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Rodin ou les spasmes plastiques de l'inconscient

SURLERING.COM - CULTURISME - par Martin Grassmann - le 03/02/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Le musée Rodin organise jusqu'au 18 mars une exposition de dessins du célèbre sculpteur, à la teneur et à la saveur délicieusement érotique ; voilà enfin l'occasion de découvrir une partie méconnue quoique passionnante de l'auteur du Baiser.

Une exposition « à faire rougir un singe »

Chacun connaît le Rodin sculpteur, le Rodin de la porte des Enfers, du Penseur ou du Baiser. Moins connu en revanche est le Rodin dessinateur, et encore moins le Rodin fasciné par l'érotisme, prêt à rendre à chaque instant un culte presque dionysien à la beauté des femmes. Certes, Rodin était connu pour la sensualité du maniement de ses mains, pour les attouchements qu'il offrait à ses modèles ; Isadora Duncan avait ainsi pu déclarer, au sujet de l'auteur du Baiser :  « Il me regardait de ses yeux brillants sous ses paupières baissées, puis avec la même expression qu'il avait devant ses oeuvres, il s'approcha de moi. Il passa sa main sur mon cou, sur ma poitrine, me caressa le bras, passa ses doigts sur mes hanches, sur mes jambes nues, sur mes pieds nus. Il se mit à me pétrir le corps comme une terre glaise, tandis que s'échappait de lui un souffle qui me brûlait, qui m'amollissait. » Duncan qui avait regretté de n'avoir pu offrir sa virginité au « Grand Pan en personne », évoquait un Rodin érotique, mais plus sensuel que malsain ; Octave Mirbeau, en revanche, voyait en Rodin un homme proche du vice, allant jusqu'à le qualifier de « satyre capable de tout ». Personnalité intéressante donc, Rodin réalisa plusieurs centaines de dessins à forte teneur érotique, que le musée éponyme eut la bonne idée de réunir récemment, afin de faire partager au visiteur ces quelques raretés, fort et injustement méconnues. Fait remarquable, en 1907, alors que quelques dessins furent proposés par Rodin lors d'une exposition, un critique nota que « certaines figures étaient d'une impudeur à faire rougir un singe. »4 Ne boudons pas notre plaisir, ce sont pas moins de 140 dessins que nous pouvons admirer sans rougir le moins du monde, tant nous sommes post-modernes et fiers de l'être. 

L'oeil dessine
 
Malgré tout cela, ce n'est pas tant l'érotisme qui retient l'attention, mais le caractère pâteux des dessins ; Rodin ne trace pas un contour, il malaxe ; il ne dessine pas, il pétrit. Le trait est rapide, peu travaillé, instinctif, presque aveugle. L'abandon du réalisme qui s'observait dans ses sculptures - le célèbre Balzac étant, à cet égard, un paradigme - se retrouve dans cette multitude de petits dessins où l'expression anatomique du corps vénéré prime désormais sur le souci d'exactitude. A voir les postures dans lesquelles il fait poser ses modèles, on imagine volontiers qu'il ne peut les saisir que dans l'instant, qu'il s'agit d'un dessin réalisé en quelques minutes, où plus importe l'impression immédiate de l'artiste que le raffinement de l'oeuvre. Contorsionnées, tordues, pliées en trois, les modèles semblent pourtant prêtes à souffrir le martyr pour l'homme qui leur rend hommage par le crayon. Le Grand Pan semble pouvoir leur demander les positions les plus incongrues, sans qu'elles ne rechignent le moins du monde. La femme est souple, mais surtout dressée ; elle obéit et aime obéir. Le crayon se fait ici phallocratisme et c'est d'abord cela qui est plaisant dans cette exposition. 

Le geste semble donc rapide, imprécis, presque fébrile, obnubilé par la vision ; de fait, il regardait bien plus son modèle que sa toile. Les lignes qu'il capture dans la fugacité de l'instant doivent « devenir une partie de moi-même, disait Rodin. Mon but est de tester à quel point mes mains sentent déjà ce que voient mes yeux. »6 La main prolonge l'oeil tandis que l'oeil délaisse la toile.

C'est bien du regard, lesté de toute la subjectivité qui lui est inhérente, qu'il est ici question, et non d'une quelconque reproduction d'une vision objective ; l'oeil se fait métonymie d'une impression, que la main a pour mission de reconstituer dans toute son imperfection, dans toute sa déformation subjective. On sent le dessinateur en état de trouble lorsqu'il trace, on imagine volontiers ses yeux presque exorbités, comme fascinés par ses femmes nues qui s'offrent à lui dans d'improbables positions provocantes, par lui voulues. Il n'y a qu'à voir ces corps traversés de taches incongrues, ces lignes incisives et nerveuses qui délimitent maladroitement les corps ; jamais visages auront été si peu considérés ; c'est de corps et de corps seul qu'il s'agit ; la femme est d'abord jambes, sexe et seins ; le reste n'est que superficialité, à laquelle on offre quelque chose de l'ordre d'une tête - futilités ! Rodin lui-même affichait clairement son envie de révéler la « vérité des corps », de laquelle était exclue la vérité du visage, sorte d'excroissance inutile ; ici, c'est la tête qui est prolongement du corps, et non le corps qui est prolongation du visage. 

« L'inconscient de la main »

Techniquement, dominent l'estompe, l'aquarelle et la gouache. L'estompe étale le tracé du crayon, afin de conférer un aspect épais aux lignes, tandis que Rodin laisse volontiers couler son aquarelle ; la gouache, elle, semble étalée sans pitié sur le papier, comme si l'on malaxe maladroitement et avidement les seins d'une femme. La sensualité est ici rendue par ces matériaux qui se prêtent aisément au pétrissage, à l'étalement, au dégoulinement. Tout y est flasque et tombant, le dessin est atteint de cellulite ; on est pris d'envie de remettre toute cette chair mollassonne à sa place, comme Rodin pétrissait le ventre de ses modèles, dans des gestes trop nerveux pour n'être qu'artistiques. 

Cela, toutefois, ne dit guère pourquoi il imposait à ses modèles de telles poses acrobatiques. Tout se passe comme si Rodin cherchait à redoubler le lever du voile : révélation d'abord des nus, des corps dénudés, mais aussi révélation des possibilités du corps, dans ses contorsions les plus inouïes. Et comme fasciné par ces moments rares, par ces femmes serpents, à la souplesse épatante, il ne pouvait quitter des yeux ce spectacle privilégié ; captivé par sa propre mise en scène, il ne cherchait à en rendre, dans la représentation, que le minimum, un minimum réduit à la ligne du corps, une ligne souvent confondue avec le contour. C'est là, c'est dans cette ligne nerveuse et aveugle que se révèle la force de Rodin ; le « caractère » des modèles est tout entier présent dans ces sinuosités maladroites, multiples et diffuses, devenues l'espace d'une toile métonymies de l'âme de la femme. Mais si se révèle par le « caractère » la signification profonde du modèle, ce n'est que dans un jeu de réciprocité où la fébrilité même de la ligne signifie à son tour « l'inconscient de la main »7

Cette quête de ce qui est habituellement invisible trouve son paroxysme dans la Pieuvre, où se révèlent les entrailles ventrales d'une femme allongée tranquillement sur le dos ; l'érotisme lascif contraste ici violemment avec l'insoutenable vision de ces viscères rougeoyantes, pourtant constitutives du corps aimé. Il y a dans ces corps aux entrailles outrageusement visibles quelque chose de l'ordre de la consécration du souillé, de l'esthétique du repoussant. Le corps brisé et ouvert offre son anatomie béante à l'âme de l'artiste qui transmue celle-ci en valeur esthétique.

Ce n'est pas une exposition où l'on vient admirer les oeuvres d'un artiste de génie ; c'est un parcours érotique dans l'esprit d'un homme, d'un séducteur, d'une libido ; c'est moins l'artiste qui parle que l'amant, le « satyre », ou alors c'est le sculpteur de génie qui transpose son besoin de matière tactile dans le dessin. « Entre la nature et le papier, j'ai supprimé le talent, je ne raisonne pas, je me laisse faire. » disait Rodin au sujet de ses dessins. C'est exactement cela que l'on ressent : une oeuvre non réfléchie, immédiate, portée par un élan physique plus qu'intellectuel, une force presque bestiale, cherchant à triturer le papier plus qu'à le fignoler. Et pourtant, le résultat est parfois brillant, surprenant, sublime ; nul doute, chez Rodin le corps lui-même pense. 

Martin Grassmann

  
Hôtel Biron
79 rue de Varenne, 
75 007 Paris (jusqu'au 18 mars 2007)



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