Quelques traces de rouge à lèvres…
SURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par Marc Besse - le 02/12/2010 - 3 réactions -
Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met à jour son interprétation inédite de « L’homme à la tête de chou » de Serge Gainsbourg. Petit tour d’horizon.

Ecoutez la double compilation : 
Il y a définitivement un avant et un après That’s all right Mama. Dans l’histoire de la musique bien sûr, mais surtout dans l’histoire d’Alain Bashung. Il aura croisé la chanson deux fois. La première à la fin des années 50, l’oreille collée au gros transistor Telefunken dans la Stub de la maison grand familiale à Wingersheim, Alsace. Quand sa grand-mère Else lui autorise à se brancher quelques heures sur les radios américaines installées dans les bases US en Allemagne. « Pour la première fois, j’entendais quelque chose qui me parlait. Cette musique s’adressait à moi. Et j’en étais encore plus persuadé que personne dans ma famille ne supportait le rock. J’avais trouvé enfin quelque chose qui puisse nourrir mes rêves, qui me permette de tromper l’ennui. » confiait souvent Alain en évoquant cette époque. La chanson d’Elvis Presley, suivie de ses petites cousines pionnières (celles des Buddy Holly, Eddie Cochran, Jerry Lee Lewis, Johnny Cash, Roy Orbison, etc …) sont ses plus fidèles amies durant ces dernières années d’enfance vécues au milieu des champs de houblon. Un petit coin de fantasmagorie, une fenêtre sur un autre monde. Il a à peine dix ans et porte la raie sur le côté. Adolescent, en 1961 - alors qu’il a retrouvé domicile chez ses parents à Boulogne Billancourt et qu’il vient d’obtenir son certificat d’études - il reviendra dans le village de son enfance pendant les vacances d’été, avec une banane soigneusement gominée sur le crâne et une guitare électrique à la main.
Trente ans plus tard, Alain a de nouveau rendez-vous avec That’s all right Mama. Quand il débarque à l’aéroport de Memphis en Août 1989, il a eu tout le voyage pour réaliser qu’il va vivre un rêve de gosse : le magazine Glamour l’amène ici pour vivre une expérience unique au Studio Sun, fouler le parquet de la légende en enregistrant un morceau dans ce petit local où Elvis a couché sa première chanson. « J’étais un peu intimidé et surpris aussi. C’est un tout petit endroit, qui ressemble à un bar belge. En arrivant, tu te demandes comment Elvis ou Carl Perkins ont pu enregistrer les plus grands disques de rock’n’roll là dedans. Et puis, tout ça s’estompe assez vite. Maintenant, n’importe qui peut enregistrer sa chanson à Sun et repartir avec sa cassette comme on repart avec une carte postale. J’ai fait trois prises et je suis ressorti avec mon That’s all right Mama entre les mains, comme un touriste. » That’s all right Mama va une fois de plus changer sa vie. Le petit bout de chanson qu’il a ramené de son premier voyage a réorienté toute la direction artistique de son prochain disque « Osez Joséphine » ; et le 7 juillet 1991, Alain s’envole de nouveau pour Memphis. Il va y rencontrer ses musiciens, Sonny Landreth, Bernie Leadon, Jimmy King, Ken Blevins, Ron Leavy dans la gigantesque pièce de l’Ardent Studio pour y construire en quinze jours, les fondements de son album. A 44 ans, il revient à la case départ, aux racines du rock, au blues… Ce blues qu’il a tellement admiré avec son regard d’européen et qui lui est donné aujourd’hui de travailler comme une matière au cœur du creuset des pionniers : une deuxième naissance artistique.
Pour faire connaissance avec ces nouveaux partenaires, Alain envisage une première journée consacrée aux reprises qu’il aimerait voir figurer sur Joséphine. Les « covers » en studio, il ne les a pas pratiquées depuis six ans et son interprétation du Hey Joe d’Hendrix… façon frenchy. Le lundi, il propose un petit galop sur We’ll all right de Buddy Holly et She belongs to me de Bob Dylan… Une vieille obsession. Puis, il les invite sur son propre terrain à s’emparer d’un titre en français. Les américains connaissent Edith Piaf… de nom seulement. Ils mettront une après midi entière à apprivoiser la montée en puissance rythmique du morceau et transcrire en blues le carrousel fou des Amants d’un Jour. Dans sa cabine, où il disparaît derrière la fumée de ses cigarettes, Alain chante dans un Neumann U 47, LE micro dans lequel Presley a enroulé Mystery Train… Il aurait bien fait avec eux une petite excursion country en secouant le Blue Eyes Crying in the Rain de Willie Nelson, mais le mood blues du moment l’a fait reculer. C’est finalement à Bruxelles avec trois musiciens connus des couloirs de ICP studios (le pedal steel Kevin Mulligan et les bassistes Nicolas Frisman, Barry McNeese) qu’il va la rouler dans sa gorge le 12 septembre de la même année. Plaisir rallongé, dans la foulée, en deux prises et avec les mêmes comparses, quand il va chaperonner Night In White Satin des Moody Blues.
« C’est extra, un Moody Blues qui chante dans la nuit… » disait Léo Ferré en 1969. Ferré, Bashung a toujours eu du mal à l’apprivoiser. En 1966, à ses tous débuts, il s’était bien essayé à une reprise du Temps des Tangos. Le résultat, catastrophique, l’avait dissuadé de retoucher au répertoire du bonhomme. Il a du attendre 1994 et les sessions chaotiques de « Chatterton » pour se réconcilier avec le vieil anarchiste. Au repos forcé entre deux sessions d’enregistrement de son disque bleu, il s’était envoyé l’intégrale de Ferré dans sa chambre et avait mesuré toute son immensité. Mais, de là à oser une reprise…. Pour Alain, s’approprier une chanson de Léo, c’était comme entrer dans un concept, se plier à une terrible exigence artistique : un de ses travaux d’Hercule qui vous fait raisonnablement renoncer. Et puis Léo est mort. Alors, avec le temps, Bashung a cédé à la tentation, entouré du groupe les Hurleurs pour une vraie acrobatie en chanté-parlé, dans la pure continuité de « L’imprudence ». « Il fallait échapper au poids de la chanson. Avec le temps est tellement établie dans la mémoire collective qu’une reprise littérale de cette chanson n’avait pas la moindre chance d’exister. La seule solution était de risquer le décalage total : transporter l’orchestration et la métrique du texte dans un univers totalement exotique. Je l’ai chantée comme un type en retraite sous les tropiques, coupé du monde, assommé au rhum… qui essaie de résumer sa vie et de nous expliquer pourquoi il en est arrivé là. Je voulais la chanter de façon détachée, et l’orchestration devait porte en elle cette chaleur écrasante, cette moiteur pour traduire la lourdeur du propos. » expliquait Alain quand on le taraudait sur cette reprise.
Sa facilité à transcender instinctivement des reprises anglo-saxonnes tranchait avec son malaxage de neurones, jusqu’à la torture, dès qu’il lui fallait s’attaquer au répertoire français. Comme s’il était intimidé par les versions originales, comme si le poids du texte en langue maternelle et la surenchère de sens poétique donné par l’histoire à ces pièces le terrorisaient. « Prolonger les belles chansons n’est pas aussi simple, on prend toujours le risque d’être accusé de sacrilège. » répétait-il à l’envi. Alors, il prenait chaque reprise comme un défi artistique, s’obligeait à la téléporter dans une autre contrée musicale, pour lui donner une nouvelle vie, loin de son corset orchestral d’origine. Alors seulement, il parvenait à en décontracter les mots pour délivrer les strophes dans une nouvelle prosodie plus américaine… Evidemment. Céline de Hughes Aufray, Bruxelles de Dick Annegarn, Les Mots Bleus de Christophe, Le Sud de Nino Ferrer, puis Suzanne de Leonard Cohen (dans sa mouture française signée Graeme Allwright) et Il voyage en solitaire de Gérard Manset, ont ainsi pris le large dans son chant bleu. Même Jacques Brel qu’il a toujours jugé « impossible à reprendre » a fini par trouver un petit coin d’aménité le temps d’un Tango Funèbre. « Sa seule chanson gaie…» en riait Alain.
Finalement, il n’y aura que Georges Brassens et Charles Trenet qu’il n’ait jamais réussi à domestiquer. Pour des raisons différentes. Et encore, Trenet, Alain s’en est approché ; mais pas seul : avec Françoise Hardy, dans un duo dans la tradition des chansons légendaires à deux voix, un dialogue susurré dans les alcôves de l’âge mûr : Que reste-il de nos amours ? Serge Gainsbourg avait lui aussi failli lui échapper. Pas facile d’entrer dans les chaussons de la tête de chou, ni d’enfiler le costume de celui avec qui on a partagé le quotidien, le temps d’un album, « Play Blessures » qui irradie le rock made in France depuis si longtemps. Endosser le répertoire de Gainsbourg, équivalait pour Bashung à l’hommage ultime, comme un dernier salut militaire au grand frère spirituel. Il avait essayé une première fois à Memphis de frictionner Serge avec la country, mais les ricains n’étaient pas parvenus à transformer Un violon, un jambon en un de ces folk terreux qui brûle le gosier comme un vieux Johnny Cash. Depuis il n’avait plus rien tenté. Il fallait que l’idée vienne de l’extérieur. En 2007, la proposition de Jean-Claude Gallotta est venue à point nommé : reformuler « L ‘homme à la tête de chou » et le revisiter en toute liberté en l’imaginant comme une bande originale de ballet. Arrivé au bout de sa route, serein et droit dans ses bottes, Alain Bashung n’a pas pu en voir le résultat final. Pas depuis cette Terre en tout cas. Marc Besse
Toutes les réactions (3)
1. 03/12/2010 00:22 - Gaël
Las! Quand j'entend la reprise de "l'homme a tête de chou", je me dis que c'est l'album en son INTEGRALITE qu'il aurait du pouvoir enregistrer.
2. 03/12/2010 20:35 - Sandro
"Roy Orbinson singing for the lonely" disait le Boss dans "Thunder Road".
Pour Alain,
"Screen door slams
Mary's dress waves
Like a vision she dances across the poarch as the radio plays..."
c'était Josephine sur le parking du camion bâché de Manset...
Ouais, Marc, l'Amérique...Celle qui ne l'a jamais regardé.
" C'est peut étre cela qu'on cherche toute sa vie après tout. Le plus grand chagrin posssible avant de crever".( Céline)
Sandro
3. 05/12/2010 17:29 - pschitt
@ Gaël
c'est chose déjà faite puisque Bashung a entrepris ce travail pour le chorégraphe Jean Claude Galotta pour son spectacle "L'Homme à la Tête de chou". Très bon spectacle de danse au demeurant que j'ai eu le chance de voir en mai dernier à Toulouse. Gallotta disait d'ailleurs qu'il militait pour que la BO du spectacle, entièrement recomposée par Bashung à partir de l'oeuvre de Gainsbourg, sorte en disque. C'est actuellement et malheureusement difficile en ce moment pour, semble t'il, des raisons contractuelles...
Wait and see.
En tout cas le spectacle vaut le coup d'oeil rien que pour la BO...
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par Marc Besse
Écrivain, journaliste aux Inrockuptibles. Ring WallofFamer.
Dernière réaction Las! Quand j'entend la reprise de "l'homme a tête de chou", je me dis que c'est l'album en son INTEGRALITE qu'il aurait du pouvoir enregistrer.  03/12/2010 00:22 Gaël
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