Roberto Succo : la fuite permanente
SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Mathieu Bollon - le 23/02/2005 - 0 réactions -
Entre 1987 et 1988, un homme du nom de Roberto Zucco [1], d'origine italienne, va faire régner la terreur sur un territoire à cheval entre la France, la Suisse et l'Italie. Il est responsable de la mort d'au moins sept personnes, dont ses propres parents. Souffrant de schizophrénie, il tue sans raison. On compte notamment parmi ses victimes des policiers. Plus de quinze ans après sa mort, il fascine encore les esprits. Son parcours meurtrier a inspiré le cinéma et le théâtre [2].

Une enfance tourmentée
Un père policier, doux et effacé. Une mère autoritaire. Roberto vit dans un quartier populaire de Mestre près de Venise. C'est un enfant timide. A l'école, il ne parle à personne. Elève moyen, il est malmené à la maison par sa mère qui voudrait qu'il soit le premier. La relation avec cette dernière est trop forte, presque fusionnelle. Elle l'étouffe. Il s'en plaint. Au fur et à mesure que la maturita [3] approche, il se désintéresse des études. Mais il s'accroche en faisant du sport. Il se muscle pour se donner de l'assurance. Et lit Shakespeare, Nietzsche. Ne dit-on pas « un esprit sain dans un corps sain » ? Mais dans sa tête, ça ne va pas. Sur ses cahiers de classe, il dessine des croix gammées et des étoiles à cinq branches [4]. Il s'intéresse à l'anatomie. Et dissèque des animaux. Un jour, il se découvre une passion : La nouvelle voiture de son père. Il en prend soin. Lorsqu'il obtient le permis, il peut enfin la conduire.
Roberto, le parricide
9 avril 1981 : Roberto a dix neuf ans. Lorsque sa mère lui refuse les clés de la voiture, il menace de se tuer avec un couteau de cuisine avant de retourner son arme contre ses parents. Les poignarde de plusieurs coups de couteau. Puis prend l'arme de service de son père avant de s'enfuir. Deux jours plus tard, il est reconnu dans une pizzeria et arrêté dans la banlieue de Mestre. Jugé irresponsable pénalement, il est enfermé dans un hôpital psychiatrique. Il expliquera aux psychiatres qu'il avait tué ses parents pour être libre. Dans sa tête, il est déjà mort. Il ne se considère pas comme fou. Il est même beaucoup plus lucide que les fous criminels qu'il côtoie mais avec lesquels il ne se mélange pas. A l'hôpital, il fait du sport, gère les dépenses des autres détenus. Et prépare sa maturita qu'il finit par obtenir. Brûlant de recouvrir la liberté, il demande le droit d'aller à l'université. A l'automne 1985, il entre à l'université de Parme en géologie. Il se rend à la faculté le matin et rentre à l'hôpital le soir. Le 15 mai 1986, il s'évade.
Le tueur de la pleine lune
Après avoir retiré cinquante et un mille lires en liquide, Roberto Zucco passe la frontière et s'installe en France. Il vit alors de vols et de petits boulots pendant un an. Le 3 avril 1987, il abat un policier de trente-huit ans, André Castillo, dans un petit village au dessus d'Aix-les-Bains. Et prend son arme de service. Des témoins diront avoir vu un homme en treillis militaire rôder dans les parages. Puis, il cambriole cinq villas au bord du lac d'Annecy. Après un carambolage sur la rocade d'Aix-en-Provence, il est obligé d'abandonner son butin dans le coffre de sa voiture. Le 24 avril 1987, il enlève successivement France Vu Dinh, une jolie eurasienne de trente ans, et Michel Astoul, un médecin de vingt-sept ans, près d'Annecy. Le corps en décomposition de ce dernier sera retrouvé quelques mois après dans une cabane près d'Aix les Bains, une balle dans le corps. Plus tard, il tue une femme de quarante ans, Claudine Duchausal, qui l'avait surprise dans sa villa. La presse le surnomme « le tueur de la pleine lune ». Entre temps, il rencontre une jeune fille de seize ans, Sabrina, qui devient sa petite amie. Il lui dit s'appeler Kurt. Ensemble, ils vont souvent dans une cabane perdue dans la campagne pour y partager des moments d'intimité.
La traque du meurtrier
26 janvier 1988 : A l'Or Bleu, une discothèque de Seine sur mer, une bagarre éclate. Un homme brun et assez jeune, accompagné de deux jeunes femmes, tire sur Jacky Volpe, aujourd'hui paraplégique. La police se lance à ses trousses. Elle ne le sait pas encore mais l'homme qu'elle recherche est Roberto Zucco. Les deux jeunes femmes ont été identifiées comme les hôtesses du bar « L'enfer » à Toulon qui se trouve dans le « petit Chicago » : C'est le quartier chaud de la ville. Lorsque l'inspecteur Morandin et son équipier arrivent dans la chambre d'hôtel où logent les deux jeunes femmes, ils se retrouvent nez à nez avec le tueur qui tente de s'échapper. Dans sa fuite, ce dernier abat froidement Morandin qui avait fait une chute dans l'escalier. Et prend son arme de service avant de disparaître dans les ruelles de Toulon.
Roberto franchit la frontière italienne. Il braque une station-service à Rolle et passe en Suisse. Dans un petit village près de Lausanne, il interpelle une institutrice à la sortie d'une pharmacie et l'oblige à l'emmener à bord de sa voiture. Sur la route, il se confie à elle. Des voitures de police sont à leurs trousses mais il parvient à nouveau à s'échapper. Dans la banlieue de Berne, Roberto surgit dans l'appartement d'une jeune femme qui attendait des amis pour dîner. Il la ligote. Lorsque l'une des amies de cette dernière arrive, il lui applique le même traitement. Puis viole les deux jeunes femmes. Enfin, il s'enfuit après avoir vidé le réfrigérateur. Mais entre temps, Sabrina l'a trahi. Elle a reconnu son petit ami sur la photo placardée dans toute la France. La police lance un mandat d'arrêt international. Le 28 février 1988, Roberto est arrêté. Quand les policiers lui demandent sa profession, il répond : « killer ». Au commissaire qui l'interroge, il se vante de ses meurtres.
La chute du chérubin noir
Roberto est alors placé dans une prison pour petits délinquants à Trévise. Le lendemain de son incarcération, il profite d'un moment d'inattention de ses gardiens pour escalader le mur de la prison. Il se retrouve sur le toit. Puis crie des injures aux policiers, se déshabille, jette des tuiles sur les voitures. Et insulte Sabrina, la traîtresse. Il lui dédie même une phrase tirée du « Rouge et le noir » de Stendhal : « Souvent femme varie, bien fol qui s'y fie ». Il monte sur un câble mais fait une chute de cinq mètres. Il n'a que trois côtes cassées. Le 9 mai 1988, il est à nouveau déclaré irresponsable et retourne à l'hôpital psychiatrique. Quelques jours plus tard, le 23 mai 1988, il est retrouvé mort, la tête enroulée dans un sac plastique dans lequel il avait ouvert une cartouche de camping gaz. Roberto venait de se suicider. Il avait vingt-six ans.
Celui que la presse italienne surnommait « le chérubin noir », alors qu'elle aurait dû l'appeler « l'archange de la mort », venait d'emporter avec lui son mystère. Il avait passé sa courte vie à fuir, y compris sa propre folie. Ayant perdu tout espoir d'atteindre cette liberté totale dont il rêvait, il n'avait plus de raison de vivre. Ce jour là, Roberto s'était évadé pour la dernière fois.
Mathieu Bollon
[1] : Il s'agit de son vrai nom. C'est la presse française qui a fait une erreur d'orthographe dans son nom en l'appelant Succo.
[2] : Le personnage de Roberto Zucco a inspiré le film « Roberto Succo » de Cédric Kahn (2001) et la pièce de théâtre « Roberto Zucco » de Bernard-Marie Koltès (1991).
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