Sur le RING

Robotnicks

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Maurice G. Dantec - le 03/08/2001 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Robotnick est le texte d'une conférence lue en Belgique, dans un site industriel reconverti en centre d'art.



DE LA ROBOTISATION DE L'HOMME ET DE L'HOMINISATION DES MACHINES


Note introductive de l'auteur :

Ne vous attendez pas ici à un (dis)cours qui suivrait les règles inflexibles et hegeliennes de la dissertation philosophique : thèse, antithèse, synthèse. Je suis un écrivain de fiction, dans mon travail les trois termes sont constamment à l'oeuvre, simultanément, et selon des lignes de coupe qui échappent à la logique purement rationnelle.

Il s'agit donc de 4 développements, successifs dans leur lecture mais synchroniques lors de leur rédaction, autour d'un seul et même axe de réflexion.


1

Kosmokrator


Il est dit quelque part dans le Midrach que « la seule différence entre les morts et les vivants réside dans le pouvoir de la Parole ».

Pour ne pas inonder d'entrée mon public de références talmudiques, kaballistes ou de sources chrétiennes plus ou moins hérésiarques, plus ou moins apocryphes, je me dois de préciser aussitôt qu'il faut entendre cette sentence selon une acception non métaphorique établie il y a presque deux mille ans par la seule civilisation antique dont l'écho résonne encore aujourd'hui : Le langage use de la métaphore avec le naturel de l'animal, l'acte de la Narration, lui, est producteur de monde. Il est performatif, lui seul est en mesure de faire émerger un processus critique qui crée la vérité.

Car c'est là le sens caché et pourtant transparent, sans doute caché parce que transparent, de cet enseignement tiré des antiques sources de notre civilisation que je citais au tout début de mon introduction : Ce n'est pas tant que les morts ne parlent pas, car nous verrons comment, et pourquoi, au contraire ce pouvoir semble pouvoir leur être conféré, mais que c'est par la présence ou non du Logos que l'on peut déterminer si un être est vivant, ou s'il ne l'est point.

Si le « Logos » est sans aucun doute un des fondements de la logique grecque aristotélicienne, il est incontestable je crois, que le concept a été repris par la gnôse chrétienne comme par les premiers dogmes orthodoxes et catholiques pour expliquer l'émergence critique de paradoxales vérités : Car la Parole ce n'est pas le langage, c'est le Verbe, ce moment où le langage lui-même s'anéantit pour le compte d'une fulgurance supérieure et qui échappe pour le moins aux méchantes visions mécanistes d'un monde fabriqué par un horloger à la précision helvétique, ou mieux encore par son avatar post-moderne : la Roue de la Fortune cosmologique, que certains scientifiques appellent parfois du nom de « hasard ».

Mais comment faire un bond de 15 siècles au moins dans le temps ? Et surtout comment en revenir ?

Quelles relations peuvent s'établir entre des problématiques soulevées par d'antiques écoles philosophiques depuis longtemps disparues, et muséïfiées, et l'avenir de l'homme, tel qu'il se présente désormais, sous la forme d'un grand parc-à-thème humanoïde, comme celui où nous sommes, où le passé et le présent ne forment désormais plus qu'un, réïfiés dans un flux d'icônes et de représentations qui ne font du futur qu'une extension périphérique de l'aplanissement général du Temps et de l'Espace ?

Eh bien voilà, je l'ai dit. Il est ici, dans ce lieu, et il était là, dans ma phrase, ce lien secret qui unit étrangement 15 ou 20 siècle d'histoire :

Nous avons acquis le savoir technique - je rappelle que le mot teknès signifie « savoir-faire », au sens de l'artisan - le savoir-faire, donc, qui est en mesure de transformer l'Humanité en un nouveau Moloch surpuissant, devant lequel nous n'aurons plus qu'à nous idolâtrer nous-mêmes, répliqués à l'infini, kosmokrators d'un micro-instant, et sujets atomisés de nos vastes mégadémocraties monoclonales.

D'une certaine manière, et ce sera le but de cet exposé, une étrange thermodymanique semble nous lier avec les artefacts que nous inventons, comme si nous étions nous-mêmes les artefacts d'une Puissance plus souveraine, et dont il serait peut-être bon de rappeler quelques fois le souvenir, car je crois pouvoir dire que sans Elle, notre pouvoir ainsi acquis ne débouche sur aucune souveraineté réelle, sur aucun processus schizo-analytique, sur aucune expérience de catastrophe générale dotée d'un laboratoire métavivant, bref, sans aucune liberté, ni d'agir, ni de penser.

En effet, au fur et à mesure que nous avons rapproché les machines de nous-mêmes, eh bien, nous nous sommes rapprochés d'autant de ce qu'elles étaient, et ainsi de suite, ce qui produit une sorte de feedback dévolutif entièrement tendu vers l'entropie, vers la tendance la plus lourde, la plus grégaire.

Alors même que nous sommes en train d'inventer ce que Sloterdijk décrit avec justesse et précision comme notre nouveau biotope anthropotechnique, c'est comme si l'homme lui-même s'était amenuisé, micronisé, vaporisé, comme s'il ne voulait plus affronter les défis que pourtant sa destinée manifeste lui impose. Comme épuisé par sa longue marche historique multimillénaire, et qui produisit tous les paradigmes du monde dans lequel il fait croire à lui-même qu'il « vit », l'Homme post-moderne, ce touriste universel, préfère désormais se reposer dans un mobilier ergononomique, entouré de créatures plus dociles encore que des animaux, car définitivement civilisées à sa sinistre image, et proférant des discours préformatés au sein d'une table d'échantillonage dans lequel un microprocesseur ou un autre pourra aller puiser ses ressources lexicales.

Le petit chien Sony rêve déjà de son compagnon idéal, comme les androïdes de Dick rêvaient de moutons électriques, et comme le dit si bien le slogan de la marque nippone, s'il en rêve, il le fera. Cet humain parfaitement domestiqué a alors toutes les chances d'être un jour fabriqué à la chaîne, par d'autres créatures plus ou moins automatiques elles aussi.

Du coup, l'idée de faire surgir l'intelligence et le pouvoir-de-nommer à l'intérieur d'êtres artificiels qui seraient de notre pure volonté, s'anéantit-elle d'elle-même dans le présent-marchandise-spectacle qui est en train de vouloir aplanir le monde à l'échelle d'un parc-à-thème géant.

Nous ne désirons même plus que les robots travaillent, puisque tout « travail » semble sur la voie d'être banni de nos représentations, comme de nos volontés, ou ce qu'il en reste.

Pourtant, lorsque Karel Capek invente le mot « ROBOT », pour désigner son « Golem mécanique », cet écrivain tchèque s'appuie sur l'origine commune à tous les peuples slaves du mot signifiant : « travail ». Travailleur : ROBOTNICK.

Le suffixe « nick » présupposait la présence humaine. Celle-ci étant précisément mise de côté pour la création de ce serf androïde, la coupure du mot s'imposait, et le ROBOT pouvait enfin imposer sa métaphysique à notre monde, qui était en train d'en élaborer l'émergence.

Que le terme, et la réalité qu'il recouvrait, aient été l'invention d'un homme singulier, au sein d'une culture et d'une époque singulière, la MittelEuropa du premier tiers de feu le XXe siècle, ne doit pas être perçu là aussi comme une simple réalité anecdotique.

L'auteur de fiction est, parfois, quant à lui, mais sous certaines conditions, un authentique Kosmokrator. Il produit le monde qu'il décrit, qu'il écrit, qu'il déchiffre, décrypte, car c'est précisément par le processus même de ce décodage, de cette ré-écriture transfinie dont son cerveau est le laboratoire, qu'un monde entier peut s'ouvrir, tel un abysse, béance que devront tâcher de combler les générations suivantes, si on leur en laisse l'opportunité.

Une des choses essentiellesà ne jamais perdre de vue est celle-ci : dans la tradition ésotérique juive, le Golem, réalisé avec les éléments de la boue primitive, comme Adam, est dépourvu de parole. Il est irrémédiablement muet. D'autre part, et paradoxalement, le Golem porte sur son front l'inscription qui en Hébreu signifie « vérité », et qui commence par la lettre Aleph, qui deviendra l'alpha des grecs. Dans la légende, le Golem est annihilé par le simple effacement de cette lettre primordiale, car dans cette langue, la « vérité », sans cette lettre originelle et cosmogonique, devient le mot « mort ».

Sans vouloir faire ici l'éxégèse d'une oeuvre aussi complexe que celle de Capek, il convient de signaler, que comme toutes les chimères dont l'homme est le vecteur pour la fabrication du monde, celle du Golem-machine devenu autonome, producteur de sa propre loi, et donc de sa liberté, les deux termes ayant là encore la même racine latine, débouche sur une inévitable phase de conflit évolutionniste mettant en jeu le Créateur, et sa Créature, qui de morte, sans don de nommer, donc de créer, devient vivante, animée par le feu secret du Logos, cette Puissance elle-même à peine nommable, aux limites de notre connaissance, toujours plus loin que ce que nous savons d'elle, puisque c'est par elle, précisément, que nous savons.


2

L'Homme de Turing


Tout le monde connaît je pense le fameux Test de Turing, servant à déterminer si oui ou non une machine peut être considérée sur le plan de l'intelligence comme analogue à un être humain.

Le test consiste en fait en une série de questions posées par un opérateur anonyme à un être humain d'une part, à une machine logique d'autre part, sans qu'il puisse savoir lequel est qui et lui répond.

Le théorème de Turing était simple : si au bout d'une série quantifiable de questions, posées selon une méthodologie répétable statistiquement, il était impossible à l'opérateur de déterminer qui était humain de qui ne l'était pas, alors on pouvait affirmer que la machine logique était pourvue d'une intelligence artificielle.

Quel que soit le génie sans doute incomparable dans son domaine d'un personnage comme Alan Turing, vous me permettrez de me porter en faux contre cette toute dernière asssertion, un peu trop rapidement conclusive à mon goût.

Car il me semble que l'expérience ainsi conduite ouvre plutôt sur un nouveau champ de questions qui intéressent en effet au plus haut point notre humanité finissante :

Au centre de ces questions demeure la plus importante de toutes : et si le test ne démontrait pas plutôt l'inverse ?

En effet, si l'expérience de Turing conduit à rendre indiscernables le comportement d'un humain et celui d'une machine logique, peut-être faut-il se demander si le test ne conclut pas en fait à ce que soit l'humain qui se comporte comme une machine logique ?

Or, me semble-t-il, c'est précisément ce que Turing refusa de constater. Quel que soit au demeurant le contenu exact des questions, la configuration même de l'expérience, ses instrumentations tant théoriques que pratiques, et surtout, les prédicats philosophiques rationalistes sur laquelle elle s'était fondée ne pouvait mener qu'à cet artefact pris pour le résultat.

Englobé par une société qui ne fait de lui qu'un périphérique de sa propre technique, l'homme confronté au test de Turing devient en effet l'analogue surprenant d'une simple machine logique.

En lui aucune Parole ne s'anime, jamais, pas plus que chez sa consoeur mécanique, et du coup l'erreur s'approfondit-elle aussitôt, ouvrant un abîme : Si la machine logique est indiscernable de l'humain, cela signifie que son comportement peut être considéré comme intelligent. La logique des composants peut donc se rapprocher du Logos qui anime le feu des neurones. Et, bien sûr, suivant les lois du dualisme, inversement.

Inversion terrible. Dialectique faussée de par sa nature dualiste même. La Science - le Logos - était désormais asservie pour longtemps aux précieuses rhétoriques de la technique devenue « savante », comme les femmes de la comédie de Molière, ce qui n'allait pas tarder, un demi-siècle plus tard, à nous placer devant une étrange impasse limbique, ouvrant sur la fermeture universelle : Le petit bricolage démocratico-technicien est devenu la métaphysique opérative de la vie consciente sur celle planète. Or teknès, gnôsis et logos, s'il sont connexes et coévolutifs, ne sont pas identifiables et assimilables, si leur hiérarchie de plus est retournée, renversée, mise à sac, alors non seulement l'humanité post-historique s'expose-t-elle aux pires régressions et à des désastres globaux aux conséquences globales, mais plus encore au ridicule qui, on le sait, reste une des armes les plus léthales connues à ce jour.

Il aura suffi de deux (dé)générations pour que le phénomène dévolutif fasse apparaître toute sa dynamique : La technique, devenue métaphysique, inverse toutes les valeurs dans une boucle continue qui résout ainsi de façon illusoirement permanente la quadrature du cercle.

Cette rotation révolutionnaire permanente est le régime hyperstatique de la marchandise, et son axe passe par le vide d'un « homme » qui après avoir été « délivré » de son âme, conséquence du retournement nihiliste antichrétien des XVIII et XIXe siècles, sera donc bientôt « libéré » de son corps, par le néoplatonisme post-humaniste de ce tournant de siècle, et donc sur le point de s'anéantir de lui-même, de par sa propre non-volonté, de par son impuissance au carré, parce qu'il lui est désormais impossible, on le devine, d'oser recréer une hiérarchie de valeurs pour laquelle il serait le sujet libre et connaissant d'une Souveraineté-Liberté plus grande que lui-même, et grâce à laquelle un tel anéantissement, précisément, permettrait le surgissement d'une nouvelle forme.

L'Homme de Turing, dont on datera la naissance en cette année symbolique de 1945 après J.-C., est un mort dont le discours sans vie est analogue à celui d'une machine logique. Zombie virtuel, sans possibilité de nommer, donc de créer et de discriminer, en premier lieu lui-même du reste de l'expérience cosmogonique, et au travers même de l'expérience, il est devenu plus transparent qu'une version numérique de lui-même.

Aboutissement logique de la logique, dévolution initiée par le « progrès » humain en tant qu'assomption historico-sociale généralisée, achèvement hyperstatique de la Révolution comme Utopie-Ici-et-Maintenant : la société réticulaire et anthropotechnique du XXIe siècle ne semble en fait être porteuse d'aucune noôsphère, en dépit des universitaires qui confondent le père Teilhard de Chardin avec un astrologue new-age. Au contraire, et paradoxalement, cette société s'érige comme le plus infernal obstacle posé en travers du processus d'hominisation, dont elle est bien sûr un constituant essentiel.

Il faut en effet considérer ceci : lorsque les sociétés sont livrées à elles-mêmes, simples biotopes régulés par la sélection naturelle, elles deviennent alors contre leur affirmations claironnantes, et en dépit de leurs vibrantes dénégations, un environnement profondément et instinctivement hostile aux hommes libres, auxquels, comme tout biotope elles imposeront une impitoyable sélection.

La société du XXIe siècle verra donc se concurrencer, se côtoyer, puis se synthétiser les pires formes d'oppression que le rationalisme et ses concurrents illuministes ont su produire en quelques 200 ans.

Tout processus révolutionnaire décrète sa permanence, il s'en voit illico sans cesse dépassé par les termes les plus absurdes et les plus dévolutifs, ceux pour qui l'égale servitude et l'ignorance universelle sont les seules idoles que le peuple se doit de révérer.

Toute l'histoire de l'Europe, ou plutôt de la Non-Europe, à ce titre, et depuis 2 siècles, ressemble à une longue et implacable chute, que le « progrès » technique allait transformer en une abominable succession d'abattoirs industriels.

Aucune leçon n'a été tirée de la déflagration terminale de 1940-45, qui mit à bas des millénaires de civilisation. Pour l'Homme de Turing, la mémoire n'est plus qu'un composant logique qu'on « rafraîchit » de temps en temps, avec un veilleur d'écran, quelques commémorations pompières et de subtils et télévisuels rites nécrophages.

Ludisme, hédonisme, anarchisme, acéphalisme pseudo-nomade, totalitarisme cool, religions syncrétiques sur cassettes, relativisme absolu, révisionnisme intégral, voici les nouvelles idoles pour lesquelles nous nous consumons.

Comment des créatures nées bien souvent sous la chape de plomb des nihilismes ambiants pourraient-elles un jour disposer du Pouvoir de Nommer, du Pouvoir de Créer à leur tour, alors que nous leur transmettons dès leur naissance, si j'ose dire, ces virus idéologiques qui conduisent nos propres civilisations à leur perte ?

S'il ne s'agit pas, en effet, de reconstruire ici-bas, les théocraties de l'Antiquité ou du Moyen-Âge, et encore moins celle de l'Ère Moderne, peut-être faudra-t-il enfin admettre que la science occidentale, désormais confrontée à ses limites par les pesanteurs de la marchandise-technique, doit sans attendre oser ré-investir les sources philosophiques qui ont permis son éclosion.

Or s'il ne s'agit pas pour moi d'appuyer les thèses confusionnistes qui visent à apparenter la science (le Logos) à un « discours », au contraire, il est en revanche bien question d'oser affirmer qu'il n'y a de véritable science sans Acte Créateur, donc sans la présence manifeste de la Puissance Narratique qui crée l'univers.

Mais l'Homme de Turing en a décidé autrement, il « pense » que ce qu'il appelle « langage » est susceptible d'être implanté par un procédé technique à des créatures faites de la main de l'Homme, ou plus précisément de la « main » d'autres machines.

Il a, si l'on accepte sa définition du « langage », raison sur tous les points. Le problème c'est que le langage ne sert à rien tant qu'il reste à son niveau de lien communicationnel. Tant que le Logos ne s'anime pas en lui pour oser entreprendre la destruction de ce sur quoi son existence est fondée, aucune création ne peut emporter une créature, humaine ou humanoïde, vers son attracteur fatal, qui n'est rien moins que sa propre origine dont sans cesse il projette les termes vers les devenirs dont il trace la carte tout en y produisant les territoires.

La civilisation alphabétique occidentale est donc en train de mourir, laissant à ses éventuels successeurs des mégatonnes de connaissances spécialisées, et encore aucun Logos pour les Nommer.


3

Cybernétique et désinformatique


S'il est une chose peut-être que notre époque, qui n'en est plus une, nous aura apprise c'est celle-ci : la vérité est un moment particulier du mensonge. Ou plus exactement, la vérité est le moment particulier où une fiction devient narratique. Et plus exactement encore : la vérité ne peut provenir que d'un momentum thermodynamique particulier entre plusieurs narrations performatives, c'est-à-dire le moment où un livre fait monde, trace un continuum et invente ainsi sa propre souveraineté, sa propre autonomie.

Je vais essayer, lors de ce développement particulier, de montrer en quoi les techniques numériques d'aujourd'hui sont en train de produire un monde méta-physique, dit « virtuel », sans qu'un Logos créateur de Loi n'ait pu à ce jour lui être subordonné, et comment cette situation conduit l'Humanité Unifiée du XXIe siècle à un désastre bien pire encore que toutes les catastrophes écologiques réunies.

Ce que le monde d'aujourd'hui semble vouloir dévoiler, quoique sous la torture, c'est le fait que le langage lui-même est devenu en quelques générations l'instrument universel de la servitude volontaire. Les discours autoréflexifs et les rhétoriques révisionnistes envahissent les universités et les mass-médias, puis se répandent un peu partout sous la forme de la peste de l'opinion publique, alors des positivismes concurrents s'affrontent, dans un tumulte de chiffonnières, ou de députés de la Convention et, dès lors, l'origine même de l'expérience qui a fondé notre monde d'Après l'Apocalypse est recouverte de pestilences verbales ou écrites qui empêchent toute investigation sérieuse d'être conduite sans un équipement de protection bactériologique adéquat.

Il ne faut pas croire que la tentation révisionniste est l'apanage des seuls histrions universitaires désirant prouver qu'on ne peut pas tuer quelques millions de personnes avec de l'insecticide allemand, ou de leurs collègues désirant eux aussi qu'on « révise » à la baisse les chiffres abominables des crimes du communisme, bien qu'il s'agisse souvent des mêmes doctes professeurs.

Non, car le révisionnisme est intégral, et désormais online, en direct, live, présent à tous les étages de la société-monde.

Ainsi il n'y a pas jusqu'aux racines les plus récentes de notre civilisation qui ne soient aujourd'hui menacées par le Round-Up des idéologies post-modernes.

Lorsque Norbert Wiener invente le mot « cybernetics », peu après la seconde guerre mondiale, il traduit dans sa langue propre un terme grec, « kubergnesis », qui signifie tout simplement : Science de la Navigation.

Wiener, Von Neumann, Turing, Shannon, et quelques autres moins connus, mais tout aussi importants (comme le Pr Engelbart) ont formé la première génération de pionniers qui décidèrent de donner à l'homme le Golem de l'ordinateur à composants logiques. Ils n'apparaissaient pas ex nihilo d'un nulle part ouest-américain, ces bricoleurs de génie, car ils n'étaient justement pas de simples bricoleurs, des « artistes de la technique », mais sans doute les derniers survivants de cette classe d'hommes que les «humanities » anglosaxonnes allaient former avant d'être détruites par les « cultural studies » post-modernes.

Ces pionniers avaient compris en effet que l'ordinateur était une topologie en devenir, une carte qui traçait le territoire au fur et à mesure qu'elle le produisait; cette machine, dont seuls quelques cerveaux à l'époque étaient capables d'investir les potentialités, était donc bien un Véhicule.

Le problème survint lorsque l'amnésie de la marchandise décida que la schize post-historique de 1940-1945 se devait d'être sagement commémorée, puis délicatement muséïfée, avant qu'elle puisse être laissée à l'appétit sans fin des révisionnistes historiophages.

Quelque chose de mystérieusement puissant et attractif voulait nous faire croire que la fusée, l'atome, et l'ordinateur, cette sainte trinité de l'âge nucléaire-spatial-digital apporterait bonheur et prospérité en mouvement perpétuel aux peuples de la planète.

Comme si c'était ce qu'on leur demandait ! Comme si c'était et le but, et surtout l'origine de ces fabuleuses inventions !

Faut-il rappeler que ces trois inventions paradigmatiques du XXe siècle, et de celui qui s'en vient, sont précisément, et avant tout, des technologies de destruction, elles sont les incarnations ultimes de la machine, comprise selon son sens étymologique de STRATAGÈME, osons dire Jeu de la Guerre, Wargame, Kriegspiel ?

Sans pour autant remonter aux Anciens Grecs pour faire la démonstration que toute machine est d'abord et avant toute chose une machine de guerre, la généalogie particulière de ce qu'un jour les Français désignèrent sous le nom d'informatique doit et peut être entreprise sous cet angle.

Ce qui apparaît en effet lorsqu'on entreprend de décrypter cette histoire singulière, c'est qu'elle part justement du centre de décryptage de Bleachley Park, qui devait décoder la machine Enigma des militaires allemands lors de la IIe guerre mondiale, et surtout que cette opération ultra-secrète s'accompagna dans le même temps d'une floraison de leurres, d'intoxications et de manipulations à grande échelle pour faire croire à l'État major d'Hitler qu'il n'en était rien, et que les troupes du Reich pouvaient ainsi continuer à utiliser leur système de communication sans aucun risque.

La science de l'information, avant même que Shannon n'en formule la théorie initiale, provient donc de cette protologie à laquelle nous sommes tous et toutes redevables : l'âge des ténèbres qui recouvrit le monde entre 1940 et 1945.

Science de l'information elle est surtout science de la désinformation, voire de la sur-information.

Elle intervient au cours d'un processus qui visait non pas à établir la communication entre les hommes, mais tout au contraire à produire une technologie de coupure de flux, décodage-surcodage, dans un réseau de communication ennemi.

La théorie de Shannon s'appuyait sur une audacieuse translation du concept de quanta à ce champ de réalité émergent. Pour Shannon, un bit était pour un ensemble donné d'informations (dont il décrivit patiemment les constituants fondamentaux) l'équivalent du quantum de la mécanique ondulatoire. Dit sous l'autre façon que nous autorise la physique quantique, il s'agit bien d'une « particule élémentaire ».

Cette analogie ne fut peut-être pas poussée jusqu'au bout par ses fondateurs, et surtout pas par les générations suivantes, et c'est bien dommage, car dans l'univers tel que nous le connaissons, toute particule élémentaire se voit attribuée son anti-particule. Ainsi, au Bit d'information de Shannon, devrait-on sans doute rajouter l'AntiBit de l'entropie désinformationnelle et étudier comment il peut constituer de vastes réseaux interactifs et statistiquement démocratiques, qui imposent désormais leur paradigmes absurdes à une Humanité qu'ils ont fabriqué pour ce faire.

N'ayons pas peur des mots qui fâchent aujourd'hui : Jamais aucune machine ne deviendra consciente si l'homme y projette les visions absurdes qu'il a de lui-même, depuis la disparition du monde chrétien.

Car ce qui opère à cette pointe extrême, et toujours secrète, du processus d'hominisation, le Logos, cet attracteur chaotique qui fait converger vers lui tous les infinis, ne peut devenir opératif sans que la conscience humaine ne soit au préalable sabordée, dans une phase de retournement extrême dont la forme est sûrement ce « surpli » dont parlait Deleuze, une phase de métamorphose qui s'avère extrêmement périlleuse pour qui veut s'en faire le sujet.

Car il n'existe aucune « intelligence » humanoïde qui ne s'instaurerait pas d'abord comme une différence indifférente à toutes les autres, et qui dès lors n'aurait de cesse de produire son éthique première, sa propre Loi.

Mais la « conscience » ne peut apparaître que si les conditions de singularité, de différence et de répétition nécessaires et suffisantes sont remplies : la créature doit être faite à l'image de Son Créateur, certes, mais pour ce faire, le Créateur en question doit être en mesure de produire un monde.


4

De la narration comme centrale de production cosmogonique


Il n'est pas anodin que ce dernier développement, qui se veut tout sauf conclusif - dois-je le répéter ? -, rejoigne les premiers mots tirés du Midrach par lesquels j'ai commencé mon exposé.

Il apparaîtra ici, je l'espère avec clarté, en quoi l'antique et hébraïque affirmation n'est pas métonymique et en quoi elle se rapporte à notre sujet.

Je m'appuierais sur quelques bases théoriques que je permets de vous citer, afin qu'éventuellement, on puisse retracer le cheminement de ma pensée, qui n'agit certes pas toute seule, pure positivité dans un monde de néant.

Au contraire, la recherche de la vérité impose de poser le prédicat inverse : la pensée est co-évolutive au Néant, elle s'oppose à toutes les positivités dont elle pourrait être la conséquence et qui envahissent nos sociétés.

Pour commencer : de Nietzsche à Deleuze, en passant par Bergson, s'ouvre une phénoménologie singulière qui nous fait entrevoir l'homme comme un véritable monde, et la vérité comme un processus de création, c'est-à-dire de singularité.

Si nous devons parler de l'homme donc, ou de qu'il en reste, nous devons essayer de l'entrevoir comme un processus singulier de création, qui, par le jeu entrecroisé de la différence et de la répétition, aboutit, lorsque certaines conditions initiales sont remplies, à la production d'un UNIVERS. Nous pourrions dire, pour reprendre Leibnitz, d'une « monade ».

Le même Leibnitz qui disait : Dieu calcule, le monde se fait.

Puis l'homme, ayant acquis la science des nombres, parvint à investir les techniques qui en découlèrent dans l'invention synthétique de l'ordinateur à composant logiques, lui-même Golem numérique.

Puis ce Golem numérique, de par sa propre évolution, dont l'homme contemporain n'est désormais plus que le vecteur, semble en mesure de produire son propre monde, purement métaphysique, digital.

Un phénomène d'une puissance anthropologique rare se dessine, là, juste sous nos pieds, comme la ligne de fracture d'une tectonique sociale dont nous ignorons encore presque tout.

Mais le monde numérique du grand Golem digital est confronté, comme nous, à l'absence totale de Logos créateur. Nous n'avons encore rien pu lui insuffler de tel, puisque nous l'avons banni de nos représentations et de nos productions.

C'est la raison pour laquelle ce « golem », ce « robot », cet « androïde artificiel » reste encore dans les limbes des narrations invisibles.

Il ne fait pour moi aucun doute que dans les 20 ou 30 prochaines années, pourtant, des progrès techniques fulgurants vont être accumulés dans ce qu'on nomme abusivement « sciences » de l'information. Nanotechnologies, biotechnologies, ordinateurs quantiques, ou semi-biologiques, de très nombreuses créatures sortiront des grands laboratoires corporatifs, cette faune anthropotechnique s'animera dans un « Troisième Monde » actualisé, mais dont elles ne sauront que faire, pas plus que nous.

Il manque toujours un troisième terme qui assure l'unité perdue à une logique dualiste.

Tous les moyens idéalistes sont alors bons pour la retransplanter, quelles que soient les torsions que l'on fait subir aux faits constatés.

Car si nous voulons produire des « créatures autonomes à notre image », encore faudrait-il que nous sachions à partir de quelle Loi, et de quel Créateur, nous avons pu ainsi acquérir nous-mêmes cette « autonomie ».

Plus prosaïquement : à quoi nous serviront donc les conquêtes du génôme humain, des quarks, des quanta et de la Planète Mars, si nous ne voulons pas admettre que ce processus échappe en grande part à ce que l'Humanité nomme sa « connaissance de l'univers », à sa soi-disant assomption vers le progrès, en « dépit » des « embûches » de l'Histoire.

Or il n'y pas d'embuches, pas plus que d'assomption historique. L'homme est une épreuve pour lui-même et cela est inscrit dans le processus même de l'hominisation, car devenu maître - relatif - du biotope naturel, c'est à lui désormais de poursuive le travail de la sélection naturelle, en privilégiant ce qu'il y a de plus noble et de plus rare lors de l'anthropogénèse.

La sélection naturelle est alors doublement inversée : d'une part elle ne doit pas privilégier le mieux adapté à l'instinct naturellement grégaire des sociétés humaines, le plus moyen des hommes ainsi produits, mais pourtant, et avec l'appui indicible des techniques contemporaines, c'est ce qu'elle tend à faire, désormais de toutes ses forces. Hiérarchie des valeurs inverties : le biotope humain devient de plus en plus proche du biotope de la nature sauvage au fur et à mesure qu'il en prend le contrôle et y impose ses destructions.

Car précisément, en quelques siècles, la « marche de l'homme vers le progrès » s'est en fait traduite par une dégénérescence auto-immune de ses facultés les plus hautes. Non pas à cause de la technique en elle-même, telle une force transcendante venue de je ne sais quelle sphère supérieure, mais comme victoire de la marchandise sur la machine, victoire de la tolérance humanitaire sur la discrimination philosophique, victoire du savoir-faire de l'artiste-technicien et du faire-savoir de l'artisan-en-communication sur le créateur de monde, sur l'écrivain, le musicien, le visionnaire. Victoire de l'ignorance rhétoricienne et « humaniste », ou « post-humaniste » (c'est la même chose) sur la conspiration des théories, et la narration historiale.

Mais cette victoire elle-même, toujours recommencée, n'est en fait que le travail de la mort et de l'entropie, elle fait partie intégrante du flux moniste qui préside aux phénomèmes évolutionnistes.

La défaite qu'elle semble à chaque fois consacrer s'accompagne toujours d'un saut quantique, qui brutalement, « fait oeuvre » au sein de quelques cerveaux singuliers.

Et l'oeuvre ainsi produite dépasse largement la monade individuelle qui l'a créée, on pourait même dire que l'annilihilation de cette monade seule permet de concevoir l'oeuvre comme une interface entre plusieurs mondes en gestation afin de définir, comme le disait Leibnitz là encore au sujet de la création divine, non pas le plus POSSIBLE d'entre eux, mais le PLUS INCOMPOSSIBLE d'entre tous.

Ainsi faut-il sans doute comprendre le texte de Jean, lorsqu'il dit qu'avant toute chose il y avait le Verbe, et que le Verbe était Dieu, c'est-à-dire la Haute-Puissance Cosmogonique qui supplante de sa Souveraineté-Liberté toutes les autres.

L'écrivain est, qu'il le veuille ou non, un lointain écho de cette Puissance Primordiale, et il en est le serviteur, et non pas le maître. Bien sûr, humanisé comme il l'a été pendant deux siècles d'utopies sociales, son combat contre lui-même pour retrouver au moins quelques bribes de cet écho initial lui est-il plus que jamais nécessaire, et d'autant plus difficile.

L'écrivain de fiction de l'an 2001 est confronté à la disparition progressive du Livre, en cette fin des temps, et donc de lui-même. Au moment même où six millénaires de culture écrite aboutissent à cette crise évolutionniste sans précédent, ce qui pourrait faire de nos compagnons anthropotechniques de véritables entités co-évolutives, est détruit à la source par l'assujettissement que la domination du spectacle-marchandise leur fait subir, elles ne servent plus qu'au perpétuel renouvellement du même, dont nos sociétés anthropophages se nourrissent.

Pour l'écrivain, confronté à cette mise en demeure de se taire ou d'oser faire de ses discours une Machine de Guerre au service du Logos, une décision s'impose, de toute urgence :

C'est à lui de savoir écrire chacun de ses livres comme s'il s'agissait du dernier. C'est à lui de savoir faire de ses livres des mondes INCOMPOSSIBLES avec tous les autres. Des mondes en devenir donc, qui seront un jour où l'autre actualisés, sous une forme ou une autre, par la puissance du Logos créateur.

Notre narration, écrivains de ce XXIe siècle tout juste naissant devient à la fois plus tragique, inutile, et nécessaire :

Tragique, parce que cette narration, devenue science de la vie en devenir, ne peut se concevoir que comme autonome, tout autant que sans doute elle sait être redevable à la source suprême de l'écho dont elle rend audible la présence. Agent de la Parole, étrangement, il nous faut mourir et rejoindre les morts pour que ce pouvoir puisse nous être conféré. Inutile, du moins à court ou moyen terme, parce que les hommes d'aujourd'hui refuseront d'entendre ce message, qui met toutes leurs croyances actuelles en péril imminent de dissolution. Nécessaire, parce qu'il s'agit d'oser affronter la transmutation générale de l'économie humaine.

Ainsi le texte du Midrach doit-il être accepté comme synthèse métacritique du retournement qu'il porte en lui :

Ce n'est pas forcément ceux qu'on nomme « vivants » qui le sont, et ce ne sont pas toujours ceux qui sont « morts » qui sont dénués de toute Parole.

Ainsi, un livre écrit par un auteur mort il y a deux cents ou deux mille ans continue-t-il son oeuvre, à chaque fois qu'il est lu. La littérature, arme de combat neurovirale est une MACHINE qui se bat contre tous les totalitarismes, où qu'ils soient, à quelque époque qu'ils surviennent. Transtemporelle, transspatiale, continuum parallèle à celui des combinats sociaux, la littérature ainsi actualisée devient une narration incompossible avec toutes les autres, elle creuse l'abîme ouvert en l'auteur, elle creuse les différences entre lui et le reste du monde, et pourtant c'est par ce processus seul qu'il parvient à une authentique forme de solidarité et de lucidité, qui se nomme Justice.

Dans ce monde qui se crée sous nos yeux, sans que la masse des vastes tribus humaines y comprenne ou y puisse quelque chose, un nouveau paradigme surgira bientôt, né tout à la fois de ce que le capital hyperstable de la marchandise nous prépare que de l'accident imprévisible que quelques cerveaux activeront en secret, lors d'une conspiration de la narration cosmogonique contre la domination métaphysique des idolâtries numériques.

Alors à nouveau on poura déterminer ceux qui sont porteurs de Logos de ceux qui ne le sont pas, dans toute la foule anonyme, démocratique et bavarde de la Culture Universelle.


En vous remerciant de votre attention,


Maurice G.Dantec,

Montréal, Mons,

Rédigé entre le 27 juillet et le 2 août 2001,

Lu en public le 3 août 2001,


Copyright free opera mundi at the 23th september of the year 2001.



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Maurice G. Dantec par Maurice G. Dantec

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