Savez vous vanner ?
SURLERING.COM - CULTURISME - par Alexis Blas - le 29/06/2010 - 8 réactions -
Le cynisme est devenu le lieu commun de l'humour d'aujourd'hui. Il faut se résigner. Le ressort comique s'est terni depuis des années que dure l'interminable paix des méninges occidentale et il a éclaté, lui-aussi, en fragments.
La mode est la vanne, euphémisme plombier pour désigner le plus souvent la méchanceté et le ressentiment ordinaires que chacun est supposé avoir et reconnaître en soi. La vanne est acide, comme le mojito en vogue. Plus elle est acide, mieux c'est. Un mec cool ne se vexe pas de la vanne car il sait qu'à son tour il pourra, il devra vanner. Un mec pas cool, du genre qui ne se reconnaît absolument pas dans la caricature que son « ami » fait de lui en société, relève la vanne. On dit alors qu'il se vexe, qu'il est ringard, réactionnaire et, vanne ultime, on lui dit qu'il n'a pas d'humour.
Le vanneur ne peut envisager que c'est lui qui n'a plus d'humour, que le propre de l'humour est de rire avec l'autre et non pas à ses dépens. Le vanneur ne peut concevoir qu'il va trop loin, qu'il lèse peut-être sans le savoir une pudeur, un secret, qu'il dévoile une maladie ou une déchirure de l'âme de sa victime. Pire, le vanneur sait qu'il peut faire mal mais il se dit que c'est le pouvoir de la vanne que de tout racheter. Que de toutes les façons possibles et sans exception, la victime qui se plaint de la vanne prouve par là qu'elle la méritait. Elle contresigne le forfait.
Le vanneur est nihiliste. Il croît que la vanne se place au dessus de toute autre valeur car il en a fait la valeur ultime. Son illusion est la suivante: il entrevoit dans l'humour la possibilité de transcender la faiblesse humaine, le ridicule d'un certain engagement (sauf le sien), l'absurde d'une implication naïve dans les affaires du monde, la grossièreté parfois, de céder au pathos de la misère, de la maladie et de l'épreuve, de se laisser séduire par elles. Mais la solution cynique qu'il préconise en définitive est celle d'un endurcissement massif et générique de l'être. Il fait une totale abstraction de l'empathie, de la compassion, d'une certaine pitié rousseauiste, de l'envie de faire gagner l'homme à la fin. Il a réussi à se hisser sur le promontoire de l'humour mais plutôt que de brosser avec finesse le panorama d'un monde agité, il ne fait qu'éructer sur le ravin qui l'en distancie.
Le vanneur est un lâche. Il ne va jamais jusqu'au bout de la radicalité qu'induit sa vanne. Il se rétracte avant. Le vanneur est acide mais jamais incorrect. Il est démagogique. Il suit la pente de l'acidité ordinaire du peuple. Quand il croit enfreindre les codes et être politicaly incorrect - d'ailleurs, il le dit: « Oh,oh,oh! vous avez vu mon audace, comme elle est grosse! C'est que ce n'est pas politiquement correct, ce que je dis là! » - il est en réalité en plein dans les clous, parfaitement correct. Il est dans ce que le politiquement correct tolère de politiquement incorrect. C'est un peu le théorème de Gödel, version beauf et la seule idée de se positionner selon cette alternative post-moderne qu'est le politiquement correct suffit à révulser tout homme d'esprit.
La mort de Saint-Coluche nous a tous bouleversé. C'était un saint laïc. Il faudrait vraiment songer à créer un jour férié en son honneur. Apprendre ses sketches aux écoliers... peu importe. Ce que montre la vénération de ses mânes, c'est peut-être la conscience que sa mort a sonné le glas d'une certaine fédération de l'humour, de sa cohésion dans l'esprit national et en définitive, la fin d'une cohésion nationale tout court. Aux antipodes de l'esprit communautaire borné et retors des auteurs d'aujourd'hui: Qu'ils donnent dans la contestation et le message devient propagande sitôt qu'ils se choisissent une cible. Qu'ils donnent dans l'antiracisme et c'est une communauté ethnique qu'il font s'élever contre une autre. Il n'est qu'à entendre écumer quelques uns de ces imbéciles. Il serait très tentant de les citer mais cette publicité serait de trop.
Toujours maquillé de son gros sourire rouge et niais, le clown communautaire ou contestataire fait passer en force du ressentiment prêt à avaler pour un public conquis d'avance. Son humour est bête, ses ficelles grosses comme des câbles de cirque ambulant. Il verse souvent dans le pipi, le caca, le « je vé vous faire montré ma quéquette » et autres facilités navrantes. Le public d'un comique n'est pas difficile. Il se met en condition pour rire et il entend bien le faire: rire. C'est la version troupière du pari de Pascal.
Comme le chien ressemble à la vieille dame aigrie qui ramasse ses déchets avec des gants blancs, le public ressemble au comique qu'il va voir. Quand la maîtresse est vieille et desséchée, le chien se fait yorkshire. Quand elle est ronde et dodue, c'est un bouledogue. Quand le comique n'aime pas les autres, son public est misanthrope. Quant il est antisionniste, son public est antisémite. Mais j'en vois qui disent qu'il est parfaitement correct de n'être pas antisémite. Et là, ils ont raison.
Nausée du portrait au vitriol, nouveau gadget hype des plateaux tévé, radio et vécés. Dans le vécé de ma bibliothèque préférée, on voit fleurir des « Sarkozy, petit zizi », des « pédé = joie », vrais condensés des sketches de nos humoristes préférés: Joie de frapper en dessous de la ceinture, joie de l'attaque ad hominem sans aucune autre espèce d'argument qu'un bon sens populaire convoqué jusqu'à l'écœurement, pour conclure à la joie et au fantasme puéril de cette grande fraternisation homosexuelle mondiale. Le nouvel ordre mondial du rire.
Le vanneur est un rêveur idiot, dévoyé. Le genre qu'il s'est imposé le conduit à sa propre implosion. Soit il s'agit d'un spectacle de marionnettes culte qui perd toute crédibilité tant le terrain qu'il a envahi est celui de la propagande politique, soit il s'agit du chroniqueur ambitieux dont on finit par n'attendre que la méchanceté de trop pour un lynchage-lâchage général. Sur ce terrain, le vrai mauvais, le plus dur, le plus intouchable des méchants, c'est le politique. L'animal politique est un requin blanc dont les trois rangées de dents ont raison de tout. C'est cet homme à qui l'on a dressé un méchant portrait et qui vous assène avec un sourire plein de candeur en parodiant Guitry, que l'essentiel est que l'on ait parlé de lui. Il a juste laissé passer au petit comique une rangée de dents, sans douleur. Les autres sont pour ses vrais ennemis. Rasséréné, le vaillant petit vanneur se prend à vouloir tuer des géants qui lui font croire qu'il en a les moyens. Il ne fera que déchoir aux ambitions gentiment burlesques de sa jeunesse – lui qui voulait juste faire rire - et c'est sur le terrain vague de l'ennui ou de la récupération qu'on le retrouvera, épuisé et devenu définitivement cette fois, méchant.
Le comique méchant est devenu est produit vendable comme un autre. Mais il est surtout un mauvais comique. Qu'il se nourrisse des ressentiments du quotidien, des violences urbaines et communautaires, de théories du complot déclinées sous toutes leurs formes, ou de hasardeux engagements en forme de reductio ad hitlerum, il prospère sur la désaffection de l'humour lui-même, trouvant avec peine sa chute sinon dans celle d'un « cucul transcendantal » lui-même inscrit dans le processus de sa désagrégation. On a l'humour qu'on mérité. Et lorsque le vanneur vous demande si vous « percutez » son propos, il vous demande en réalité si vous aussi, vous avez armé le pistolet que vous pointez, comme lui, sur votre tempe.
Alexis Blas
Toutes les réactions (8)
1. 28/06/2010 05:49 - Clark Gabeul
Très bon. L'article. Conclusion magnifique!
Et pourtant nous divergeons... et dix verges... ne fédèrent qu'un nu bordé de couilles. Autrement dit -pas de chance!
"La mort de Saint-Coluche nous a tous bouleversé. C'était un saint laïc. Il faudrait vraiment songer à créer un jour férié en son honneur..." Etc.
Ah?! Et le nez rouge? Le bon sens populaire?
L'article commençait par une distinction pertinente entre vanne et humour.
Ben si le vulgaire est fédérateur... là... je ne vous suis pas Alexis.
Revoyez le sketch du CRS arabe et nous en reparlerons du Comique, troupier (au sens étymologique, pas historique)... avec Zemour, tenez.
Desproges était un réel humoriste. Devos un poète. Coluche, qui m'a aussi fait rire pourtant, pas autant, d'un rire de moindre qualité, était quant à lui un précurseur des amuseurs d'aujourd'hui, avec son romantisme ouvriériste adorateur victimaire et sa paranoïa politique.
Le rire gras dans les écoles? Après Perret pourquoi pas Coqueluche effectivement.
Pour servir la mise en tropes bouledogue y'a pas mieux. - Coqueluche président et vite!
Ben le grand écart ça vous coince les roubignoles quand même... me fallait vous le dire.
2. 28/06/2010 09:53 - Sunderland
Coluche faisait rire parce qu'il était également très fort pour tout ce qui touche à la prosodie, aux intonations de voix.
3. 28/06/2010 11:12 - Paracelse
« Coluche faisait rire parce qu'il était également très fort pour tout ce qui touche à la prosodie, aux intonations de voix. »
Bien vu. C'était même son principal talent. Il a rarement écrit ses textes tout seul, beaucoup par Martin Lamotte. Lorsqu'il a commencé à trop se droguer, il devenait un mauvais comédien et le rendu de ses sketchs était pitoyable. Dans le coffret 7 CD, l'intégral, de Coluche, un vrai travail de fourmi a été effectué pour ne garder que ses meilleures performances, qui sont souvent en contraste avec les extraits TV qu'on nous ressort souvent.
Sur scène, Coluche, c'était surtout un ton, puis un personnage iconoclaste dont Louis de Funès avait dit qu'il était dans la grande tradition comique des personnages burlesques.
4. 28/06/2010 11:36 - Chloé Saffy
Tiens Alexis, cadeau :)
http://www.enfoiredepresident.fr/
5. 28/06/2010 19:37 - ferdinand
L' humour comme pare-feux , la trouille voire la haine du sérieux . A chaque Finkielkraut invité il faut contrebalancer par un Bedos . L' humoriste cet imbécile utile de la société du spectacle, arrive comme la cavalerie , juste a temps pour mater les derniers mohicans qui pensent . La mise en scène rodée du prestige accordé à l'intellectuel invité avant son humiliation en direct sert à contrefaire du poujadisme en libertarisme . On a ainsi le beurre et l'argent du beurre pour faire fonctionner une crèmerie comme Canal Plus.
6. 29/06/2010 01:56 - C.Gabeul
la prosodie des enfoirés, sûr, c'est quelque chose!
7. 01/07/2010 18:00 - Kardaillac
Euhhh... je croyais que "vanne" était du masculin, pour ne pas en faire un vulgaire robinet.
A moins que ce soit le bon docteur Alzheimer qui me cause dans l'oreillette...
8. 10/09/2010 11:52 - Valérie
Tout est dit dans cet article, et très bien dit. Ca fait du bien. Non au terrorisme du vanneur !
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Dernière réaction Très bon. L'article. Conclusion magnifique!
Et pourtant nous divergeons... et dix verges... ne fédèrent qu'un nu bordé de couilles. Autrement dit -pas de chance!
"La mort de Saint-Coluche...  28/06/2010 05:49 Clark Gabeul
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