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REED 013 vole en éclats

SURLERING.COM - CULTURISME - par Aurore G - le 28/02/2005 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

1980 - 2005

Reed 013 expose actuellement une rétrospective de ses oeuvres dans une galerie parisienne. Certains d'entre-vous le connaissent peut-être déjà comme photographe, chanteur du défunt Norma Loy et activiste de la scène fetish. Pour les autres, ce n'est peut-être pas spécialement votre tasse de thé. Cet artiste prolifique, qui pratique la photographie depuis plus de vingt-cinq ans, posséde un indéniable talent. Inspiré notamment de Molinier, des surréalistes et des symbolistes, Reed 013 présente un univers troublant, où se côtoient femmes totems, anges étranges et démons stylisés, madones ligotées et êtres génétiquement modifiés ... Mais il est avant tout un artisan de la photographie et un passionné de l'image. Onirique, ambiguë, torturée et violemment poétique. Le mieux est encore que je laisse parler l'intéressé donc ouvrez grand les yeux, attachez vos corsets, vous entrez dans le monde parallèle et kaléidoscopique de Reed 013.



RING : Ca fait longtemps que tu as commencé la photographie. Comment as-tu débuté ?
REED : J'ai toujours aimé la photo en fait. Je suis parti à Paris en 1980 pour l'étudier [...]. Un BTS qui ne servait à rien. Je me suis après orienté vers le graphisme. Je n'ai jamais exercé la photo appliquée professionnellement mais dans le cadre d'expos ou quand je l'inclus dans mon travail : pour des visuels, des manifestations, des trucs comme ça. Je n'ai jamais voulu faire de la mode ou de la nature morte comme mes amis photographes. Je préfère que l'image soit une expression artistique... C'est par contre une activité continuelle, mon activité principale [...].

RING : Quelles techniques utilises-tu?
REED : Sur l'expo actuelle ? Parce qu'en fait il y en a plusieurs types. Il y a celles qui présentent du noir et blanc, d'autres de la couleur, et d'autres, c'est le principe du livre Fetish Visions (1), traitées par informatique (avec Photoshop en particulier) : je prends la plupart du temps des photos en NB avec un fond relativement neutre et le gros du travail vient après. En général j'ai une idée précise du résultat que je veux obtenir et j'essaie de m'en rapprocher le plus possible.

RING : Tu as commencé par le noir et blanc. Comment en es-tu venu à la couleur ?
REED : En fait, j'ai commencé par la peinture et le montage. Quand je me suis vraiment plongé dans Photoshop, je me suis rendu compte que ça permettait de rassembler tout ça à la fois : peindre sur l'image [...] en choisissant la teinte que tu désires et utiliser la technique du collage. Ca, c'est tout l'aspect surréaliste que j'aime bien, des gens comme Max Ernst en particulier, qui a fait beaucoup de collages, et les constructivistes. J'ai mélangé ces influences et à force j'ai trouvé mon style, qui n'est pas du tout cyber, plus proche de la peinture. Sinon, toutes les séries du « Cabinet Photo » que j'ai mené plus de sept ans au sein d'Alien (2), c'est du portrait, au début uniquement en NB et après en couleurs car le temps de développement et le prix des tirages était trop élevé : il y en a eu des milliers de réalisées et ce n'était plus possible de passer deux semaines par mois sur des tirages NB pour offrir aux gens. Mais je l'ai fait pendant longtemps !

WHAT'S BEHIND THE MASK

RING : Tu parlais des surréalistes. A quels niveaux t'ont-ils influencé ? Ce n'est pas seulement au niveau du visuel je suppose...
REED : Non, c'est la démarche. En fait c'est une partie du surréalisme qui me plaît, tout ce qui est basé sur le rêve, l'inconscient. Je pense que la principale composante des images est d'essayer de traverser le conscient et de voir ce qu'il y a derrière le miroir. Je me situe entre les symbolistes et les surréalistes plutôt. Ce ne sont pas des références très neuves mais elles sont toujours d'actualité. En tout cas, c'est mon univers.



Je travaille beaucoup sur le rêve mais aussi sur la façon dont je peux rêver les gens. La dernière série, des portraits, s'appelle « Les Hauts-Clos ». Pour ce type de projet, je discute beaucoup avec les gens et j'attends de ressentir quelque chose d'eux. J'attends qu'une image prenne forme dans ma tête, à la fois fantasmée et plus vraie que leur apparence, parce qu'il y a à l'intérieur leur histoire, leurs doutes, leurs blessures et leurs projections inconscientes. C'est cela que j'essaie de capter et de rendre sur l'image après. Et évidemment avec un portrait normal, ce serait impossible. Ca c'est la base du symbolisme par exemple. En même temps il y a cet aspect surréel parce que ces figures peuvent devenir cauchemardesques. Cependant, elles sont pour moi tout à fait réelles et représentatives de ce qui se passe à l'intérieur des gens.

RING : C'est arriver à une réalité plus chargée de sens ?
REED : C'est arriver à une réalité où le sens est projeté. Il y a toujours du sens à n'importe quel moment mais il n'est pas exacerbé. En général les gens ne montrent qu'une surface d'eux-mêmes, un paraître. Le but de ces portraits est d'aller un peu plus loin ! Mais avant c'était plus dans l'optique surréaliste de collages, je partais un peu à la dérive sur une image, comme dans l'écriture automatique : ramener des éléments qui s'imbriquaient sans que j'essaie de contrôler ce qui se passait, jusqu'à ce que j'obtienne le résultat final. C'est l'aspect intéressant des logiciels : tu peux couper, revenir en arrière, remettre... La peinture est beaucoup plus contraignante [...]. Une fois que tu as fixé un truc sur la toile c'est compliqué de repartir sur autre chose. Alors qu'avec mes logiciels je reprends la version d'avant et je retravaille ma photo autrement, jusqu'à ce que je tombe sur un résultat satisfaisant. Mais des fois ça ne me convient jamais et je balance tout, comme pour une peinture !

MUTATIONS ET DETOURNEMENT

RING : On retrouve une influence de David Cronenberg dans tes photographies. Je pense par exemple à La Belle croix ou encore à TV Domination, qui fait beaucoup référence à Videodrome...
REED : Evidemment, c'est un de mes films préférés ! En réalité, ce n'est pas que j'apprécie  Videodrome  parce que c'est Videodrome mais à cause du sujet abordé dans le film. Le thème récurrent à toutes mes images pendant longtemps a été la mutation. Et donc je me sens très proche de Cronenberg parce qu'il ne parle quasiment que de ça depuis le début : les interactions entre les gênes, les interactions entre le corps et la machine, etc. Et d'ailleurs Photoshop lui-même est un outil de mutation : on permute les pixels, on les mélange [...].

Par contre je n'aime pas non plus la photo cyber. J'avais fait une exposition avec Yann Minh (3), qui travaille en numérique, et son univers est très science-fiction. Alors que moi je ne pense pas m'inscrire beaucoup dans la SF, plus dans la prospective... Le problème c'est que mon expo actuelle, étant une rétrospective,  mélange plusieurs types de travaux : il y a des images qui viennent du projet « Artclone », basé uniquement sur la mutation génétique, d'autres qui sont plus dans l'aspect surréaliste, tandis que la série « Les Haut-Clos » montre des portraits symboliques. La technique utilisée est toujours la même donc on trouve un rapport entre toutes ces images. Cependant, ce ne sont pas les mêmes séries et ce n'est pas la même pensée qui les animait.

RING : Quelle était ton idée à travers TV Domination ? Je la trouve étrange cette photo avec ses mises en abîme et le rideau en arrière-plan...
REED : À la base c'était une commande pour le magazine D-Mag, bien que je ne travaille pas spécialement pour des revues fetish ou sado-maso. À l'époque on avait des opportunités pour relooker ce magazine, en faire autre chose qu'un canard SM et l'ouvrir sur l'art [...]. Je connais la domina qui pose sur la photo et je la trouve vraiment intéressante dans sa thématique et son approche intellectuelle, c'est quelqu'un qui a vraiment pensé le truc et qui est lié à l'art contemporain. Pas la domina à deux francs, quoi [...]. Elle utilise beaucoup la technologie dans son travail et donc j'ai cherché à rendre compte de cela dans ma photo. [...] De plus, ça fait longtemps que je parle de la télévision. J'abordais déjà le sujet avec Norma Loy (4). Pour moi la télé représente vraiment l'instrument de contrôle par excellence et le parallèle avec la domination était évident. C'est un objet assez fascinant, cet oeil qui projette et qui absorbe dans un double mouvement...

RING : C'est bien utilisé dans cette photo dans le sens où il y a tellement d'écrans partout reproduisant la domina et...
REED : C'est une mise en abîme...

RING : Oui et finalement ça ne veut plus rien dire dans le sens où le spectateur se perd dans cette  saturation de télés.
REED : Tu as sûrement remarqué qu'il y a toujours, dans la mesure du possible, un effort de distanciation dans mes images, une perversion de trucs comme le SM par exemple. Il y a des termes qui sont assis et qui ont l'impression de ne vouloir dire qu'une chose. Or c'est intéressant de détourner un sens premier et commun. Les choses sont toujours plus complexes que cela ou ce ne sont que des icônes. J'aime beaucoup travailler sur l'icône car c'est une image qui semble résumer tout et qui en fait ne veut trop rien dire. Donc on peut s'amuser avec et la détourner. En ce sens, ma troisième influence est le situationnisme, qui est l'art du slogan et du détournement, la volonté de dire tout à fait autre chose à partir d'une base donnée. On retrouve ça un petit peu dans le cut-up aussi.

On ne peut pas séparer un mode d'expression d'un autre. Je suis plus influencé par des écrivains, des peintres, des plasticiens que par des photographes par exemple. A part Pierre Molinier, qui m'a vraiment marqué. Après, est-ce qu'on peut dire de Molinier qu'il est photographe ? Je le considère plus comme un développeur d'univers car il utilise la peinture et la photo assez indifféremment. L'inspiration me vient aussi en écoutant de la musique.

CET OBSCUR OBJET DU DESIR

RING : Et tes modèles ?
REED : Un modèle est déjà une rencontre et puis une personne est un univers à part entière... On n'arrive déjà pas à se connaître soi-même alors quelqu'un qui se trouve hors de ton esprit, c'est un puit sans fond. [...] On peut partir de n'importe quel sujet et développer énormément. Personnellement, je me suis limité au corps parce que c'est une géographie énorme et puis je trouve qu'il n'y a rien de plus beau (5). Il raconte énormément, même sans parler du regard : par la pose, la façon dont les membres se sont développés...

RING : Grâce au corps notamment (que ce soit dans la transformation corporelle, sexuelle) ou même à travers la mort, tu poses une thématique du passage. Qu'est-ce que tu cherches à exprimer à travers cela ?
REED : Il est très bien ce terme de passage : il dénote le fait qu'il y a une surface mais aussi autre chose derrière, c'est l'état intermédiaire pour passer de l'un à l'autre. On ne peut jamais être complètement dans l'inconscient mais on peut se situer dans le mouvement qui y mène. Je retrouve ça chez des réalisateurs que j'aime bien, qui sont toujours dans l'entre-deux : Lynch, Bunuel par exemple. Le peintre Gustave Moreau. Je pourrais en citer des centaines et des centaines... Mais particulièrement Max Ernst, il a vraiment quelque chose de prégnant, je crois que c'est ma plus grosse influence en peinture.

RING : Mais pourquoi travailler sur des corps mutilés ou plutôt que tu mutiles par la suite ?
REED : C'est ma propre histoire. J'ai vécu dans l'univers hospitalier toute mon enfance. Ma mère bossait dans les hôpitaux et je n'avais pas de baby-sitter donc je restais là-bas. Il y avait cette prégnance de la mort et en même temps le corps était toujours présent. C'est quelque chose d'assez érotique : l'érotisme est bien cette alliance de la vie et de la mort. Je pense que ça vient de là. Mais cela m'effraie particulièrement, je suis très phobique des mutilations, des maladies... Ca ne me fascine pas en tant que tel mais ça me pose problème. Je trouve donc un côté thérapeutique dans le fait d'en parler à travers mes photos, je l'évacue de cette façon.

Et c'est aussi pour bouger le corps, lui donner une autre résonance. Je ne pense pas que les premières parties soient des corps très humains, en réalité ce ne sont que des symboles d'humanité. S'ils sont blessés, ça ne signifie pas que le corps réel est blessé. Quand je représente sur la fin quelqu'un de lacéré, couturé, je veux rendre compte d'un état intérieur qui se dévoile à travers ces blessures, ces stigmates. Mais ce n'est pas pour représenter un corps handicapé. Si je voulais travailler sur ce sujet, je m'y prendrais d'une toute autre manière. Je m'attacherais à voir l'élément humain, pas le handicap. Or là c'est l'inverse : une greffe, une projection de l'esprit sur le corps qui fonctionne comme un réceptacle.

OUT OF THE HIDDEN CAGE

RING : Je trouve que tu as une approche assez réaliste de l'image dans le sens où malgré les collages, la peinture sur NB, tout le travail de construction en fait, le résultat obtenu est vraiment crédible.
REED : Oui mais ça c'est parce qu'il faut s'entendre sur le terme de « réalité ». A mes yeux, il n'y a rien qu'on puisse appeler réalité. Disons que c'est ce que l'on perçoit avec nos organes sensoriels mais ils sont très limités. Rien ne me dit que je perçois le monde de la même façon que toi [...].
Je ne suis pas abstrait mais au contraire très figuratif. Je présente un angle de la réalité. En fait je n'aime pas du tout l'abstraction. Des fois j'inclus des éléments abstraits mais c'est pour mettre en avant le côté ultra « réaliste » de mes images. J'essaie que l'on voit le moins possible tout ce que je peux ajouter sur le corps, les torsions ou les mélanges. Par exemple si quatre personnes sont imbriquées dans un seul corps, j'essaie de faire croire aux gens que tous ces membres ne représentent qu'un seul et même être [...].

RING : Ce qui est difficile c'est d'arriver à un niveau concluant de crédibilité, ça doit représenter un travail important, non ?
REED : Oui, voilà ce dont on a pas parlé : le travail. Parce que pour le coup, c'est très long. Je pense qu'il n'y a pas d'art sans effort. A mes yeux, il en faut pour que ce soit valable. Quand tu discutes avec des galeristes, tu t'aperçois qu'ils sont assaillis par des gens amenant leurs photos. N'importe qui peut le faire. C'est simple, tu appuies sur le bouton et tu en as une ! Mais l'appareil n'est qu'un outil. C'est tout de même un autre travail que d'essayer de représenter une image. Les seules dignes d'intérêt sont celles qui dévoilent autre chose qu'une apparence.

Propos recueillis par Aurore Gibert

La rétrospective de Reed 013, « Shiinn » (1995-2005), est exposée jusqu'au 12 mars à la Galerie Visuel (24, boulevard Beaumarchais, 75011 Paris, M° Bastille). Pour plus d'informations, consultez les liens suivants :
www.galerie-visuel.fr : présente un échantillon de ses photos.
http://www.galerie-visuel.fr/images/ddp_reed013_visuel.pdf : Liste de ses principales expositions, ainsi que livres, disques, vidéos et shows multimédia auxquels il a participé.
http://normaloy.free.fr/normaloystory.htm : Biographie de Norma Loy. Intéressant pour cerner un peu mieux le personnage et son univers musical.
Pour contacter Reed : internal.reed13@noos.fr

(1) : Fetish Visions, 2001 (Editions La Musardine/Opera Mundi).
(2) : Le collectif Alien Nation (soirées fetish + art/cultures parallèles), dont Reed fait partie depuis 1999.
(3) : Ecrivain de SF, artiste multimédia, artiste vidéo, réal. TV et infographiste.
(4) : Groupe français punk/cold wave fondé en 1980 dont Reed était le chanteur. Pour la petite histoire, c'est Alan Vega de Suicide, dont il est particulièrement fan, qui a trouvé le nom « Norma Loy ».
(5) : Une fascination qui lui fait travailler ses images quasiment au niveau du grain de la peau. C'est une des raisons pour lesquelles il peut passer d'une semaine à un mois environ sur la réalisation d'une seule photo.



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