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Rocancourt : le roman d'un tricheur

SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Stéphane Richard - le 01/12/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Sexe, fric et pouvoir. Lâchetés, mensonges, impostures, trahisons. Sur ces axes, la légende de Rocancourt s'est forgée. Sur ces axes, la vie d'un homme s'est brisée. Ruade sur les plaines d'un specimen du XXIe siècle. Envol rue Rocancourt !

 

Christophe Rocancourt pourrait reprendre à son compte la phrase du héros cynique dont Sacha Guitry était l'alter ego : «  De là à penser que les autres étaient morts, c'est parce qu'ils avaient été honnêtes... » Il faut croire que Christophe Rocancourt s'est dépêché de vivre une existence qu'il a inventée au prix fort. Schéhérazade des comptes  bancaires, il n'a cessé d'endormir ces grands et riches enfants par des rêves qui avaient la couleur de l'argent pour mieux leur faire les poches. Christophe Rocancourt a incarné l'espoir de l'émigré devant une Amérique qui offre la réussite à ceux qui veulent se servir. Au-delà de cette « success story » qui peut se résumer à une « private joke », Christophe Rocancourt est emblématique de notre société  des faux-semblants où chacun cherche à se vendre à n'importe quel prix, quitte à tricher  sur sa propre valeur. 

Arsène Lupin made in USA

« Les grands imposteurs sont les Robins des bois modernes de notre société ultra normée fondée sur l'apparence sociale, et où il est de plus en plus difficile de s'échapper des rails sur lesquels on vous a mis dès le départ ; on ne peut qu'être envoûté par des individus qui parviennent à être ce qu'il parait impensable qu'ils soient. » (Dr Zarifian, psychiatre). En ce sens, on comprend mieux le déchaînement médiatique que va créer Christophe Rocancourt (« Prince des illusions », « Escroc des stars », « Robin des bois d'Hollywood ») lorsqu'au terme d'une longue cavale entre les Etats Unis et le Canada, il se fera pincer, sous sa dernière identité, celle d'un pilote de F1, la main dans le portefeuille garni d'un pigeon nanti.

Car Christophe Rocancourt n'est pas véritablement pilote de F1...pas plus qu'il n'est producteur, ni de la dynastie Rockefeller,  ni agent immobilier, ni ami de Bill Clinton ou champion de boxe. Rocancourt est un caméléon, un imposteur de grande envergure servi par une connaissance intuitive des gens qu'il approche. Mais avant tout Rocancourt est un filou, un escroc, un gamin qui se noyait dans le caniveau et qui quelques années plus tard torpillera de bouteilles de champ les piscines des « people » hollywoodiens.

Le bal des débutants

Un père alcoolique, une mère prostituée qui se fait la malle avec l'annulaire de son enfant, coincé dans la portière, un séjour chaotique et désespéré a la DDASS et un avenir qui semble déjà avoir tout dit. Christophe Rocancourt, gamin délaissé et sans le sou, fugue. Il fuit ce trou à rat qu'est sa Normandie natale.  Il fuit son enfance d'indigent.  Il fuit tous les coups dans la gueule que la vie compte lui donner s'il reste là, à suivre son chemin de croix.

Par un de ces hasards des plus improbables qui se répéteront comme pour annoncer la chute prochaine, Rocancourt va croiser Gilles, un habitué de la jet set parisienne. Pendant quelques années, il sera le petit animal de compagnie, le personnage chaotique et bruyant que ces rupins n'ont pas l'habitude de fréquenter, le voyou charmeur...qui ne perdra pas son temps et s'appropriera, tel un papier buvard avide, les codes discrets et discriminatoires de ce monde de luxe et d'apparences.

Car Rocancourt pendant cette période, s'est découvert une intelligence, une facilité au mimétisme et un certain charme dont il usera naturellement pour  tester ses nouvelles identités comme autant de masques d'hypocrisie. Rocancourt le setter. ... Aussi, ce que ce contact éphémère avec le monde glacé des « people » va lui faire ressentir, c'est la soif de reconnaissance et d'argent. Un cocktail impitoyable qui va le jeter tout droit dans l'Eden contemporain, le lieu où tout peut arriver. Ces Etats Unis où, le mythe du self-made-man persiste encore et toujours. Accompagné de quelques centaines de milliers de francs « empruntés » à une belle-mère trop confiante, Rocancourt embarque pour le nouveau monde, un territoire plus abondant pour ce prédateur français.

Juin 92, LA, « bullshit stories »

- « Si je comprends bien, Mr Rocancourt, vous pourriez m'obtenir ce prêt de 3 millions ? »
- « Ça peut se faire en effet. Il me faudrait juste un acompte, dix pour cent, pour couvrir mes frais. »
L'affaire est réglée. Du cash, du dollar en mallette, passera des mains du boursier à celles du champion de boxe. Une petite somme que le joueur, abusé une réputation en trompe l'oeil, ne reverra sans doute pas. En colère ou honteux, il ne pourra se résoudre à porter plainte pour un argent rarement déclaré et l'histoire s'arrêtera là... Hollywood, la clinquante ennuyée, vient de croquer un autre de ses petits. Cela n'a fait que l'effet d'un spasme. Décidemment, Hollywood vit sous un oxygène saturé de dollars. 

Christophe Rocancourt respire à pleins poumons.  Il a compris que les apparences sont  illusions et que cette ville intoxiquée est une scène : ici, avec costume sur mesure, on peut décrocher n'importe quel rôle. Il suffit d'y mettre le paquet. Depuis un an il habite une maison sur Beverly Hills, ce n'est pas la sienne, mais qui s'en souvient encore ? Il a trouvé sa place dans la belle communauté française et fréquente assidûment Mickey Rourke. Les photos chocs que les paparazzis font d'eux ne semblent pas le déranger outre mesure. Des aphrodites et des gardes du corps tourbillonnent frénétiquement autour de lui comme des papillons brillants. Il couche souvent avec des couvertures glacées lors de nuits trop chaudes. Régulièrement il organise de grandes soirées orgiaques, qui sortent les « people » de leur langueur repue. Régulièrement, devenant Gatsby le Magnifique,  il boit à sa propre fortune, un martini dry à la main, avec ses invités négligents.

On dit qu'il a des relations, qu'il est producteur, enfant prodigue de Dino de Laurentiis. On dit qu'il peut vous trouver de l'argent. Et il ne repousse pas ces rumeurs. Effectivement, pour ravitailler son compte bancaire, le cinéma se prête aux plus belles histoires.  Qu'à ne cela tienne,  il endosse ce rôle qu'on lui apporte avec autant de facilité qu'un artiste maîtrise son numéro pour une énième représentation. Dans ses yeux, chaleureux et étincelants, perce l'homme providentiel que vous vouliez qu'il fût. Le fruit de vos espoirs chimériques et de vos escomptes mirifiques. Là. Devant vous. Demandez lui tout ce que vous voudrez, mais n'oubliez pas la mallette.

« C'est simple : j'étais l'argent »

La vie se poursuit, de notes d'hôtel impayées, en centaines de paires de chaussures de luxe non remboursées. Rocancourt, rapine, quotidiennement, les légions d'incrédules prêts à croire qu'ils ont rencontré un coup fumant. Mais son petit commerce de luxe qu'il a créé est une entreprise à flux tendus : tout ce qu'il gagne, il le claque : voitures de luxe, casino et roulette folle, sorties avec son ami Rourke, déplacements en hélicoptère. De toutes façons, il est presque contraint à cet exercice de style, s'il veut pouvoir continuer à jeter cette poudre aux yeux de ses pigeons. « Ce que je représentais à Hollywood ? C'est simple : j'étais l'argent. Je dépensais de sept à huit cent mille dollars par mois et personne ne pouvait l'ignorer. »

Rocancourt a, depuis qu'il est arrivé ici, entamé une course folle, cette marche sur un fil dangereux d'où son arrogance le fera bientôt trébucher. Dans trois ans,  il sera en prison, NY, une cellule de trois mètres carrés, avec vue sur son âme et la possibilité de faire un tour dans la cour une fois par jour. Mais pour l'instant, le Don Juan de l'arnaque désire autant les portefeuilles de ces crédules que leurs femmes époumonées. Et elles ne s'y trompent pas et accourent pour réconforter ce Français dépensier et suave... Des libertinages qui baignent dans le silicone trempé de ses maîtresses aux cheveux platine. Alors il se rappelle les poignées de portes, dorées à l'or fin, de ces villas californiennes qu'il imaginait, adolescent, pouvoir ouvrir à son tour.

Happy end pour le playboy français ?

Mais son château de cartes s'effondre petit à petit, de-ci de-là des morceaux s'effritent, qui le forcent à multiplier les identités, à varier les rôles, à ouvrir de nouveaux comptes. Entre autres, ses démêlés avec la justice suisse qui le ramènent, pour six mois de détention, dans la vieille Europe. Le temps d'être disculpé d'une accusation de braquage et d'apprendre que son clochard de père s'est éteint sur un banc, pendant l'hiver. « Sexe is money », lisait-il avec nostalgie au frontispice de ses rêves américains.
En 1997 s'amorce le virage final.  Rocancourt fuit à nouveau. Pour la deuxième fois de son existence,  il abandonne tout, sans payer la caution que lui a imposé l'état de Californie pour port d'arme et possession de faux passeport. Rocancourt est maintenant fidèle à son image : un escroc de série B. Il n'y a plus à en douter. Et avec ces derniers évènements, il goûte soudain à la cavale, cette sauce noire et amère qui accompagne souvent ce type d'existence . Fabien Ortuno part avec femme et enfant, non pas en Asie ou en Amérique du Sud, mais simplement à l'autre bout du pays. New York ! New York !
Une cavale dorée, certes, puisqu'il a pignon sur rue, à Times Square, et que son voisin de palier est John John Kennedy. Ses affaires reprennent l'apparence de la respectabilité grâce à l'entregent de son avocat, lequel n'a pas démenti sa réputation de dernier parrain de la ville. Il se permet même un voyage à Saint-Trop', où il rencontre Johnny et Françoise Sagan. Mais la greffe de ce petit mutant français sur la Big Apple ne tiendra que deux ans. Comme un soufflé qui se dégonfle, la vie de Rocancourt se déballonne pour une note d'hôtel impayée.

Dernière tentative, dernière évasion. Mr Van Hoven, ancien pilote de F1 et richissime homme d'affaire helvétique, atterrit au Canada avec sa petite famille. Pour se faire coffrer onze mois plus tard. Définitivement.

Pas de happy end pour le petit Frenchie ? Thomas Langman a racheté pour un million les droits d'auteur de son autobiographie, en vue d'une adaptation cinématographique. La boucle est bouclée : sa vie rejoint enfin la fiction.

Stéphane Richard



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