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Renaud Camus au Collège de France

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Julien Leclercq de Rubempré - le 22/03/2010 - 2 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

 

Depuis que les boutiques Diesel et les vendeurs de Panini ont détrôné les librairies du Quartier Latin, l’effervescence intellectuelle du Ve arrondissement n’est plus qu’un mythe. La rue Saint-Jacques, les boulevards Saint-Michel et Saint-Germain sont devenus orphelins de joutes oratoires et de querelles idéologiques. Quiconque a lu et aimé Balzac ou Aragon est pris de violentes syncopes lorsqu’il voit l’état de ce lieu mythique sous assistance respiratoire. Une certaine magie continue toutefois d’opérer chez les esthètes et chez les êtres trop vieux nés dans un monde trop jeune, mais c’est tout. De temps en temps, un pianiste unijambiste russe venu jouer un air dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne et un poète canadien moustachu sorti d’un chapeau entretiennent le mythe des grandes conférences où plusieurs générations venaient en prendre plein les mirettes. Triste constat : les passants tiennent tous un sac Delaveine ou viennent faire du hip-hop devant la majestueuse fontaine de la place Saint-Michel. Qui n’avait décidément pas mérité cela.

Et puis, soudain, la rumeur enfla. Renaud Camus, le grand Renaud Camus, allait bientôt donner une conférence lors du séminaire d’Antoine Compagnon. Rendez-vous était donc pris, mardi 16 mars 2010, au Collège de France, à 17 h 30, amphithéâtre Marguerite de Navarre.

 

Des sensations et des impressions

 

Fatalement, un mardi en fin d’après-midi, il n’était même pas envisageable de s’asseoir au beau milieu de jolies étudiantes échaudées par le printemps renaissant. On avait plutôt l’impression d’être parmi le public des Chiffres et des lettres, avec Antoine Compagnon dans le rôle de Laurent Romejko. L’amphithéâtre regorgeait de monde, les belles dames avaient fait un brushing comme Desireless et les maris avaient dégainé le pantalon en velours et le polo rayé (comme chez Castel, mais la musique en moins). Seuls quelques étudiants restés debout attendaient bras croisés l’arrivée du prophète, un peu gênés par l’âcre odeur du parfum surdosé qui planait dans les travées. Antoine Compagnon arriva sur l’estrade, comme à son habitude, détendu et de bonne humeur. Renaud Camus arriva quelques secondes après, presque tout de marron vêtu, l’air plutôt guilleret aussi et la barbe bien taillée. M. Compagnon présenta brièvement son hôte et – comble de la classe – il raconta comment il l’avait rencontré grâce à Roland Barthes il y a une trentaine d’années – bien avant que ce dernier ne passe sous les roues d’un camion non loin du Collège de France. Quelques spectateurs (dont votre serviteur) ressentirent une légère déception lorsqu’Antoine Compagnon déclara recevoir Camus en tant que diariste, et que le propos allait uniquement concerner son travail d’écrivain (ce qui est déjà bien, ne faisons pas la fine bouche).

 

Un grand écrivain : un orateur gêné

 

Dans une lettre, Flaubert évoque sa surprise lorsqu’il rencontra Victor Hugo pour la première fois lors d’un dîner chez un ami commun. Peu disert, presque timide, le grand écrivain est décrit par l’auteur de Madame Bovary comme un homme simple et gêné. Pour Renaud Camus, c’était un peu la même chose en ce 16 mars 2010. D’emblée, Camus prévint son auditoire : certains écrivent car ils parlent bien, lui, c’est l’inverse : il écrit car il s’exprime mal à l’oral. Il annonça même un « naufrage », perdu qu’il était dans ce flot de mots et de verbes qui le submergeait constamment. Cette gêne originelle est en fait pour lui un moteur, écrire, c’est « pour trouver des liens », « retrouver les éléments entre les apparitions perdues ». Loin de se morfondre de cette « tare », Renaud Camus employa même le terme de « jouissance dans le naufrage ». Après avoir cité quelques vers de Leopardi puis quelques passages de La Recherche du temps perdu, il commença à parler de son nouveau concept de « graphobie » (qui n’est pas la graphophobie, bien au contraire). Trop « sensible à l’excès de réalité », il reconnut que l’intelligence ne pouvait avoir de prise totale sur le connaissable (il est par exemple impossible de lire tous les livres). Son désir d’écriture obéit donc à une « pulsion », car « ce qui est écrit est gardé ». Alors que la biographie est l’écriture d’une vie vécue, la graphobie est une vie totalement soumise à l’écriture, et conçue par elle. Face au silence, face à l’oubli, face à la disparition absurde de toutes choses, la littérature et la graphomanie constituent un rempart idéal contre le tragique et le nécessaire. Son Journal, cette « forme sans surmoi », correspond donc à ce désir d’écrire continûment pour donner un sens à une existence, et pour faire surgir une parole du silence.

 

Clap de fin

 

Une vielle dame aux cheveux blancs se leva et se mit à applaudir. Personne ne comprit vraiment ce qui se passait, mais Renaud Camus décida de clore son exposé. Il répondit à quelques questions d’Antoine Compagnon, et ce fut tout. Le public des Chiffres et des Lettres applaudit et les rangs se vidèrent lentement (les malheurs de l’arthrose…).

Morale de l’histoire : rencontrer un grand écrivain est toujours une affaire complexe. Renaud Camus, à l’œuvre si vaste et si diverse, à la réputation si sulfureuse, s’est montré concis, bref et assez consensuel. Le fameux moi social et moi profond si cher à Proust, en somme. Mais nous étions face à un grand de la littérature française, d’où un sentiment mitigé, fait d’insatisfaction et d’enthousiasme.

Finalement, pendant un peu plus d’une heure, Renaud Camus a redonné de la voix et de la prestance au quartier dit le plus littéraire de Paris. L’espace d’un instant, les librairies abandonnées, les conférences désertées et les bouquinistes délocalisés étaient oubliés.

 

C’est bien là l’essentiel.

 

Julien de Rubempré



Toutes les réactions (2)

1. 24/03/2010 14:37 - paul

paulBrillant mais caractériel, limite insupportable finalement, dommage c'est un bel auteur.

2. 01/04/2010 11:17 - Pastor

PastorCe fut un grand moment et un spectacle rare.

Il est facile de comprendre pourquoi cet auteur fait l'objet d'un véritable culte, de la part d'admirateurs du monde entier venus d'horizons divers.

Quand l'érudition s'accompagne d'une telle exigence de sincérité et d'un courage aussi hors de pair, on ne peut que s'incliner devant une telle supériorité.

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Julien Leclercq de Rubempré par Julien Leclercq de Rubempré

Chroniqueur littéraire 2009-2010.

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Brillant mais caractériel, limite insupportable finalement, dommage c'est un bel auteur.

paul24/03/2010 14:37 paul
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