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Qu’est-ce que le "communautarisme" ?

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Pierre-André Taguieff - le 08/03/2012 - 12 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

L’actuel débat médiatique autour du « communautarisme » m’a incité à relire les pages que j’ai consacrées à la question dans mon livre paru en 2005 : La République enlisée. Pluralisme, « communautarisme » et citoyenneté. Il s’agit bien d’une « question » au sens fort du terme, une question épineuse, qui mérite d’être prise au sérieux. Or, dans les mains des « terribles simplificateurs », cette question difficile est devenue un terme indistinct fonctionnant comme un slogan répulsif. Le consensus anti-communautariste suspect aujourd’hui observable, ainsi que les usages politiques grossièrement démagogiques de la dénonciation d’un « communautarisme » aux frontières floues, m’ont conduit à fabriquer, à partir d’extraits de "La République enlisée",  un article de synthèse sur la question (1). Je pense ainsi contribuer à clarifier l’objet même du débat, en me risquant à définir une notion obscurcie par les dialogues de sourds et les usages démagogiques.



Le terme « communautarisme » est utilisé, surtout en langue française (depuis les années 1980),  pour  désigner  avec une intention critique toute forme d’ethnocentrisme ou de sociocentrisme, toute autocentration de groupe, impliquant une autovalorisation et une tendance à la fermeture sur soi, dans un contexte culturel dit « postmoderne » où l’« ouverture », et plus particulièrement  l’« ouverture à l’autre »,  est fortement valorisée - ce qui redéfinit l’orientation « cosmopolite ». Le nouveau cosmopolitisme culturel illustre un universalisme faible, d’orientation hédoniste : l’universel auquel il renvoie ne transcende pas les différences, il réside dans les différences ; il n’impose rien, il n’oblige à rien, sinon à respecter les normes du bien-être.  Cet universel « sympa » est sans passé ni futur, sans mémoire ni espoir : il s’inscrit dans le présent perpétuel de la « société de satisfaction immédiate », où les consommateurs de morale « sans obligation ni sanction » sont les mêmes qui font leur marché ou leur jogging. Point de devoir contraignant ni d’impératif catégorique, mais une chaude recommandation : « être soi-même » et « bien communiquer » (donc « être à l’écoute de l’autre »), bref, « être bien dans sa tête, dans son corps, dans sa culture, dans sa communauté ». Ou encore : savoir jouir de soi comme d’autrui. L’opposition symbolique structurante est ici « fermé/ouvert », qui recouvre une différence de valeur (« mauvais/bon »). La valeur des valeurs, c’est « l’ouverture ». L’accusation de « communautarisme » est disqualifiante dans le champ des croyances et des valeurs dites « postmatérialistes (2)» (qu’on peut aussi qualifier d’« individualistes » ou de « libérales-libertaires ») : tolérance, ouverture, liberté d’expression, flexibilité, métissage, etc. Le « communautariste » épinglé dans l’espace public est suspecté de défendre des valeurs « archaïques », prémodernes ou antimodernes. Il est porteur d’une coupable « rigidité », alors qu’il importe d’être « ouvert au changement », de savoir s’adapter, de se montrer malléable. 

      Blâme du « communautarisme »,  éloge des « communautés » : ce singulier contraste est à l’image des paradoxes qu’on rencontre dès lors qu’on tente de voir plus clair dans le tunnel des idées reçues sur la question. Il se reproduit sur plusieurs registres : blâme du « culturalisme » érigeant les « cultures » en substances inaltérables ou en entités intouchables (ce qui en fait des objets sacrés), mais célébration des « cultures » considérées dans leur diversité censée incarner comme telle une valeur ; dénonciation du « différentialisme » fondé sur l’absolutisation ou la réification de la différence (ou des différences), mais éloge de la différence (ou des différences) en tant que valeur intrinsèque.  Si le mot « communauté » est défini dans tous les dictionnaires de langue (autour d’un noyau dur : une collectivité sociale supposée réellement existante dotée d’une unité et d’une identité), il convient de souligner une nouvelle fois que le mot « communautarisme » ne faisait toujours pas l’objet d’un article dans la nouvelle édition (2002) du Petit Robert (on trouvera une entrée « Communautarisme » dans l’édition 2007 du Petit Larousse illustré).  Indice de prudence ou symptôme d’un malaise ? Ce mot en « isme » était pourtant alors d’usage courant depuis deux décennies. Il faut considérer de près la catégorie de « communauté » lorsqu’elle recouvre celle de groupe ethnique, et, partant, fait surgir les mêmes questions épineuses que cette dernière.  Mais il faut commencer par dessiner brièvement le contexte international, dont l’interprétation fait surgir nombre de paradoxes.

I.  Communautarisme et mondialisation chaotique

      « Communautarisme » : dans le discours politique ordinaire, en France, cette étiquette en « isme » s’est récemment imposée contre ses rivales (« identitarisme », « ethnisme » ou « ethnicisme » par exemple). Ce qu’il importe cependant d’oser regarder en face, c’est le double fait que le monde brûle et que les principaux incendiaires sont des leaders parlant au nom de « communautés ethniques » ou « culturelles » (linguistiques, religieuses, etc.), mutuellement exclusives, dont les mobilisations sont centrées sur leurs auto-affirmations respectives saisies par la rivalité mimétique. L’interprétation globalisante vient à l’esprit de nombre de sociologues et de politologues : une « tribalisation du monde » serait en cours, elle constituerait même l’horizon du devenir planétaire du genre humain. Mais cette détermination de la marche politico-culturelle de l’humanité se heurte aussitôt à la thèse de l’« individualisation du monde », soutenue par d’éminents spécialistes de l’analyse des relations internationales. Pour les herméneutes optimistes qui voient tout en rose, les « progrès » de l’individualisme sont attestés notamment par l’extension planétaire du processus d’attribution aux individus de certains droits, processus d’universalisation effective du principe d’égalité : avec l’individualisation s’affirmeraient toujours plus fortement les droits de l’homme. Le dilemme ne cesse de renaître dans le champ des débats et des controverses : tribalisation croissante ou individualisation montante ? La question peut être retraduite sans perte d’information par cette autre : communautarisation ou « atomisation » individualiste ? Si l’on consent à descendre du ciel des concepts où ces derniers s’affrontent en une « guerre des dieux », on observe que la communautarisation va de pair avec l’individualisation, ou encore, pour les herméneutes pessimistes, que la pulvérisation individualiste du lien social n’est nullement exclusive d’une vaste processus d’uniformisation culturelle du monde humain, violence symbolique qui provoque à son tour des réactions tribales ou communautaires plus ou moins violentes. Ces réactions ne sont pas pour autant créées ex nihilo, elles ne doivent pas être conçues comme « secondaires » par rapport à leurs causes qui seraient « premières » ou « originaires ». Ce sont là des réactions circulaires dont l’effet global est toujours négatif. Dans le cadre des conflits de valeurs et de normes qu’on a de bonnes raisons de considérer comme caractéristiques de la modernité, la prépondérance de l’individualisme égalitaire, loin de pacifier le champ politico-culturel par homogénéisation et réconciliation, provoque d'infinies réactions identitaires et anti-égalitaires.  Tel est le paradoxe : la globalisation, qui unifie communicationnellement l’espèce humaine, l’individualise et la (re)communautarise en même temps. La temporalité linéaire et relativement prévisible de la vision du « Progrès dans l’Histoire » subit une nouvelle éclipse, l’histoire redevient un récit dont la signification s’efface et dont la direction se recouvre d’obscurité. L’ordre de succession des événements perd sa double présomption d’intelligibilité et de nécessité, l’imaginaire de l’avenir n’est plus porté par la confiance et l’espérance (3).  Voilà qui semble donner raison, une fois de plus, au visionnaire qui prendrait à la lettre la proposition  célèbre de Shakespeare à la fin de Macbeth : « C’est une histoire que conte un idiot, une histoire pleine de bruit et de fureur, mais vide de signification. »

II. L’identité communautaire comme construction mythique


      Posons qu’un groupe ethnique est un ensemble d’individus qui se perçoivent  ou sont perçus comme formant un groupe humain distinct, doté d’une identité collective fondée sur une auto-identification impliquant la croyance à une origine et à une culture (langue, religion, mœurs) communes.  L’identité ethnique, présupposée plutôt  que clairement définissable,   est censée désigner ce qui serait partagé  par tous les membres du groupe. Supposée homogène, une et unique, permanente et stable,  l’identité ethnique  est marquée par un nom propre, un ethnonyme. Pour ceux qui croient possible une approche objectiviste de l’ethnicité, les membres d’un groupe ethnique sont supposés partager un certain nombre de caractéristiques culturelles permettant de les reconnaître et,  corrélativement,  de les différencier des membres de n’importe quel autre groupe.  Les définitions réalistes de l’ethnicité paraissent cependant naïves, et tendent à négliger la dimension fictive, voire mythique,  de toute identication ethnique. Le mythe fondateur de tout groupe ethnique est le mythe d’un ancêtre commun, interprété d’une façon non racialiste (non pas en termes de « communauté de sang », mais en termes de croyances et de manières d’être particulières).  Le fondement de l’ethnicité ou de l’identité ethnique est donc avant tout d’ordre psychosocial : le sentiment d’une commune origine et d’une commune appartenance.  Reconnu comme tel, ce sentiment est censé donner une assise à l’estime de soi des membres du groupe, dont l’auto-affirmation identitaire est reconnue comme légitime. C’est sur ce sentiment que se fondent diverses revendications, dont la première est la reconnaissance étatique et si possible internationale. On peut qualifier de « communautariste » ce type de revendication. Le groupe ethnique,  en agitant divers symboles identitaires, s’affirme souvent en s’opposant  (à un État national qui ne lui reconnaît nulle légitimité), et en exigeant le respect de ses droits culturels particuliers. La catégorie de  groupe ethnique se confond alors avec celle de minorité culturelle.  Lorsque l’identité ethnique  est politiquement mobilisée,  et exploitée symboliquement par un groupe dominant, elle peut nourrir et justifier l’exigence d’une « purification » ethnique de la population, impliquant l’expulsion ou l’extermination de tous les membres de groupes ethniques autres que le groupe dominant.

Définitions


           La dénonciation instrumentale du « communautarisme » pourrait être abandonnée dans le stock des postures politiciennes disponibles, en tant que dénonciation convenue et convenable, n’engageant à rien, fondée sur une notion confuse. On peut néanmoins, en ordonnant les connotations du terme, distinguer quatre définitions possibles, qu’il s’agit de construire, de la notion floue de « communautarisme ».
1° Mode d’auto-organisation  d’un groupe social, fondé sur une « parenté ethnique » plus ou moins fictive (mais objet de croyance), dans une perspective ethnocentrique plus ou moins idéologisée, sur le modèle « nous versus les autres » (« nous » : les meilleurs des humains, les plus humains d’entre les humains). « Communautarisme » devient synonyme de « tribalisme ».
2° Vision essentialiste des groupes humains, chacun étant doté d’une identité essentielle dont on suppose qu’elle est partagée par tous ses membres ou représentants. L’individu est réduit à n’être qu’un représentant plus ou moins typique de ce qu’on imagine être le groupe dans sa nature abstraite ou son essence. L’imaginaire « communautariste » partage cette vision essentialiste avec la pensée raciste ou l’idéologie nationaliste. La réinvention de la différence favorisée par la globalisation, qui engendre ces réactions ou ces résistances particularistes, est au principe de l’illusion identitaire (4). Ce processus paradoxal peut s’analyser  comme l’expression de la dialectique négative du McWorld et du Jihad, dont le modèle a été élaboré par Benjamin Barber (5).
3° Politique en faveur des identités de groupe, culturelles ou ethniques, fondée sur la reconnaissance de la valeur intrinsèque et du caractère irréductiblement multiple de ces identités  au sein d’une même société, toutes étant supposées également dignes de respect, donc jugées libres de s’affirmer dans l’espace social (mais non pas, à strictement parler, dans l’espace public, qui suppose l’existence d’un champ d’interactions transcendant les « communautés »). Telle est la vision angélique du « multiculturalisme », celle qu’en donnent ses partisans déclarés, souvent engagés dans l’action antiraciste. Nombreux sont les sociologues ou les politologues antiracistes qui n’hésitent pas à présenter le « rejet de la société multiculturelle » ou la « résistance à la société pluriethnique » comme l’un des principaux critères du racisme contemporain. Comme si le racisme, après avoir longtemps été un anti-égalitarisme, était devenu un anti-multiculturalisme, c’est-à-dire une forme de différentialisme.
4° Mais le « communautarisme » peut aussi désigner l’usage politique d’un mythe identitaire fondé sur l’absolutisation d’une identité collective. Un usage politique qui peut se continuer par des moyens guerriers : les « guerres ethniques » peuvent s’observer partout dans le monde (6), et, sur le vieux continent, constituent l’envers sombre de la construction de l’Europe, l’une des principales figures prises par l’utopie progressiste depuis la fin du XXe siècle. Le mythe identitaire peut tout autant se manifester par une politique fondée sur le « droit à la différence » suivi dans toutes ses implications et radicalisé en obligation, pour chaque individu, de maintenir avant tout « sa différence », c’est-à-dire l’appartenance de groupe qu’il privilégie (disons, une « nature », un donné naturel érigé en essence,  ou une « culture » d’origine, religieuse le plus souvent,  naturalisée). En ce sens, le « communautarisme » apparaît comme une forme de néo-racisme cuturel et différentialiste. La plupart des pathologies de l’identité s’y rapportent : revendications exacerbées de reconnaissance, demandes abusives d’avantages particuliers, pensée essentialiste, attitudes exclusivistes, conduites agressives dictées par le ressentiment.
      Si le sens 3 correspond à la vision positive du multiculturalisme normatif, telle que ses théoriciens la présentent (selon diverses versions), le sens 4 fait écho aux représentations négatives du multiculturalisme que diffusent les ennemis de ce dernier. La question est de savoir si l’on peut sortir du face-à-face philosophiquement stérile installé par cette opposition qui structure les débats idéologico-médiatiques contemporains. 

III. Différences et multicommunautarisme


           Pour les partisans de la théorie normative de la démocratie, le terme de « communautarisme », si l’on neutralise sa forte charge polémique, apparaît comme un synonyme bancal de « multicommunautarisme » (désignation mieux formée que « multiculturalisme »), désignant les doctrines politiques de la société multiculturelle ou pluriethnique (« ethnopluralisme »), et impliquant une conception de la société désirable comme un ensemble de « communautés » ou de « minorités »  juxtaposées (sans oublier l’inévitable « majorité » censée imposer subrepticement ses valeurs comme valeurs dominantes), chacune vivant selon ses valeurs et ses normes propres, au nom d’une conception de la tolérance fondée sur le relativisme culturel radical. Mais la tolérance exigée va au-delà de la simple non interdiction, qui revient à reléguer l’expression des identités dans la sphère privée : elle tend à se confondre avec une revendication de reconnaissance positive dans l’espace public. Tolérer ne signifie pas ici supporter ce qui est jugé difficilement supportable, mais respecter inconditionnellement les manières d’être et de penser d’un groupe, en évitant de dévaloriser son auto-représentation et d’affecter l’estime de soi de ses membres. C’est pourquoi le recours au langage « politiquement correct » dérive nécessairement de la politique de la reconnaissance : l’impératif non discutable est qu’il faut éviter de porter atteinte à l’image ou à la dignité de tout groupe social « minoritaire ». Dans cette perspective, le modèle de l’assimilation est récusé en ce qu’il ferait violence aux spécificités ou aux particularismes jugés intrinsèquement et également respectables. Il s’agit, selon la version minimaliste du multiculturalisme normatif, de réaliser le « projet de vivre ensemble avec nos différences (7) ». Mais l’on doit aussitôt relever que certains théoriciens de la laïcité présentent celle-ci comme le meilleur moyen d’assurer la coexistence des différences. Laïcité et multiculturalisme partagent cette présupposition différentialiste, que résume le cliché récurrent du discours antiraciste : « Vivre ensemble avec nos différences  ». Entre la vision multiculturaliste et son ennemi, il y a donc une zone d’ambiguïté, dans laquelle se forment divers malentendus. L’antiracisme, sur la base de la présupposition différentialiste,  peut en effet s’orienter soit vers le pôle laïque, soit vers le pôle multiculturaliste (éventuellement rebaptisé « nouvelle laïcité » ou « laïcité plurielle »).
         Les communautés-minorités reconnues ne se limitent pas à celles qui se définissent par des caractéristiques ethniques ou culturelles (religieuses, linguistiques, etc.) : le transfert du modèle permet d’ériger en « minorités » dotées respectivement  de droits spécifiques diverses catégories sociales (les « femmes », les « homosexuels », etc.), préalablement essentialisées. La vision communautariste ou multicommunautariste, espèce d’ontologie politique de la diversité (jugée bonne en elle-même),  s’oppose expressément  à la conception universaliste de la citoyenneté nationale, qui, notamment dans la tradition républicaine à la française,  implique une appréciation positive des processus d’assimilation. Le multicommunautarisme s’oppose tout autant à l’idéal du « melting-pot » : dans le système de valeurs présupposé par le différentialisme multicommunautariste, le brassage ou la fusion incarne l’anti-valeur par excellence. L’impératif de maintenir la distance sociale ou de préserver la pureté de l’identité culturelle exclut l’assimilation à la française comme le « melting-pot » à l’américaine (idéal politico-culturel plutôt que réalité sociologique). La communauté des citoyens formant la nation disparaît au profit d’un ensemble de consommateurs de produits ou de signes identitaires (transnationaux ou infranationaux) ou de membres de communautés ethniques. L’identité civique disparaît dans le creuset de l’identité ethnique mêlée à l’identité consumériste. Les interactions du marché et des identités culturelles, débouchant sur l’offre de produits ou de publicités ciblés, ont pour résultat un renforcement des stéréotypes raciaux et ethniques. Dans la « démocratie des identités » célébrée par les idéologues du multiculturalisme, il n’y a plus de solidarité nationale, il n’y a que des solidarités ethniques en concurrence ouverte ou en conflit. Les conflits sociaux sont transformés en conflits ethniques, ou, pour le moins, font l’objet d’une imprégnation ethnique. L’espace social postnational est ainsi ethnicisé, voire racialisé, et ce, le plus souvent, au nom de l’antiracisme.  Il y a donc de bonnes raisons de dénoncer le « communautarisme », en ce que celui-ci impose aux individus de se ranger sous des étiquettes. Penser communauriste, c’est penser selon des stéréotypes, c’est ne percevoir que des ethnotypes. C’est donc contribuer à un durcissement des identités collectives, mises en opposition et en concurrence. D’où le soupçon, qui ne cesse de renaître depuis le lancement des politiques multiculturalistes ou « pluriculturelles », que celles-ci ne seraient que des politiques de ghettoïsation, voire d’apartheid, idéologiquement camouflées (8). Ce qui ne doit pas nous faire oublier le fait que nombre de leurs défenseurs, aux États-Unis notamment, les justifient en tant que moyens privilégiés d’intégration des groupes minoritaires (9). La ghettoïsation relèverait dès lors de l’effet pervers.
          Un argument connexe est avancé par le politologue Ernesto Laclau, prenant l’exemple de l’auto-enfermement de certaines catégories d’immigrés, en Europe occidentale, dans la pureté de leurs identités différentielles respectives :
         « La logique de l’apartheid n’est pas l’apanage des seuls groupes dominants. (…) Elle peut infiltrer l’identité des opprimés. À leur limite extrême, là où l’on touche à la différence à l’état pur, le discours de l’oppresseur devient indiscernable de celui de l’opprimé. La raison (…) [en est que] si l’opprimé est défini par sa différence d’avec l’oppresseur, cette différence devient une composante essentielle de l’identité de l’opprimé. Mais, dans ce cas, ce dernier ne peut pas affirmer son identité sans affirmer en même temps celle de l’oppresseur (10). »
          Dans sa thèse de doctorat, Différence et répétition, Gilles Deleuze avait lucidement mis en évidence les dangers liés à la célébration irénique des pures différences par de « belles âmes » :
        « Il y a bien des dangers à invoquer des différences pures, libérées de l’identique, devenues indépendantes du négatif. Le plus grand danger est de tomber dans les représentations de la belle-âme : rien que des différences, conciliables et fédérables, loin des luttes sanglantes. La belle-âme dit : nous sommes différents, mais non pas opposés (11)…»
      Différents, mais non pas opposés, affirment certains pour garder espoir ; différents, mais non pas inégaux, lancent certains autres pour se rassurer ; d’autres encore, ethnicistes et multiculturalistes radicaux, croient pouvoir énoncer normativement : différents, donc séparés, et se reconnaissant comme tels. Les partisans de telle ou telle forme d’apartheid peuvent conclure, en reprenant à leur compte le slogan des racistes étatsuniens : « égaux, mais séparés ». Bref, « la différence dans l’égalité ». Mais, dans le champ sloganique ainsi ouvert, l’on rencontre aussi le slogan antiraciste du type « L’égalité dans la différence (12)».

IV. Multiculturalisme et principes républicains


      On a pu assister en France, dans les années 1980 et 1990, à la conversion d’une partie de l’intelligentsia – des intellectuels de gauche – au modèle de la société multicommunautaire ou multicommunautariste, dite souvent société multiculturelle ou pluriethnique, et parfois multiraciale.  À considérer le discours de ses partisans et célébrateurs, le modèle multicommunautariste est défendu à la fois comme méthode de lutte antiraciste et comme formule de remplacement de l’État-nation à la française, jugé désuet, « archaïque » ou inadapté aux conditions de la globalisation des échanges, censée ouvrir l’âge du postnational et de l’existence trans-frontières du nouvel humain planétaire, « mobile » et « métissé ». Il importe de pointer le nœud du multicommunautarisme et du postnationisme, en ce qu’il assure la cohérence d’une nouvelle vision irénique de l’Histoire : l’avènement des sociétés multiculturelles et/ou pluriethniques est perçu comme la bonne nouvelle de l’époque qui vient, à l’heure dite de la « transition vers » le postnational.  Cette conversion à l’utopie de la « mondialisation heureuse » d’une fraction importante de l’élite politico-intellectuelle, au nom du « pluralisme » ou de la « tolérance » et des « idées progressistes », requiert un examen critique, qui paraît d’autant plus urgent que ladite conversion constitue l’un des indices de l’américanisation ou, plus exactement, de l’anglo-saxonisation culturelle de l’Europe, processus néo-colonial non reconnu comme tel du fait que lesdites élites, ayant abandonné l’exigence de la lucidité critique et soumises au terrorisme intellectuel pesant sur tout attachement national,  se sont massivement ralliées aux valeurs et aux normes de la mondialisation « plurielle », serait-ce à travers un européisme de bon ton. Ce qui est ainsi importé en Europe par les élites « progressistes », en dépit de leur antiaméricanisme rabique, c’est l’une des dimensions les plus contestables de la civilisation américaine mondialisée, soit le plus efficace moyen de provoquer la désintégration conflictuelle des communautés politiques.

      Il importe, dans ces conditions, de définir un point de vue à la fois ferme et nuancé sur la question du multiculturalisme ou du pluriethnisme, pour autant que celui-ci constitue l’une des possibles pratiques politiques de la stratégie séparatiste suivie par les minorités militantes se référant à leurs respectives identités ethniques ou ethno-religieuses comme à des valeurs en soi qu’il faudrait à ce titre préserver absolument, ou bien comme à des systèmes de normes incontestables qu’il s’agirait de réaliser impérativement (13).  Le multiculturalisme politique – ou la politique des identités – se fonde sur un principe fondamental, celui du respect inconditionnel du « droit à la différence » des communautés minoritaires, présumées victimisées ou victimisables, revendiquant le droit de vivre et de penser selon leurs valeurs et leurs normes identitaires respectives.  Le multiculturalisme politique ou institutionnel constitue donc, au sens strict, un modèle de société multicommunautaire, qui s’oppose sur l’essentiel au modèle républicain de la nation ou, plus précisément, au modèle de la nation civique, idéal politique illustré imparfaitement, sur le plan historique, par la nation à la française. Son contenu est la « communauté des citoyens », c’est-à-dire une communauté politique impliquant l’existence de citoyens qu’il a fallu former par un système d’instruction et d’éducation  fondé sur le principe méritocratique et ordonné à la réalisation d’un type d’individu se caractérisant par son autonomie, capable de prendre une suffisante distance vis-à-vis de ses origines et de ses appartenances, de ses héritages culturels et de ses croyances (religieuses ou non). Il n’est pas de communauté de citoyens sans un refroidissement des passions identitaires ni sans une relativisation des opinions. Il convient cependant d’insister sur un point, afin de chasser une idée reçue : le multiculturalisme (ou le pluriethniqme) factuel, restant dans les limites de la société civile - distincte de la communauté politique -, ne pose aucun problème insoluble à la tradition républicaine dans sa variante française, marquée par l’idéal régulateur d’assimilation et par le principe de laïcité comme principe de séparation garantissant la coexistence des croyances.  C’est le multiculturalisme institutionnel ou le multicommunautarisme normatif, en tant qu’horizon ou projet politique, qui constitue une menace ou un défi pour la tradition républicaine à la française, notamment en ce qu’il s’attaque directement au principe de laïcité et à la norme juridico-politique d’égalité de tous les citoyens devant la loi. Le multiculturalisme de fait, pour ainsi dire infra-politique ou anté-politique, relevant strictement de l’espace civil ou de la sphère privée, est quant à lui compatible avec le principe de la liberté de conscience garanti par le texte de 1905, qui donne un cadre à la coexistence des diverses opinions dites « philosophiques » et des croyances religieuses – ces dernières étant souvent corrélées à des appartenances ethniques. Le principe de laïcité fonctionne à la fois comme un principe de relativisation des opinions et des croyances,  et comme un opérateur d’apaisement des passions liées à des allégeances, des préférences, des appartenances ou des fidélités de groupe. À certains égards, le multiculturalisme apolitique ou anté-politique n’est qu’une certaine interprétation culturelle de la société civile, quelque chose comme le supplément d’âme « culturaliste » de la société de marché, qui reconnaît en principe la diversité des consommateurs.  Mais le marché se venge et transforme vite en produits et en marchandises les identités culturelles, les intégrant dans le système de l’offre et de la demande. Les passions identitaires sont alors instrumentalisées par les intérêts concurrentiels.

      Il en va tout autrement avec le multicommunautarisme comme système sociopolitique. Le multiculturalisme institutionnel viole expressément le principe libéral de la neutralité de l’État vis-à-vis des cultes ou des Églises, c’est-à-dire des conceptions du bien et des fins de l’homme. En outre, il ne respecte pas le principe constitutionnel de l’égalité de tous les citoyens devant la loi, sans distinction d’origine, de race ou de religion (14). Il favorise enfin la multiplication de communautés à base ethnique, linguistique ou religieuse, aux valeurs et aux normes différentes, voire incommensurables et incompatibles entre elles. Ces communautés de divers ordres sont vouées à entrer en conflit, soit par le choc de leurs croyances respectives, soit par la quête mimétique de leurs intérêts respectifs. L’espace public risque ainsi de se transformer insensiblement en espace conflictuel, plus précisément multiconflictuel, créant inévitablement des inégalités inter-communautaires, instables et toujours contestables parce qu’en rapport avec l’équilibre provisoire des forces en présence.  La reconnaissance de citoyennetés multiples, diversifiées selon les identités groupales revendiquées, implique le non-respect du principe d’égalité des citoyens devant la loi, c’est-à-dire du principe qui organise le pluralisme dans les sociétés démocratiques modernes. C’est ce principe que les partisans du multiculturalisme d’État prennent la responsabilité d’abandonner.
      La République se corrompt de la sorte en démocratie de marché, voire de marchandages entre divers entrepreneurs identitaires. Elle risque de disparaître pour faire place à un espace civil concurrentiel dans lequel s’affronteraient des identités collectives « minoritaires » de tous ordres. Tel est le contenu réel de l’utopie multicommunautariste, qui s’est largement imposée aux États-Unis à la suite de l’échec du « melting-pot », idéal légitimatoire de fusion politico-culturelle qui ne s’est jamais réalisé. L’influence diffuse de l’idéologie multiculturaliste, hors du monde anglo-saxon, ne doit pas être négligée : elle légitime le surgissement d’une société civile hétérogène et conflictuelle où des groupes de pression identitaires et des lobbies communautaires (selon des critères de race, d’ethnicité, de genre, etc.) rivalisent pour s’imposer politiquement ou obtenir des avantages par les divers systèmes d’allocation de ressources. Toute référence à un bien commun disparaît, le civisme républicain perd tout sens dans un vaste espace social sans frontières, occupé par des groupes séparés, inégaux et rivaux. Il n’est plus de solidarité qu’intra-communautaire. Bref, la communauté politique n’a plus comme telle d’unité, elle s’évanouit au profit de la multiplicité des micro-communautés ethniques tendant à la territorialisation de leurs populations respectives  - du quartier à la cité et à la région. Les frontières se reforment et se multiplient - des frontières de tous ordres -, instituant un quadrillage ethno-religieux de l’espace social. Faut-il y voir l’émergence d’une société civile sans État ou à État minimum ? Disons plutôt que risque ainsi d’émerger une société incivile et incivique, où la citoyenneté démocratique serait remplacée par le choc des égoïsmes de groupe à l’avidité insatiable et par des micro-xénophobies de contact, engendrées par l’incompatibilité des traditions culturelles.

      Il reste que la France n’est ni l’Amérique, ni la Grande-Bretagne, ni la Belgique. Le problème du multiculturalisme ne se pose pas de la même manière dans une vieille nation centralisée ayant largement réussi, par l’assimilation et la laïcité, à intégrer ses diverses minorités, et dans un État fédéral relativement jeune coiffant une société de ségrégation post-esclavagiste, ayant échoué à réaliser l’intégration de ses communautés sur le modèle idéal du « melting-pot ». La grande spécificité négative des États-Unis est qu’ils se sont formés sur la double base du génocide et de l’ethnocide des populations indigènes de l’Amérique du Nord, et développés par recours à la traite des Noirs d’Afrique, puis à travers un ordre social-racial lié au système esclavagiste. D’où l’émergence, après la campagne réussie en faveur des droits civiques, des politiques récentes de reconnaissance, de réparations et de repentance. C’est pourquoi, si l’on réduit le multiculturalisme américain, comme le fait par exemple Paul Ricœur, à « une réévaluation positive du passé familial et ethnique remontant à deux ou trois générations (15)», donc à une réaction compensatrice visant à restaurer l’estime de soi de groupes historiquement victimisés, le multiculturalisme, adapté à une société faite d’immigrations multiples et successives, et composé de minorités organisées, constitue un phénomène relativement positif, pour autant qu’il se développe dans le silence de la loi. Il constitue à la fois un appel à respecter la dignité de formes de vie ethno-culturelles jusque-là méprisées (les « racines » étant explorées à travers la mémoire de l’esclavage et de la ségrégation raciale), et une résistance à l’homogéisation de la société médiatique de marché, une réaction contre « l’impitoyable nivellement (16)» qu’elle provoque. Le multiculturalisme ne devient une menace pour le pluralisme démocratique et la paix civile que lorsqu’il s’accompagne de programmes de « discrimination  positive » ou d’« action affirmative (17) »,  prétendant corriger de façon autoritaire la discrimination sociale réelle de certains groupes par des contre-discriminations légales, volontaires et contraignantes. Il nourrit alors la compétition inter-ethnique, inter-religieuse ou inter-sexuelle, qui tend à se substituer au système méritocratique impliquant de garantir l’égalité des chances entre individus. La rivalité inter-ethnique, en particulier, peut se radicaliser, à la moindre étincelle (un fait divers), en conflits relevant  de la guerre civile. Cette dernière commence par la guerre civile dans les représentations et le langage, dont le plus visible indice est l’émergence d’un système de codification du choix des termes désignant certains groupes « minoritaires ». Ce dispositif illustre la mise en place d’une nouvelle forme de terrorisme intellectuel exercée par divers groupes de pression « minoritaires », au nom du respect dû en général aux « minorités ». En témoignent le débat récurrent, d’abord aux États-Unis, puis dans divers pays européens,  autour du « politiquement correct », ainsi que la mobilisation de certaines minorités actives pour élargir indéfiniment le champ d’application de la lutte contre les exclusions et les discriminations, souvent dans l’objectif équivoque d’une auto-défense communautaire.

      Le multicommunautarisme normalise ainsi un état de guerre civile ethnicisée, latente ou patente, mettant à nu l’impuissance de l’État ou l’affaiblissement des fonctions régaliennes de l’État,  et, partant, viole directement le principe d’égalité de tous les citoyens devant la loi et entame le principe de justice. Le principe de laïcité est par là doublement violé. En premier lieu, en ce que le multiculturalisme politique fait sortir les choses relatives à la croyance et à l’incroyance de la sphère privée (où doit se cantonner le « libre exercice des cultes », c’est-à-dire la liberté de croire,  d’appartenir, de s’identifier à, etc.), pour les constituer en affaire publique. En second lieu, en ce que les mesures étatiques en faveur des groupes supposés victimisés font sortir la puissance publique de sa réserve,  qui est pourtant la garantie de la tolérance civile (18). L’État cesse d’être laïque. À la coexistence des libertés et à l’espace de tolérance qu’elle ouvre, le multiculturalisme politique substitue la séparation des communautés - légitimant ainsi ségrégation et auto-ségrégation - et l’espace de discrimination conflictuelle que celle-ci institue. La délaïcisation est une ethnicisation. Elle va de pair avec la délégitimation du principe - inséparablement individualiste et universaliste - de libre examen, composante essentielle de l’idéal rationaliste du « penser par soi-même », qui s’étend au juger et à l’agir par soi-même.  Ainsi compris, l’idéal d’autonomie suppose la mise en question de toutes les formes de l’argument d’autorité, y compris la forme ethnocentrique, communautariste ou identitaire qu’il est susceptible de prendre (du type : « C’est bon, juste, vrai, parce que c’est nôtre »). Comme le nationalisme xénophobe, le communautarisme ethno-religieux enferme les individus dans tel ou tel système de normes, il soumet les choix individuels aux préférences de groupe, il limite, voire détruit la liberté de penser et d’agir. Il transfigure le fait que les communautés  autoritaires tiennent en laisse les individus. À cet égard, il fonctionne à la manière de tous les « ismes » réalisés qui emprisonnent la puissance de penser, entravent la liberté de penser hors des préjugés et contre eux, disqualifient la volonté d’autonomie, et font disparaître les libertés individuelles dans un grand tout collectif, qui seul a des droits parce qu’il monopolise la puissance, et des droits sur les individus. Le racisme d’État, le vieux chauvinisme, l’ethnonationalisme xénophobe contemporain, le darwinisme social qui est l’idéologie spontanée du capitalisme sans entraves, le communisme totalitaire, tous ces systèmes sociopolitiques, qui ont su séduire et mobiliser, ont historiquement prouvé leur puissance d’écrasement des libertés et des droits individuels. Les slogans des entrepreneurs de communautarisme ou de multicommunautarisme, que des chefs d’orchestre avisés transposent en chants de sirène du pluralisme et de la tolérance, attirent dans un piège comparable les plus naïfs de nos contemporains.

      Nous sommes donc à la croisée des chemins. Face à la tentation multicommunautariste, il faut défendre résolument,  non sans le repenser eu égard au nouveau contexte international, le modèle républicain de la nation civique, celui d’une communauté de citoyens égaux, impliquant l’idéal d’une démocratie active,  ou de participation, et le principe de laïcité garantissant l’exercice de l’esprit de libre examen. La laïcité s’inscrit philosophiquement dans ce que j’appellerai - faute de mieux - l’humanisme « vrai » ou « authentique (19 », méthode d’émancipation éprouvée dérivant du mariage historique de l’individualisme éthique et du rationalisme critique, dont on trouve le développent politique dans l’idée de la citoyenneté républicaine. Il faut nécessairement choisir entre l’humanisme civique, qui libère, et le communautarisme, qui enferme. Mais ce qu’il est convenu d’appeler humanisme se définit nécessairement par rapport à un processus d’éducation continue qui constitue le modèle de la vie démocratique. Point de démocratie sans foi dans l’éducation du citoyen, qui est expérience en vue de l’avenir. Comme Dewey l’a bien vu, l’activité démocratique est à la fois expérience, reprise réflexive de l’expérience et réordonnancement sans fin de celle-ci :

           « La démocratie est la croyance que l’expérience humaine peut engendrer les buts et les méthodes grâce auxquels l’expérience future croîtra en richesse ordonnée. (…) La démocratie est la foi dans le fait que le processus de l’expérience est plus important que n’importe quel résultat particulier obtenu, si bien que les résultats particuliers atteints n’ont une valeur ultime que dans la mesure où ils sont utilisés pour enrichir et ordonner le processus en cours. Puisque le processus de l’expérience peut être éducatif, la foi dans la démocratie ne fait qu’un avec la foi dans l’expérience et l’éducation (20). »    

              Communautarisme et multiculturalisme constituent des réactions autoritaires camouflées contre les libertés individuelles : ils reviennent à soumettre les individus aux valeurs et aux normes particulières de leur identité d’origine, de leur communauté religieuse ou ethno-religieuse d’appartenance.  C’est-à-dire, en langage sociopolitique, à les soumettre au pouvoir de leaders communautaires autoproclamés, aux autorités tribales des différents systèmes de chefferies ethnoculturelles. Aujourd’hui, les démagogues identitaires ne manquent pas, à tous les paliers des revendications différentialistes (de l’ethno-région à la nation ethnique, de la minorité ethnique politiquement organisée au mouvement national-populiste, du réseau islamiste aux organisations sectaires fondées sur « l’orientation sexuelle »). Ils sont d’autant plus dangereux qu’ils ont appris à parler la langue de miel de l’appel à la tolérance et du respect des différences, culturelles et autres.  Contre ces démagogues, il n’est qu’un seul combat qui vaille : former des citoyens libres et actifs, c’est-à-dire responsables. 

Pierre-André Taguieff

1 Cet article est donc constitué d’extraits de P.-A. Taguieff, La République enlisée. Pluralisme, « communautarisme » et citoyenneté, Paris, Éditions des Syrtes, 2005. Les notes ont été supprimées ou allégées, et quelques passages légèrement retouchés. 
2 Voir Ronald F. Inglehart, La Transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées [1990], tr. fr. Bernard Frumer et Anne-Marie Maisonneuve, Paris, Economica, 1993.   
3 Voir mon livre L’Effacement de l’avenir, Paris, Galilée, 2000.
4 Voir Jean-François Bayart, L’Illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.
5 Benjamin R. Barber, Djihad versus McWorld. Mondialisation et intégrisme contre la démocratie [1995], tr. fr. Michel Valois, Paris, Desclée de Brouwer, 1996. Voir aussi mes livres La République menacée, Paris, Textuel, 1996, pp. 53 sq., et 6 L’Effacement de l’avenir, Paris, Galilée, 2000, pp. 141-227.
6 Voir Michael Ignatieff, L’Honneur du guerrier. Guerre ethnique et conscience moderne [1998], tr. fr. Jude des Chênes, Paris, La Découverte, 2000.
7 Tel était le slogan choisi par les organisateurs des Assises nationales contre le racisme (Paris, Maison de l’Unesco, 16-18 mars 1984), à l’époque où le discours antiraciste dominant était d’orientation différentialiste. Voir les actes de cette manifestation antiraciste publiés par les soins du MRAP : Compte rendu des Assises, Paris, Éditions Différences, 1984. Précisons que, dans ce contexte, le MRAP avait lancé un magazine intitulé significativement Différences : l’éditorial du n° 32, de mars 1984, est précisément consacré à la thématique du « Vivre ensemble dans la connaissance et le respect mutuels de nos différences » (tract appelant à la tenue des Assises).  Voir mes analyses : « Le néo-racisme différentialiste. Sur l’ambiguïté d’une évidence commune et ses effets pervers : l’éloge de la différence », Langage et Société, n° 34, décembre 1985, pp. 76-79, 94-95 ;  La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1988, pp. 15-19, 498 (note 5).
8 Voir John Rex, « Stratégies antiracistes en Europe », in Michel Wieviorka (dir.), Racisme et modernité, Paris, La Découverte, 1993, p. 340.
 9 Voir Denis Lacorne, La Crise de l’identité américaine. Du melting-pot au multiculturalisme, Paris, Fayard, 1997, pp. 37-38, 250 sq.
 10 Ernesto Laclau, La Guerre des identités. Grammaire de l’émancipation, tr. fr. Claude Orsoni, Paris, La Découverte/M.A.U.S.S., 2000, p. 83.
11 Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 2. Laclau cite justement ce passage (ibid.).
 12 Sur ces jeux de représentations différentialistes et égalitaristes (ou pseudo-égalitaristes), voir mon livre La Force du préjugé, op. cit., pp. 40-48.
13 Voir mon livre Le Racisme, Paris, Flammarion, 1997, pp. 104 sq., 111.
14 Voir l’article 2 de la Constitution de la Ve République (octobre 1958), en particulier : « La France (…) assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Sur les questions soulevées par cette proposition, voir Simone Bonnafous, Bernard Herszberg, Jean-Jacques Israel (dir.), « Sans distinction de …race », Mots/Les langages du politique, n° 33, décembre 1992. 
15 Paul Ricœur, La Critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 85.
16  Ibid.
 17 Lorsque, dans un discours prononcé le 14 juin 1997 à San Diego, le président Bill Clinton s’est prononcé pour la relance de la politique de « discrimination positive » dans les universités, il n’a pas manqué de faire l’éloge de la « démocratie multiraciale ».
18 Sur la distinction entre ces deux acceptions de la laïcité (tolérance ou liberté privée  dans la société civile, réserve de la puissance publique), voir Catherine Kintzler, La République en questions, Paris, Minerve, 1996, pp. 82-91.
19 Un humanisme vrai ou authentique  penserait l’humanité de l’homme en postulant, avec Pascal, que « l’homme passe infiniment l’homme ». Il se distinguerait dès lors du relativisme anthropocentrique que définit la célèbre formule de Protagoras : « L’homme est la mesure de toutes choses ». 
20 John Dewey, « Creative Intelligence : The Task Before Us », in Sidney Ratner (ed.), The Philosopher of the Common Man, New York, Putnam, 1940, p. 226-227.



Toutes les réactions (12)

1. 08/03/2012 20:12 - Nejma

NejmaArticle dense et riche. Finalement autrui n'est pas mon semblable, parce que mon semblable appartient au même groupe que moi. Vous nous envoyez vers une difficile énigme à résoudre.
Si les autres ne me ressemblent pas je n'ai pas à leur conférer les mêmes droits.Et la valeur morale en en fait quoi?

2. 09/03/2012 09:23 - COLAD

COLADC'est amusant, comme ces cinq lignes vous situent d'emblé dans "la pensée" qu'entend critiquer cet article.

3. 09/03/2012 20:21 - Nejma

NejmaCOLAD c'est amusant comme votre phrase unique montre d'emblée que vous n'avez pas saisi la portée de ce que je dénonce. Fort heureusement je sais encore lire, et apprécie plus que vous ne pourriez l'imaginer l'article de Monsieur TAGUIEFF.

4. 10/03/2012 20:47 - GS

GSTaguieff est essentiel, qu'il trouve un vrai éditeur parce que Berg éditions.... Son livre est introuvable.

5. 10/03/2012 20:59 - commequidirait

commequidirait"Communautarisme".
Par rapport au début de votre article (par ailleurs beaucoup trop long, difficile de lire tout ça sur un écran, cela suppose de le copier puis l'imprimer...), il me semble effectivement que l'évolution sémantique (on pourrait davantage parler de brouillage volontaire) des mots joue un rôle de plus en plus important dans ce grand n'importe quoi qu'on appelle "l'opinion publique" (cf. aussi le mot "racisme" à toutes les sauces).
Les poncifs assénés à longueur de temps par les media finissent par avoir raison du sens véritable de la notion ou du mot. C'est regrettable parce que cela interdit toute discussion : on ne parle plus de la même chose....

6. 11/03/2012 15:31 - NewAgeZion

NewAgeZionUne critique de Wagner contre les juifs sur le RING ? ça aurait d'la gueule !

7. 12/03/2012 00:47 - facteur

facteurQue de détours et de préciosité intellectuels, d'arguments rebattus, de critique évidente - parfois de la pertinence, mais - tout ça pour quoi? Pour dire que les communautés menacent l'individu? Sans blague? La parlure académique n'excuse pas ni ne cache l'inanité du propos. Dire ce que vous dites n'avance à rien, ne fait que constater ce que chacun, intuitivement, sait déjà - moins la forme indigeste.

De plus, c'est un problème qui est en France bien spécifique. Comme vous le rappelez, la France n'est pas l'Amérique. La France a des traditions. Se réclamer de la tradition de la communauté nationale française, c'est se réclamer de votre cher humanisme. Mais en brandissant de manière finkielkrauesque la menace des fascismes verts, chauvins ou gays, vous ne plaidez pas pour la cause invoquée. Vous faites peur (à la limite, car cela suppose un certain talent rhétorique), mais vous ne faites pas réfléchir. Vous annoncez la guerre civile, mais rien sur ce qui, en France, je le répète, est susceptible de la transcender, de l'annuler, de la prévenir.

En bref, si les Français (dont il n'est pas du tout question dans votre article) seraient tentés de se soumettre à leurs bas instincts micro-ethniques et xénophobes, la solution serait la formation de l'individu humaniste éclairé? C'est ridicule tant c'est vide.
1. Soit vous importez des problématiques qui ne sont pas les miennes (moi, citoyen français) et venez littéralement foutre le bordel. (Les français n'ont vos précautions, vos préoccupations, ni vos alarmes).
2. Soit vous mésestimez la valeur de la civilisation française.

Il paraît que vous êtes "subversif". Libéral anglo-saxon, plus modestement.

8. 13/03/2012 09:55 - Nejma

NejmaFacteur, ce problème de la tyrannie du groupe sur l'individu est bien français, vous le soulignez également, or il est question de traiter d'idéologie . Si vous dénoncez de faux concepts, les problèmes sont bien réels. Quelle solution préconisez-vous, d'empêchez l'existence de doctrine politique en faisant confiance à la civilisation française? Un peu léger tout de même!

9. 20/03/2012 23:45 - Skostiss

SkostissD'accord avec facteur. Article bourssouflé. Et qui confond comme la masse de nos comtemporains civilisation et démocratie, ici vue comme horizon indépassable. Le milticulturalisme n'est qu'une des métastases de l'humanisme chéri par l'auteur..sans transcendance, purement empirique ..sur le ring ...merde

10. 21/03/2012 09:44 - Nejma

NejmaSkostiss dire en conclusion qu'il faille "former des citoyens libres et actifs, c’est-à-dire responsables", c'est pour vous un horizon indépassable?

11. 27/03/2012 15:51 - skostiss

skostissCitoyens libre de quoi ? Actifs de quoi ? De bien vivre ensembleuu ? de bien consommer sans se foutre sur la gueule ? De se dire que finalement on est tous des frères ? Qu'on est tous "égaux" ?

"Les hommes libres ne sont pas égaux, les hommes égaux ne sont pas libres" Solzhenitsyn

Oui, facteur a raison, aucune proposition. Le communautarisme n'est pas la cause de notre effondrement, il n'en est qu'un symptôme. Le symptôme de ce type d'idéologies vides comme l'humanisme. Encore plus abstraite que la plus bête des religions...

12. 27/03/2012 19:15 - Nejma

Nejmaskostiss, vous êtes issus de cette formation et par votre dépit,vous remettez en cause tous les principes et les missions vers lesquelles vos parents ont tenté et ce à quoi l'école de la République tente de tendre. Ces principes sont issus des valeurs défendues par Socrate. Eduquer c'est rendre intelligent. Du saint au fou en passant par le sage ce qui fait la différence c'est le degré de résistance aux penchants naturels et aux mouvements passionnels.

Ring 2012
Pierre-André Taguieff par Pierre-André Taguieff

Écrivain, essayiste, historien des idées politiques. Ring Wall of Fame.

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