Sur le RING

Raphaël Sorin : "Michel a compris qu'il fallait aller à l'essentiel"

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Raphaël Sorin - le 10/11/2010 - 4 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Après trois injustices consécutives, Michel Houellebecq décroche enfin le Graal pour son cinquième roman, 'La carte et le territoire', déjà vendu à 200000 exemplaires. Raphaël Sorin, son ancien éditeur, revient sur les rapports compliqués de l'écrivain avec l'Académie Goncourt.


 
« C'est peu de chose, en général, une vie humaine, ça peut se résumer à un nombre d'événements restreint. » ('La carte et le territoire', p. 229). Comme de décrocher le Prix Goncourt à bientôt 53 ans (7 voix contre 2 accordées à Virginie Despentes). Avec 'Les Particules élémentaires', en 1998, Michel Houellebecq a entamé une histoire contrariée avec les jurés de chez Drouant. Malgré les réticences de certains d'entre eux (notamment de Tahar Ben Jelloun), l'écrivain entre enfin pleinement dans l'histoire littéraire. Une récompense totalement justifiée selon son éditeur historique, Raphaël Sorin.

Quels sentiments éprouvez-vous à l'annonce du Goncourt ?

Je suis très heureux. C'est génial. On va dire qu'il le mérite amplement, mais c'est une bêtise. Ce n'est pas une question de mérite. J'ai toujours su depuis 'Les particules élémentaires' qu'il était un grand écrivain. Bravo à Michel. Chapeau à Teresa Cremisi, son éditrice. Et merci à Tahar Ben Jelloun qui, en jouant le méchant dans cette affaire (il n'aimait pas 'La Carte et le territoire', ndlr), a permis à Houellebecq d'être enfin couronné.

En un demi-siècle d'édition, vous avez eu des choix très variés. En quoi Houellebecq se distingue des autres auteurs que vous avez publiés ?

J'ai souvent donné dans le bizarre, le décalé. Ce qui m'amuse, c'est de passer de Jean-Louis Costes, représenté et proposé à l'époque par David Kersan, à Ovidie, de Pacadis à Ravalec, de Burroughs à Bukowski. J'aime la diversité. Houellebecq s'inscrit à sa façon dans cette « ligne ». Il a quand même quelque chose qui l'en distingue : une ambition, une manière irréductible de prendre son siècle à la gorge.

Votre première collaboration avec Michel Houellebecq ?

Je n'ai pas publié son premier roman, 'Extension du domaine de la lutte' (Ed. Maurice Nadeau). J'ai commencé avec 'Le Sens du combat', un très beau recueil de poèmes, qui a reçu le prix de Flore. Michel Houellebecq travaillait alors comme informaticien pour l'Assemblée nationale, un travail assez ennuyeux. J'ai obtenu de Charles-Henri Flammarion (alors directeur de la maison d'édition du même nom, ndlr) de le mensualiser pendant 15 mois. C'était un pari. Cela lui a permis d'écrire 'Les Particules élémentaires'. Il m'a rendu son manuscrit à temps. Je l'ai lu dans la nuit. Le lendemain, je suis arrivé dans le bureau de Flammarion en disant « nous tenons un chef d'œuvre ».

Sur le texte même, vous avez changé des choses ?

Non, ce n'était pas nécessaire. Il maîtrisait son travail. Je lui ai parfois conseillé d'y aller moins fort, quand il mettait quelqu'un en cause. Sur 'Les Particules élémentaires', il y avait une menace de procès, donc on a du changer le nom d'un camping. Sinon, je n'ai touché à rien.

Comment s'est passée la sortie des 'Particules élémentaires' ?

La critique était médusée, tétanisée devant ce livre. Les journalistes ne savaient pas quoi penser. Il a vitrifié la rentrée, on ne parlait que de lui. Là-dessus, premier vrai scandale : une campagne de dénigrement des membres de Perpendiculaire (revue littéraire à laquelle Michel Houellebecq était lié, NDLR). Ça a été important dans le développement de son image sulfureuse. Il a commencé à apparaître sur les listes de prix. Il s'est retrouvé dans l'avant-dernière liste du Goncourt qui a été finalement attribué à Paule Constant, un auteur qui sort de derrière les fagots. Je l'ai mal pris, Houellebecq aussi. J'étais convaincu, à tort, qu'il suffisait d'écrire un grand livre pour avoir le Goncourt !

On dit que les jurés féminins du Goncourt auraient mis leur véto…

Oui, il y avait un problème avec la supposée misogynie de Houellebecq, la crudité de certaines scènes.

'Plateforme', dont l'un des thèm es est le tourisme sexuel, sort en 2001…

Tout commence plutôt bien, fin août la critique est bonne. Mais il y a deux scuds qui arrivent. Le monde fait sa Une sur le tourisme sexuel en dénonçant Houellebecq de façon aberrante. On l'attaque sur la pédophilie alors qu'il n'y en a pas la moindre trace dans le bouquin. Rien. Deuxième attaque encore plus violente : ses propos sur l'islam. Il est retiré des listes du Goncourt. Le 11 septembre écrase tout, le livre est enterré.

Cela dit, les polémiques médiatiques, c'est bon pour les ventes, non ?

Non, ce qui est bon, c'est que les gens reconnaissent un grand livre.

En 2005, vous entrez chez Fayard pour y publier de 'La Possibilité d'une île'…

A nouveau, grosse bagarre médiatique. On se dit pourtant que cette fois, ça va passer. Houellebecq se retrouve finaliste du Goncourt. François Nourissier, un des jurés, perd une peu son self-control en disant partout qu'il va voter pour Houellebecq. C'est pire que maladroit. Et Weyerg ans, qui a enfin terminé son roman après 10 ans de silence, remporte le prix d'une voix. Houellebecq le rate donc pour la troisième fois !
 
Que pensez-vous de 'La Carte et le territoire', roman que vous n'avez pas édité ?

C'est réussi. J'ai apprécié son regard sur l'art contemporain. Houellebecq tape juste. La critique dans son ensemble, a été excellente. Qu'est-ce qu'on peut lui reprocher ?

La troisième partie du livre est plus faible...

Moi, elle m'amuse. Il faut la prendre pour une parodie de polar. Presque tous les polars, au fond, sont à la limite de la parodie. Il n'y a qu'à (re)lire James Hadley Chase.

Avec ce roman, on parle d'un Houe llebecq assagi, qui n'a pas voulu faire de vagues pour plaire aux jurés…

Je ne suis pas d'accord. Il a vieilli, il est différent. Il a compris qu'il fallait aller à l'essentiel. Il regarde la mort en face. Peu d'écrivains le font à ce point, c'est courageux et presque terrifiant.

Pourquoi attache-t-on autant d'importance aux prix en France ? On sait que les intrigues y sont parfois plus déterminantes que la qualité littéraire.

Il y a une part de légende qu'entretiennent les éditeurs pour faire croire qu'ils sont tout puissants. Certaines maisons ont besoin des prix pour boucler leur budget. Sinon, elles tirent la langue.

Pourquoi Houellebecq n'est-il pas au-dessus tout ça ? C'est un écrivain culte, il a les ventes, l'argent, la gloire…

Il ne s'en fiche pas et il a raison. Il y a eu des bons livres primés par le jury Goncourt. C'est un repère historique, une reconnaissance : Michel Houellebecq en a envie, comme tout écrivain.

Avec l'autorisation d'Evene.fr.






Toutes les réactions (4)

1. 10/11/2010 20:26 - chandler

chandlerMichel va-t-il entrer un jour chez les académiciens ?... Il est bien parti. Encore un effort !... Et on sablera le champagne en hurlant de joie. Michel main dans la main avec VGE !... Mais bon, on le sait, toute réussite est l'histoire d'un échec.

2. 10/11/2010 21:30 - Papydrone

PapydroneOui, bon, l'académie. René Girard est académicien et il n'est pas ce que l'on peut appeler un farceur... C'est une bonne nouvelle pour Michel Houellebecq, c'est lui qui voulait cette consécration. Ces livres seront lu par des personnes qui ne jurent que par ce genre d'évènement, et c'est ce qui peut arriver de mieux.
Un autre article mettaient en rapport les deux auteurs français majeurs de ce début de siècle. C'est comme s'il étaient les deux pôles de la littérature française, l'un est lu massivement et consacré par ses "pairs", tandis que l'autre entre presque dans une sorte de "clandestinité" du lectorat et est expulsé du cirque multimédiatique. On voit mal Dantec remporter le Goncourt, ou même tout autre prix... Et ce n'est pas près de s'arranger. Pourquoi ? Certainement pas du point de vue de la qualité littéraire. Alors quoi ?

3. 11/11/2010 08:17 - chandler

chandlerPapydrome : si Dantec n'a aucune chance d'être sélectionné, c'est peut-être à cause de son éditeur. Maurice est chez Albin Michel qui publie toutes sortes de choses infâmes, comme Marc Lévy, Werber.

4. 11/11/2010 09:01 - Joletaxi

JoletaxiLevy est chez Robert Laffont. Dantec fait des romans mixant policier/SF, c'est bien connu, c'est Goncourisable par les vieux croutons de Drouant. Sur le fond, les vrais lecteurs de Dantec savent qu'il est au niveau de MH, au minimum.

Ring 2012
Raphaël Sorin par Raphaël Sorin

Directeur littéraire des éditions Ring, critique littéraire. Ring Wall of fame.

Dernière réaction

Michel va-t-il entrer un jour chez les académiciens ?... Il est bien parti. Encore un effort !... Et on sablera le champagne en hurlant de joie. Michel main dans la main avec VGE !... Mais bon, on...

chandler10/11/2010 20:26 chandler
Tout sur
Articles les plus lus
  • Les excuses publiques de Causeur à David SerraLes excuses publiques de Causeur à David Serra

    Publié sur Causeur.fr le 11 décembre 2013, un an après le conflit entre l'auteur de Satellite Sisters et l'éditeur. Les éditions Ring annoncent à leur tour la fin du contentieux avec Maurice...

  • Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?

      On en a tous assez de prendre connaissance dans les médias déchaînés des énièmes rebondissements de l'affaire... qui semble ne jamais vouloir se terminer. De loin, du Zimbabwe par exemple,...

  • Droit de réponse aux désinformations de Maurice DantecDroit de réponse aux désinformations de Maurice Dantec

    [ Addenda du 11 décembre 2013 :Les excuses publiques du Magazine Causeur à David Serra : http://www.causeur.fr/nos-excuses-a-david-serra-et-aux-editions-ring,25362David Serra et les éditions Ring...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous La France orange mécanique