sont tous deux violemment lucides. Crimp a le talent du tragique de Shakespeare, l'intelligence innovante de Beckett, l'hystérie de Sarah Kane. Luc Bondy s'est immergé dans le texte et a eu l'envie, l'intuition salutaire de jouer une pièce à Londres. Nul doute que le fait que la pièce soit jouée en anglais participe à sa réussite. L'anglais est une langue définitivement parfaite pour le théâtre : intense, rapide, dansante et prompte dans les accents, les cris, les interjections, la vivacité des mots, des sonorités.

Il y a aussi un bénéfice immense à choisir de jouer en anglais, on se retrouve projeté dans les théâtres de Londres avec la spontanéité stupéfiante de leurs comédiens : ils sont sans retenue, en concentration physique, et en émotion prodigieuse, portés et tendus par une pulsion vitale, corporelle, sexuelle, dans les douleurs et les mouvements essentiels. Comme si rien n'avait été préparé, répété, préalablement défini, aucun geste ni déplacement ; tout se passe, se condense, s'intensifie, là, de manière naturelle. Pas seulement des mots, mais des sens, des émotions d'emblée signifiantes. Pas d'illusion de mise en scène, de divertissement superflu, de fausseté de personnages. Il n'y a plus de personnages, mais des souffles, des cris comme le désirait Artaud, dans un théâtre concret et physique.

Scène dévastée, audience fascinée. On en sort absorbé, en morceaux, épuisé. Mais infiniment reconnaissant, rassuré et fortifié -enfin !- par l'avenir du théâtre.

Claire Fercak

« Cruel and Tender » de Martin Crimp, mise en scène Luc Bondy, spectacle en anglais surtitré en français
Du 22 septembre au 3 octobre
Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis, boulevard de la Chapelle
75010 Paris.



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Claire Fercak par Claire Fercak

Chroniqueuse culture Ring de 2003 à 2005.

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