Ségo Live !
SURLERING.COM - FRANCE - par Aurélien Lemant - le 30/09/2008 - 0 réactions -
Critique de l'avant-première du nouveau spectacle de Ségo au Zénith. Prochainement en tournée dans toute la France.

On nous avait habitués depuis quelques années à l'info-spectacle. La télé-poubelle n'était pas seule fautive, oh non !, la presse écrite ne se lassant pas elle-même de se faire le relais de cet infotainment, attribuant régulièrement autant d'importance à un échantillon de demandeurs d'emploi parqués dans un loft, ou une course automobile dans le Sahel, qu'à une oraison papale ou une déclaration de guerre. On nous avait acclimatés, corrélativement, à la politique-spectacle. En France, aujourd'hui encore, en dépit de son élection à la présidence du pays, supporter les prestations de Nicolas Sarkozy s'apparente plus à assister aux sketches du cabaret qu'aux protocoles de la république. On reconnaît chez le chef de l'état un emprunt à Dany Boon (le dodelinement de la tête), à Jean-Marie Bigard (la franche grossièreté), à Patrick Timsit (l'énergie bonhomme), à Jamel Debbouze (la démarche boitillante), à Gérald Dahan (le physique), pour ne citer qu'eux. Enfin, tous les ressorts de la comédie sont là : du jarret, des intonations de boulevard, des improvisations (savamment réglées en coulisse), des temps de sociétaire pour appuyer un bon mot, des adresses au public comme des apartés, la pause tendresse, monologue introspectif dédié au pouvoir d'achat, regard lointain, enchaînant sur le morceau de bravoure dit de « la crise économique » calé juste avant l'entracte. Beau canevas, belle performance. S'il est loin d'être le seul à s'en sortir dans l'art de la tirade, l'acteur Sarkozy est le meilleur. C'est pourquoi vous l'avez moliérisé en 2007, loin devant le jeune premier Besancenot, la soubrette Voynet, l'intrigant Bayrou ou le barbon Le Pen.
Le spécialiste du show politique a donné le 'la' pour toutes les élections à venir sur le territoire français, et par-là même pour toutes les candidatures à la candidature : la permanence du spectacle.
Il fallait en conséquence proposer à gauche un challenger, une star montante, télégénique donc populaire, un performer qui ne se contenterait pas de tenir le crachoir à la tête d'affiche, mais saurait se montrer généreux, donner de l'oeil à la caméra, jouer pour les derniers rangs, inventer de nouvelles répliques en temps réel... Une bête de scène qui crève l'écran.
Seul problème : le casting. Entre les éléphants du parti socialiste, docteurs de commedia aux têtes lourdes, aux panses pleines, aux casseroles plus bruyantes que leurs discours, et les jeunes lions de la relève, chauffeurs de salle plutôt que matamores, la distribution laissait quelque peu à désirer. Le maire de la capitale - c'est un secret de polichinelle - préfèrera quant à lui répéter encore un peu, avant de passer de nouvelles auditions pour des projets plus ambitieux. Sarkozy est donc, pour l'heure, seul sur l'estrade.
C'est là qu'elle entre dans la danse.
Colombine outragée, sublime outsider recalée au deuxième tour du Conservatoire National d'Art - Politique ? Dramatique ? la question reste entière, mais tout le monde se désintéresse visiblement de la réponse - Marie-Ségolène Royal, Ségo pour le public, remonte sur les planches contre l'avis général avec un nouveau spectacle pas tout à fait rôdé, programmé au Zénith de Paris pour un tour de chauffe devant les fans : Fraternitude.
Mise en scène minimaliste, plateau dépouillé à l'extrême, éclairage intimiste, costume réaliste (1), une création résolument contemporaine donc, presque allemande, loin des scénographies tape-à-l'oeil d'un Lang ou d'un Jospin.
La pièce (en gros, l'histoire d'une fille qui veut devenir présidente) importe peu : reléguée au second plan, moins texte que prétexte, elle sert d'espace publicitaire à la comédienne, attendu que la meilleure publicité possible pour un acteur reste l'acteur, lui-même. Dont acte au Zénith ce samedi soir, où les fidèles ont accouru en masse pour applaudir le come-back de leur égérie déchue, star de la pop et du Poitou. Ceux-là ont dû être saisis par la métamorphose de l'artiste, méconnaissable de prime abord : la gestualité surtout, très chorégraphiée, de Ségo, a été répétée avec Ariane Mnouchkine, du Théâtre du Soleil. Des mouvements de poupée disloquée, singeant avec emphase mais sans grâce aucune la pantomime d'un Cyrano, citation à la clé, ne parviennent pas à corriger les tics de l'actrice, comme cette manie de se pencher d'avant en arrière et sur les côtés quand Ségo déclame en cherchant son prompteur (2). On pense à Anne Roumanov pour le jeu bobo enfantin, à Camille pour la démarche dégingandée, aristo décadente. L'allure enfin, relâchée, très café-théâtre, veut nous révéler une Ségo épanouie malgré le manque évident de répétitions, le trac de la première, et l'absence d'un pupitre auquel se raccrocher.
Au dernier tableau, petite pause spirituelle, finale christique, son personnage se prend pour un thaumaturge. Bras en avant, les paumes ouvertes, jouant aux lustres, Ségo exhorte tout un chacun à venir la rejoindre dans la fra-ter-ni-tude. A défaut d'un miracle, une interactivité avec ses spectateurs, un peu téléphonée, voire un peu forcée, se produit alors : la foule reprend plusieurs fois le mot d'ordre, titre de la pièce et futur gimmick socialiste en cas de tournée nationale. Le mythe Ségo ressuscité sous les projecteurs, c'est un succès public, à défaut d'une réussite théâtrale. De nombreux directeurs de salle étant présents, on peut quand même prévoir une belle saison 2009 pour cette nouvelle pièce (3).
Nonobstant de très nets progrès de Ségo dans l'élocution et le placement de sa voix, on ne sort qu'à moitié convaincu de cette représentation un peu bâclée, insérée au tout dernier moment dans la programmation du Zénith, pour court-circuiter le Festival de Théâtre Socialiste de Reims. Le jeu est fade, compassé, prévisible. Le sourire mécanique. Insincère. Contrairement aux américains, qui peuvent faire d'un comédien de seconde zone un homme politique d'envergure - en témoignent Ronald Reagan ou Arnold Schwarzenegger, qu'importe ce que l'on pense de leur mandat - les français ne savent pas faire d'un homme ou d'une femme politique un bon comédien. Et certainement pas en seulement quelques mois, même coachés par les plus grands professeurs de comportementalisme. La Star Academy ne s'applique pas encore aux politiciens.
Aurélien LEMANT
(1) Les vêtements de Ségo, très naturels : sari gris souris sur un blue jean ; on pense à Sarkozy pour le pantalon. Clin d'oeil ou récupération ?
(2) Autrefois, les acteurs apprenaient leur texte. Ou improvisaient.
(3) Interrogé, Henri Emmanuelli a toutefois laissé entendre qu'il ne programmerait pas Fraternitude : « Trop cher ».
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