Simone Weil (1909 - 2009), la déflagratriceSURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Cormary - le 27/12/2009 - 2 réactions -
par Pierre Cormary - Première partie(lire la seconde partie)
Avant toutes choses, s'agenouiller. Se recueillir. Rendre grâce. Et pourquoi pas, tomber amoureux. La plus grande philosophe chrétienne du XXème siècle était aussi une femme incroyablement séduisante malgré sa soi-disant mocheté. Les photos qui nous restent d'elle montrent d'abord une adolescente exaltée aux grands yeux curieux et profonds, à la chevelure noire, au cou de cygne, aux lèvres pleines. « Elle vous regardait par sa bouche », dira d'elle le poète Jean Tortel. Plus tard, ce sera cette jeune femme, pas mal godiche, qui joue au garçon, à l'ouvrier, au soldat. Je l'aime beaucoup avec son béret, sa pèlerine, ses bas de laine, ses grosses chaussures plates, ses lunettes d'intellectuelle, son air gavroche. Elle sourit toujours. Elle a l'air de s'amuser de la vie. Sur une photo, elle ressemble même à Harpo Marx. Quelque chose de profond et de goguenard dans le regard - quelque chose qui sent tout, qui voit tout, qui perçoit tout, et qui a l'air tellement plus fort que nous. Et puis, il y a son énergie, surhumaine quand on sait qu'elle est anorexique et migraineuse, sa conduite, souvent asociale et que d'aucuns qualifieraient de folle (eh oui elle est un peu folle, mais folle comme une sainte ! folle comme Jeanne d'Arc !), sa pensée, enfin, impitoyable comme le sont toutes les pensées chrétiennes mais qui chez elle dépasse tout ce qu'on peut imaginer en cruauté existentielle, et qui ferait passer Pascal pour un animateur de club Med ou Kierkegaard pour Joe le rigolo. D'autant qu'on ne sait jamais très bien sur quel pied danser avec elle. C'est qu'elle brouille les pistes, Simone. Mieux qu'infréquentable (au contraire, chacun recherche ardemment sa compagnie), elle est l'irrécupérable par excellence, nourrissant et contrariant tous les camps, quoique ne se réduisant à aucun. Catholique anti romaine,helléniste christique, anarcho-platonicienne, stoïcienne mystique, maurrassienne d'extrême gauche, révolutionnaire anti-communiste, syndicaliste attachée à l'ordre traditionnel du monde, pacifiste qui s'engage dans la guerre, bourgeoise qui va à l'usine, intellectuelle qui se veut manuelle, chahuteuse et tragique, celle qui se définissait comme « amante du malheur » et qu'un recteur d'académie, un jour de mauvaise humeur, appela la « vierge rouge », semble avoir illuminé toutes celles et tous ceux qu'elle a rencontrés durant sa courte vie. Sa légende de « sainte laïque » vient aussi de ces témoignages saisissants que l'on a recueillis et qui semblent ceux d'apôtres contemporains : Gustave Thibon, Simone Pétrement, le père Perrin, Marie-Madeleine Davy, Camille Marcoux, Maurice Schumann et tant d'autres. En 1942, sa mauvaise santé ne lui permet pas de rejoindre la Résistance en France et elle doit se contenter d'un travail de coordinatrice à Londres dans les réseaux gaullistes. Par solidarité avec les Français de la zone occupée, elle ne se nourrit que par ticket de rationnement et meurtd'inanité l'année suivante au sanatorium d'Ashford, à trente-quatre ans, plus jeune que Mozart. D'aucuns disent que c'est un suicide alors que c'est une mort volontaire sacrificielle. D'après son biographe Georges Hourdin (1), elle demanda à son amie Simone Deitz, une juive catholique, de la baptiser (2) en juillet 43, un mois avant sa mort. Quelques années plus tard, on ouvrira ses cahiers et on tombera à genoux. Simone Weil, c'est Tertullien + sainte Thérèse d'Avila + saint François d'Assise + Giotto. Une perception inouïe de l'homme, « ce néant capable de Dieu » et de Dieu « qu'il nous faut aimer même s'il n'existe pas ». Une métaphysique paroxystique de la terre et du ciel. Et une façon d'aller jusqu'au bout de soi-même qui peut faire dresser les cheveux sur la tête. On se sent toujours indigne de lire Simone Weil et on a toujours un peu honte d'écrire sur elle. Notre pesanteur, elle nous la fait bouffer.
Certes, elle en agaça et continuera d'en agacer plus d'un. Son platonisme intransigeant, sa passion de la justice, « cette fugitive du camp des vainqueurs » et pour laquelle il faut toujours être prêt à changer de camp, son sadisme punitif, son obsession du dur, de l'âpre, de l'inconfort (sinon du malconfort) dans la pensée et dans la vie, son « égalitarisme supérieur », sa pureté dangereuse, ses tentations albigeoises, son anti-romanisme primaire, pourront sembler parfois plus que discutables. Impossible de toujours la suivre dans ses exigences morales ni surtout dans son comportement qui ferait passer une carmélite pour une rombière. En même temps, la dure stoïcienne se conduit parfois comme une Marie-Chantale - quand par exemple, un jour de 1936, elle refuse, par charité mal ordonnée et toute déplacée, que le syndicat, qui l'a envoyée en mission dans le Nord, lui couvre les frais de son voyage, sous prétexte qu'elle est assez riche pour s'en charger elle-même. A cette surfemme christique il arrive de confondre le désintéressement avec l'insolence et la force d'âme avec une manière très cavalière de faire fi des obligations. Mais tant pis. Ses excès, ses erreurs mêmes, sont à la mesure de son génie. Elle stimule toujours. Se plonger dans son oeuvre, c'est risquer la déflagration spirituelle. Un mot d'elle et vous n'êtes plus le même. On parie ? Se faire chlorophylle « Il faut, disait-elle, accueillir toutes les opinions, mais les composer verticalement et les loger à des niveaux convenables. » Et encore : « Tout ce qui est assez réel pour enfermer les interprétations superposées est innocent ou bon » (3).On dirait du Leibniz : à chaque pensée son cercle, à chaque point de vue sa part de vérité - non que la vérité ne soit pas unique et l'erreur multiple, mais tous les avis sont bons à prendre quand ils tendent, même contradictoirement, vers la vérité unique. C'est pourquoi l'on n'aura pas peur de compartimenter notre âme : telle partie de l'âme sera reconnue comme apte au rationnel, telle autre au surnaturel, celle-ci ne sera bonne que pour la pesanteur, celle-là que pour la grâce. Ainsi des mystères de la foi catholique qui « ne sont pas faits pour être crus par toutes les parties de l'âme », et même de l'athéisme qui correspond bon gré mal gré à une partie de soi-même - « Je dois être athée avec la partie de moi-même qui n'est pas faite pour Dieu », écrit Simone Weil, consciente que cela heurtera certains esprits forts du catholicisme. C'est que tout en soi ne peut pas, ne doit pas croire en Dieu. Tout en soi n'est pas fait pour croire en Dieu, et « parmi les hommes chez qui la partie surnaturelle d'eux-mêmes n'est pas éveillée, les athées ont raison et les croyants ont tort. » Par ailleurs, aucune philosophie, aucune sagesse, aucune religion, luthérianisme compris, n'est proprement annulée par le catholicisme (même si sans doute celui-ci les transfigure toutes). Au contraire d'une tendance anti-intellectuelle du catholicisme, représentée par exemple par un Bernanos, Simone Weil refuse de sacrifier l'intelligence à la foi, la philosophie à la religion, la recherche au canon. L'Eglise est « dépositaire des sacrements et gardienne des textes sacrés » et a pour mission l'enseignement essentiel de l'Evangile mais en aucun cas n'a le droit de « limiter les opérations de l'intelligence ou les illuminations de l'amour dans le domaine de la pensée. » Autant de propositions qui, on le comprend vite, ne vont pas sans irriter certains catholiques qui se demandent alors qu'est-ce que c'est que cette « catholique » qui reconnaît au protestantisme une part de vérité et à l'athéisme une légitimité mentale, voire purificatrice ? A ces bons charbonniers de la foi, on aura envie de répondre que la vraie religion chrétienne n'est ni une superstition ni une idéologie comme la manière dont ils ont d'y croire donne si souvent l'impression.Combien parmi vous, braves gens, qui considérez Dieu comme un père fouettard ou un grand consolateur ? Ou qui se sont persuadés que le salut était une question de mérite - et qui ne croient d'ailleurs que pour être sauvés ?Combien de « pieux croyants » sont-ils en fait de méchants idolâtres ? Combien estiment qu'ils sont tout près de Dieu et même à côté de Lui -alors que la vérité est qu' « on ne se trouve pas au point où Dieu existe » et qu' « entre deux hommes qui n'ont pas l'expérience de Dieu, celui qui le nie est peut-être le plus proche » ? Pour Simone Weil, seul celui qui est passé par la misère extrême ou par la joie extrême, ou plutôt par la joie extrême dans la misère extrême, est digne de se dire « croyant ». Le reste, immense, infini, presque total, est troupeau, « gros animal », pesanteur. Ne croyons pas que nous n'en faisons pas partie. Et comprenons, avant toute chose,que « tous les mouvements naturels de l'âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception ». Ainsi débute La Pesanteur et la grâce, ce livre déflagrateur que j'ouvris une nuit où je ne parvenais pas à trouver le sommeil, sans doute à cause de l'un de ces dîners excessifs qui font mon contentement et ma blessure depuis une mauvaise puberté. Il peut paraître vulgaire de confondre son obésité avec la pesanteur weilienne (encore que depuis Nietzsche l'on sait que toute vraie philosophie relève de la diététique), mais dans la minute où je la lus, cette phrase me fit du bien. La seconde, reprise de la première :« Il faut toujours s'attendre à ce que les choses se passent conformément à la pesanteur, sauf intervention du surnaturel », m'emplit le c½ur de joie. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je m'étais converti à Simone Weil. L'anorexique avait instantanément allégé le boulimique. Le malade ne se sentait plus coupable de l'être. Pourquoi diable les pensées qui nient la volonté sont-elles toujours accueillies avec autant de bonheur ? C'est qu'elles nous déculpabilisent de notre faiblesse, pardi, et nous font nous pardonner nos maladies. En cessant d'exiger de nous notre acharnement à faire ou à être ce que notre nature nous empêche de faire ou d'être, elles nous rendent à nous-mêmes.Du jansénisme au spinozisme, en passant par saint Augustin et Nietzsche, tout ce qui me dit que je n'en peux mais me redonne le moral, et, paradoxalement, l'envie d'agir. Au contraire des philosophies positives qui minent, les philosophies négatives emballent. Il suffit de douter du libre arbitre et de la volonté pour se sentir immédiatement plus libre et plus volontaire. Pour quelqu'un qui sait que la lourdeur du corps est la première lourdeur de l'être, la grâce apparaît en effet comme le seul recours - et la diététique comme la seule raison pratique. Notre seule liberté, c'est se mettre à attendre cette grâce. Attendre et espérer, comme le dit le comte de Monte-Cristo à Albert et à Valentine. Et qu'on ne nous parle pas de porte étroite ou de grâce au lance-pierre. En vérité, l'intervention du surnaturel dans nos âmes est beaucoup moins rare que ne le croient ceux qui ne jurent que par le volontarisme et l'action. L'exception de la grâce n'est pas forcément exceptionnelle. Il s'agit de s'y préparer, et pour ce faire, de suspendre ses croyances absurdes et ses activités délétères. Il s'agit surtout de se tourner vers autre chose que vers soi. Suspension, déclic, miséricorde. Ou : attention, appel, décollage. Seule la croyance en la grâce nous délivrera de la pesanteur. Seule la croyance en Dieu me délivrera de ce boulet glauque qu'est le moi. « Tenter cette délivrance au moyen de ma propre énergie, ce serait comme une vache qui tire sur l'entrave et tombe ainsi à genoux ». Ce que je dois comprendre, c'est que c'est mon énergie qui me dégrade et que c'est ma force qui me dépose en enfer. Tant que je crois en moi et en ma volonté, je m'enfonce. Tant que je me détache de ceux-ci, je m'élève. Il n'y a que les boeufs et les moutons qui se croient libres et « méritants ». Il n'y a que les hommes d'action, les volontaristes, les « qui-vont-de-l'avant », et autres petits bourgeois, qui bloquent la marche du monde, ou pire lui font prendre la mauvaise direction. O temps, suspend ton vol.... « Anagké sténai », « il faut s'arrêter ». Tout ce qui freine ou stoppe le cours des choses est bon à prendre. Tout ce qui met en échec, même un instant, le dispositif, est source de grand soulagement. Houellebecq dit aussi ce genre de choses à propos des pannes, des incidents techniques, des coupures de courant qui font si souvent la joie des enfants, puis celle, plus retenue, des adultes. Un réseau de transmission qui ne transmet plus, un système d'information qui n'informe plus, un centre informatique qui bugue, « une fois donc l'inconvénient admis, c'est plutôt une joie secrète qui se manifeste chez les usagers ; comme si le destin leur donnait l'occasion de prendre une revanche sournoise sur la technologie. » (4) Le salut a toujours été une affaire de suspension. L'attente de Dieu n'est rien moins qu'une attention à Dieu. Et partant de là, une attention aux choses, aux autres, et même à soi - mais à un soi « détaché », à un soi « respirant », à un soi capable de recevoir la lumière, de se nourrir de lumière. C'est « chlorophylle » qu'il nous faut devenir. Et c'est apaisé, sinon gracié, que l'auteur de ces lignes put s'endormir. Les paradoxes de l'attention
Il faut donc suspendre en soi tout le pouvoir dont on dispose - se désemplir de ces jugements qui font notre vanité et de ces possibilités d'action qui constituent notre petite gloire mondaine, afin de créer un vide par lequel la grâce pourra pénétrer en nous. L'opération est difficile car notre être ne supporte pas le vide. C'est même dans sa nature de faire du mal quand le vide le menace. Le mal, c'est ce qui me vide et ce qui me donne envie de vider les autres. Le pire, c'est que ça marche, car lorsqu'on a fait du mal, « on s'est accru, on est étendu, on a comblé un vide en soi en le créant chez autrui », le tout selon un système de compensation certes imaginaire au vu de la grâce mais fort bien senti au vu de la pesanteur. Complication : pour que la grâce entre en moi, il faut que j'aie la volonté de faire le vide en moi, ce que seule la grâce permet. Bref, c'est la grâce qui me permet de recevoir la grâce. Ca paraît incompréhensible et pourtant ça ne l'est pas tant que ça. C'est comme lorsqu'on dit « vouloir croire en Dieu, c'est déjà y croire » - c'est une sorte de croyance négative qui prépare le chemin de la croyance positive. Pascal dirait : commencez à faire les gestes, la foi suivra peut-être. Se préparer à la grâce, c'est peut-être déjà l'avoir reçue. Pour cela, il faut développer en nous cette faculté que d'aucuns diraient secondaire et même ridicule par rapport à la volonté et qui s'appelle l'attention. L'attention - le concept capital de Simone Weil. L'attention, soit la cessation de nos activités merdiques et de nos agitations morales, et la mise de notre être en mode contemplatif. L'attention comme contemplation tranquille des choses. Laissons donc notre volonté aux tâches serviles, soyons attentifs, et, peut-être, quelque chose arrivera. Soyons attentifs et sentons que cela va déjà mieux. Ce qui nous irrite dans cette méthode, enfin, ceux qui parmi nous croient à la suprématie de la volonté et de l'action,est qu'elle semble nous forcer à la passivité. Une passivité effectivement inspirée du taoïsme et des philosophies indiennes, et qui constituent de manière hétérodoxe, certains diront hérétiques, le christianisme de Simone Weil. La seule action acceptable et légitime, c'est en effet l'action non agissante, l'action impersonnelle qui n'obéit à aucune subjectivité ni à aucune volonté, qui laisse agir plutôt qu'elle n'agit elle-même. « Quoi de plus sot que de raidir des muscles et serrer les mâchoires à propos de vertu, de poésie ou de la solution d'un problème ? », écrit malicieusement Simone Weil. La force volontaire ou la volonté forcée sont si mauvaises conseillères ! D'autant plus que l'on peut toujours piteusement échouer dans son action, sinon se révéler plus velléitaire que volontaire. Ainsi du reniement de saint Pierre dont le vrai péché n'a pas consisté à avoir renié le Christ mais plutôt à lui avoir soutenu que lui, ce sacré Pierre, il ne le ferait jamais ! La faute de Pierre, et de tous les hommes avec lui, ce n'est pas leur lâcheté, c'est leur arrogance. « Dire au Christ : je te resterai fidèle, c'est déjà le renier, car c'était supposer en soi et non dans la grâce la source de la fidélité. » Il n'y a que les pharisiens qui sont fiers de leurs vertus, qui font de leurs vertus leurs mérites et de leurs mérites leurs forces. Passe encore de se croire le plus beau ou le plus intelligent, mais celui qui se croit le meilleur dans la bonté et la volonté est celui que, comme le dit Chesterton, le Christ ne peut lui-même s'empêcher de gifler. C'est pourquoi il ne faut jamais craindre le mal qui nous rabaisse, c'est à dire qui nous vexe, car dans notre dépit, notre rage ou notre peine, nous sommes révélés à nous-mêmes, nous voyons enfin ce que nous valons. A nous d'être à la hauteur de notre rabaissement, à nous de remercier celui qui nous l'a infligé car ce faisant « il a révélé notre vrai niveau » de preux minable qui tentera désormais de l'être moins. Par ailleurs, il convient aussi de sauver l'âme de celui qui vient de nous faire du mal. Si quelqu'un m'a fait du mal, il faut que je désire que ce mal ne me dégrade pas, afin qu'en me faisant moins mal que prévu, la responsabilité de celui qui me l'a infligé en soit diminuée. Ainsi, je nous sauve tous les deux. Ainsi, je crée de l'amour grâce à la haine. Pas facile. Il est vrai que l'attention ne va pas de soi. Etre trop attentif, c'est déjà ne plus l'être pour de bon. Apprendre à faire attention, c'est, paradoxalement, apprendre à ne pas trop se concentrer sur la chose qui retient notre attention. Comme le dit Joël Janiaud dans son article sur « Simone Weil et l'attention »(5), « être attentif, ce n'est pas focaliser de manière forcée la perception. Pour apprendre à faire attention, il est bon de « s'exercer à ne pas faire attention ». Apprentissage paradoxal : l'exercice porte sur le fait même d'éviter l'opération. Autrement dit, la volonté ne peut pas diriger l'attention trop directement, sous peine de la dénaturer. Il doit donc demeurer, dans l'attention authentique, une sorte de passivité, de lâcher-prise », j'oserais rajouter : de détente. L'attention est une détente de l'être. A l'accablante triade « volonté, action, force », on substitue la triade « détente, détachement, disponibilité ». Outre le fait éprouvé que c'est lorsqu'on se détend le plus qu'on bande le mieux, il y a cette part de mystère dans l'attention qui fait que pour qu'elle soit la plus pure possible elle doit surtout s'atteler à ne pas l'être. Il s'agit donc toujours de « reculer devant l'objet qu'on poursuit. Seul ce qui est indirect est efficace. On ne fait rien si l'on n'a d'abord reculé. » C'est par ce recul que l'on pourra bientôt s'élever jusqu'au bien. Déréliction et décréation Pour l'heure, il faut revenir au mal, son vide et sa douleur. Et d'abord comprendre ce paradoxe suffocant que c'est par l'existence du mal, c'est-à-dire par l'existence du vide, que l'on en vient à avoir besoin de Dieu. Contrairement à ce que les belles âmes répètent partout, le mal n'est pas ce qui rend impossible ou incompréhensible l'existence de Dieu, mais au contraire ce qui la rend possible, compréhensible, souhaitable, incomparable, formidable. Le mal n'est pas ce qui accuse Dieu, le mal est ce qui implore Dieu. Le mal n'est pas ce qui fait que l'on se détourne de Dieu, le mal est ce qui fait que l'on se tourne vers Lui - et même si c'est pour L'engueuler. Le mal est ce qui nous rend sensible à l'absence de Dieu et l'absence de Dieu prouve notre besoin de Dieu. « L'absence de Dieu est le mode de présence divine qui correspond au mal - l'absence ressentie. » Le Christ qui crie sur la croix que Dieu l'a abandonné rappelle au monde que Dieu était là et qu'un en sens Il sera toujours là. Dieu nous laisse dans le mal pour qu'on ait besoin de Lui. Dieu nous laisse dans le mal pour qu'on existe d'abord sans Lui. Le mal est une bénédiction pour Dieu, le mal est une bénédiction de Dieu. Ce n'est pas un paradoxe, c'est une évidence. Il faut donc supposer le mal, « et même un moment sans espérance », afin que nous soyons d'abord dévoilés au réel puis disposés à recevoir la grâce qui nous fera supporter ce réel - quoique ne nous en consolant pas. En effet, « l'amour n'est pas consolation, il est lumière. » Pas de consolation ni de compensation dans la foi, pas de baume ni de compresse dans l'amour. Au diable l'etiam peccata et toutes « les croyances combleuses de vide, adoucisseuses des amertumes » ! Et sus àl'imagination qui « travaille continuellement à boucher toutes les fissures par où passerait la grâce » ! Spinoza menait une guerre des passions joyeuses contre les passions tristes, Simone Weil conduit une bataille de l'amour contre l'imaginaire. Tout ce qui nous console nous comble et tout ce qui nous comble nous empêche de recevoir la grâce. « Il ne faut [donc] pas pleurer pour ne pas être consolé. » Il faut fuir comme la peste tout ce qui pourrait nous consoler, y compris le temps que nous avons transformé en gigantesque dispositif des compensations avec le présent qui console du passé ou l'avenir qui console du présent. La vraie foi est sans appel : « Si l'on désire un amour qui protège l'âme contre les blessures, il faut aimer autre chose que Dieu. » A la rigueur, si nous avons vraiment besoin de réconfort, tournons-nous, plutôt que vers Dieu ou nos proches (préservons nos proches de nos blessures !), vers les oeuvres d'art. Giotto, Bach, Racine - voilà qui nous consolera ponctuellement des misères de la vie. Pour le reste, il faudra se faire à l'idée que Dieu n'est pas là pour apaiser nos souffrances mais plutôt pour leur donner un sens. Comme aurait dit Claudel, le Christ n'est pas venu abolir la souffrance, il est venu l'emplir de sa présence. Quant à ceux qui désirent avant tout leur salut, ils prouvent qu'ils croient plus en leur précieuse âme qu'ils espèrent éternelle et récompensée plutôt qu'en la réalité de Dieu. La (très dure et très weilienne) vérité est qu'on ne croit pas en Dieu pour être sauvé, on croit en Dieu pour sauver les autres. On ne croit pas en Dieu pour se réserver une place au ciel, on croit en Dieu pour percevoir le réel tel qu'il est. Dieu, sel de la terre et poivre de vie, dont je n'ai jamais plus conscience que dans ma douleur à vivre. C'est pourquoi toute peine est une chance ontologique. « L'extrême difficulté que j'éprouve souvent à exécuter la moindre action est une faveur qui m'est faite. Car ainsi, avec des actions ordinaires je peux couper des racines de l'arbre » - ce que je ne pourrais faire avec des actions extraordinaires trop stimulantes, trop divertissantes, qui me donneraient un air avantageux et m'empêcheraient de me retrouver nu comme un ver devant Dieu et son réel. C'est aux prises avec les misères de l'intendance, les maux d'argent, les déficiences sexuelles, les soucis administratifs, les petites choses qui bouffent plus que les grandes, que je me vide progressivement, et que je peux alors implorer la grâce de faire usage de ce vide. Rien de tel que la déréliction du quotidien pour s'extirper de son apparence mondaine. C'est en se déracinant complètement qu'on touche enfin le réel du réel. Car oui, « il faut se déraciner. Couper l'arbre et en faire une croix, et ensuite la porter tous les jours ! » Quand on vous disait qu'elle était terrible, Simone ! Pire, ou mieux : il faut aimer Dieu même s'Il n'existe pas ! C'est notre amour qui le fera exister ! Exactement comme avec les morts. « Piété à l'égard des morts : tout faire pour ce qui n'existe pas. » Tout faire pour que ce qui n'existe pas existe enfin. Ou revienne. Ou renaisse. Ou ressuscite. Ou se dévoile. C'est parce que le père du fils prodigue a attendu celui-ci tous les jours à la fenêtre que celui-ci a fini par revenir. C'est parce nous célébrons nos morts qu'ils sont toujours présents en nous. C'est parce que nous éprouvons de l'amour pour Dieu que celui-ci va nous appeler. Est-ce à dire que Dieu est le fait de notre seule subjectivité ? Jamais de la vie ! Dieu nous a créés, et ce faisant s'est retiré, se confondant à nos yeux avec le néant dont Il nous avait sortis. Il ne tient alors qu'à nous de nous décréer pour Lui rendre la pareille.La décréation, c'est rendre à Dieu un peu de l'être qu'Il nous a accordés. C'est renoncer à un brin d'être qui pourra nous rendre visible, ou tout au moins perceptible, le sien. Ce que le croyant normatif aura du mal à comprendre, tant il s'imagine que Dieu et lui peuvent cohabiter comme ça dans le même espace-temps, est que Dieu a, par amour pour nous, renoncé à être tout. Dieu a renoncé à être tout pour que nous soyons quelque chose. Dieu nous a laissé de la place. Dieu nous a laissé sa place. Exister, c'est « être placé en dehors » - de Dieu, en l'occurrence ! En nous créant, il s'est décréé. A nous donc de nous décréer pour lui rendre cette existence qu'il nous a donnée et qu'il nous mendie. On lit bien : Dieu nous a donné l'existence pour ensuite nous la mendier. C'est la raison pour laquelle il faut commencer par s'aimer les uns les autres. Car c'est en s'aimant que Dieu s'aime à travers nous. C'est en s'aimant que l'on permet à Dieu de S'aimer et de Se retrouver devant nous. L'homme est donc autant responsable de lui-même que de Dieu. Et plus il se sentira responsable de Dieu, plus il sera allégé de lui-même. « Ainsi nous sommes co-créateurs. Nous participons à la création du monde en nous décréant nous-mêmes. » Nous avons été créés dans la pesanteur, nous nous décréérons par la grâce. Dès lors, à nous de consentir ou non à Dieu ! A nous de Lui rendre ou non ce qu'Il nous a donné ! Dans tous les cas, n'oublions pas que c'est l'orgueil qui nous fera rester simplement hommes et que c'est l'humilité qui nous révèlera hommes en Dieu. « Etre orgueilleux, c'est oublier qu'on est Dieu », écrit sans rire Simone Weil. Et c'est le rappel en Dieu qui fait que Lui et nous peuvent enfin coïncider. « Il faut notre consentement pour qu'à travers nous Dieu perçoive sa propre création. » Encore une double opération ! Dieu attend qu'on se retire pour Le laisser passer comme Lui s'était retiré pour nous laisser être. « Cette double opération n'a pas d'autre sens que l'amour, comme le père donne à son enfant ce qui permettra à l'enfant de faire un présent le jour de l'anniversaire de son père » - le mauvais père étant alors celui qui rappelle tout le temps à son enfant que « c'est son fric » ! Résumons : La grâce est ce qui nous permet de faire le vide par lequel cette même grâce entre en nous. L'attention est ce qui nous permet d'appréhender l'être dans sa pureté à la condition de pas trop y faire attention. La décréation, c'est la faculté que nous avons d'accorder à Dieu l'existence qu'Il nous a Lui-même d'abord accordée. La dialectique weilienne fonctionne donc par tautologie et par inversion. Un esprit de géométrie n'y verrait que contradiction, un esprit de finesse n'y verra qu'unité mystique. Dieu a demandé à Abraham de sacrifier Isaac puis l'a empêché de le faire. Dieu semble tout faire pour nous rendre incompréhensibles à nous-mêmes, mais c'est de cette incompréhensibilité que nous tenons notre statut d'homme. Dieu nous oblige à la contrariété de Sa présence-absence, à la contradiction de notre être-néant, à la contraction, enfin, de la nécessité et de la liberté. Lire la suite du texte - Seconde partieToutes les réactions (2)1. 17/04/2010 02:57 - Patrice
2. 20/12/2010 16:33 - Nathanaël
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Pas "soi-disant", la mocheté... mais prétendue. Au fait, bel article... Patrice ni gay ni triste PS : http://auschwitz-1l1-nice.skyrock.com/ Oui je sais - autre tasse de thé... ![]() Articles les plus lus
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