Sur le RING

Pulsion régressive

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Etienne Lhomond - le 02/05/2010 - 8 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

La rubrique fictions du Ring publie vos nouvelles, vous pouvez adresser vos textes à david@surlering.com


Palinodie noire de l’esprit rongé par cette chère société-cancer, revirement de l’âme, impasse. Oui, Hon Gay se trouvait dans une impasse, une voie sans issue qui l’envahissait graduellement, formant autour de lui une prison mentale de forme cubique dont, il en avait conscience, il ne s’échapperait sans doute jamais. Une impasse psychologique, un blocage psychique, voilà ce qui paralysait son esprit délabré au degré zéro, ou au stade final de la névrose, cela revenait au même, car il ne s’en sortirait pas, définitivement, c’était l’amorce de la chute. Il allait bientôt sombrer, il le savait : plus il chercherait à maintenir dans l’inconscient le mécanisme implacable de son autoreprésentation suicidaire, plus celle-ci insisterait pour être reconnue, c'était un fait désormais acquis, il était vraiment inutile de lutter. En résumé, c’était vraiment la merde.

Assis dans la pénombre, devant la table de sa cuisine, Hon Gay souriait pour lui-même, ironique et amer, « autoreprésentation suicidaire »,  pensa-t-il, indolent, comment pouvait-il espérer maintenir dans l’inconscient un investissement mental dont il avait pleinement conscience ? Il se leva poussivement de sa chaise, s’alluma une cigarette de marque, sans conviction, et traîna ses pieds sur quelques pas. Il s’arrêta face au miroir qui était pendu au mur, dans un coin de la pièce. Là, tout en tirant lentement une grosse bouffée sur sa sèche, il fixa du regard le reflet monotone de ses pupilles, la tête sentencieusement penchée en arrière, tentant de se juger avec toute la sévérité et le sérieux que lui imposait la gravité de sa situation. La situation : celle qui luisait de toute la misère de la condition humaine, celle de l’homme sublimant sa face au désir de sa propre fin, celle d’un homme masturbant la tentation à la fois divine et macabre de se faire éclater le cortex à coup de calibre. Hon scrutait son âme, en vain. Le double sardonique que lui présentait le miroir lui souriait nerveusement, la fumée fuyait entre ses dents : il venait de s’apercevoir de tout ce que cela représentait de ridicule et de tragique que d’avoir placé un miroir dans la cuisine. Malheur absurde et dérisoire. Ridicule viande humaine, à peine plus visible dans le clair-obscur de l’abat-jour que le terne reflet qui riait de lui, en silence, dans le cadre inversé du miroir.

Ridicule, c’était le mot, aucune rémission n’était envisageable, cela ne laissait plus aucun doute, quel imbécile il faisait. Qui donc envisage de se regarder dans une glace alors qu’il se trouve dans une cuisine ? C’était effroyablement stupide. Personne, c’était l’évidence même, c’était idiot, idiot et tragique, car ce soir, malheureusement, ce même miroir ridicule et insensé venait de lui révéler l’unique motif de son existence invraisemblable -mais existait-il réellement, ce miroir ? - le miroir, le misérable miroir venait de lui sauver la peau in extremis. Conférer l’exactitude de ce qui a été dit dans la mention précédente : voir ce reflet morne et fatigué, revoir ce qu’il était, quel genre d’être répugnant, lui, Hon Gay, était devenu, un lâche, un défaitiste tremblant, bouffé de remords et de culpabilité, bien incapable de faire preuve du finalement peu de courage qu’il fallait pour se tirer une balle dans le crâne et crever comme un con dans sa cuisine, entre la gazinière et le réfrigérateur, oui. Oui... Oui, un incapable, un connard prétentieux, et non… Non, ce n’était pas encore pour ce soir, le rêve incarné de la cervelle sanguinolente éparpillée un peu partout, en projections abstraites, sur le vétuste papier peint moche du salon, vieux rêve autodestructeur inassouvi, une frustration supplémentaire qui s’ajoutait à la longue et triste liste de ses cauchemardesques chimères. Fantasme morbide de la matière grise, froide, dispersée en miettes molles et gluantes de sang, du moins, c’était comme ça qu’il imaginait son inconcevable suicide. Ridicule.

Il retourna en titubant vers le centre de la pièce, il posa le flingue qu’il tenait mollement de sa main gauche sur la table en formica couleur charbon désespoir. Il s’assit, et à nouveau, son regard se perdit dans la noirceur désespérément opaque de la surface froide et lisse sur laquelle seul le chrome de l’arme luisait. Il se remit à réfléchir, bien qu’il sut que c’était inutile, la question qu’il se répétait intérieurement était sans fin, elle se consumait dans sa tête, logée au fond de son crâne à la façon d’un  minuscule éclat de verre, démangeant son être intérieur tout entier. Elle était inextricable, profondément enfoui et surtout, c’était un concentré de douleur insupportable pour une si petite surface d’esprit. La question le brûlait, la question lui faisait mal. Pourquoi ? La question se répétait inlassablement en lui - et n’était-ce pas lui qui se la posait ? Toujours plus forte, plus insistante, elle se suffisait à elle-même, rageuse, haineuse, pourquoi, mais pourquoi ? Elle devenait un cri impitoyable, un éclat de haine bien vissé dans sa conscience, un hurlement infini, pourquoi, pourquoi… POURQUOI ? C’était con.

La douleur obsédante le happait, l’aspirait sans discontinuer, c’était une spirale sans fin qui le tirait vers un abîme sans fond et pourtant, sans cesse, Hon revenait sur lui-même. Au lieu de sombrer complètement au plus profond du non-lieu, il restait sur place, il n’avançait plus, tournant en rond dans son cerveau qui, avec la fatigue, la caféine et la nicotine, était en phase de devenir un véritable cube de béton endolori. Un cube plein de mortier dur et froid avec un creux à l’intérieur, un manque, un trou dans son encéphale, une question infinie, indéchiffrable, sans réponse et à jamais et malgré tout, Hon Gay s’obstinait, ne pouvant défaire son attention de l’impossibilité. Toute sa conscience y errait, y tournait, s’y perdait et plus il y plongeait, plus le trou grandissait, s’élargissait et prenait de la place et de l’importance. C’était l’impasse qui devenait espace, l’espace qui devenait néant, le grand néant blanc de maman.

Le trou dans sa tête de bitume enfumé était peut-être celui de la balle d’acier que le flingue enfoncerait dans son crâne, un autre jour, un jour différent de celui-ci, le jour où le miroir sera brisé, un jour sans solution, comme aujourd’hui. C’était la réponse fatale, la seule possible, le point final d’un récit qui revient sans arrêt sur lui-même. Le cycle terminal, la boucle prétentieuse de l’enfer froid et gluant de sa cervelle.
    Hon Gay ignorait tout. Ce trou dans son cerveau, c’étais bien le trou noir et visqueux de sa mère adoptive, la fente originelle, source de tout mal, l’antre suintante, bouillonnante, ronflante, puits sans fond, c’était la fosse infernale qui l’avait craché dehors encore tout glaireux, dans ce monde de métal et de haine, le jour de son épouvantable naissance. La partie honteuse, noble et secrète de sa mère était une entaille suave, une caverne de chair aux parois sensuelles, un vide organique qui l’appelait à lui dans un concert lubrique de cris, de plaintes et d’appels orgasmiques. Il était dans le vide de son esprit, dans le point-trou mémoriel où son père baisait sa mère dans un élan primitif de désir tribal. « Aie confiance, viens voir maman », disait à présent la voix de son père mort.

Sa conscience sombrait et la ténèbre se refermait sur lui. Il lui apparut que le monde n’existait plus, qu’il était nu, imberbe, son petit corps gras flottait dans un éther noir infini. Pris d’un soudain vertige métaphysique, il se vomit bruyamment sur le ventre et aussitôt, sortant de l’ombre comme de nulle part, deux rangées de tétons-nombrilistes se tendirent vers sa bouche. Luisantes, humides et chaudes, les vingt tétines maternisantes paraissaient généreusement gonflées de douceur lactée. Hon tendit le bras et, sans savoir ce qu’il faisait, tenta de presser une des mamelles pour en tirer une giclée de bon lait tiède, mais les appétissants mamelons disparurent tous ensemble, aussi rapidement qu’ils étaient apparus. Alors, dans une montée de rage et de frustration extrême, Hon se mit à gémir. Il aurait voulu hurler comme une scie sauteuse, mais seul ce pitoyable et puéril gémissement s’échappa par sa bouche jaunie de la bile de son foie. Il avait oublié le flingue, la table, le miroir et le vétuste papier peint moche du salon. Hon voulait du lait, Hon voulait de l’eau blanche, Hon voulait du lactose pour apaiser sa gorge brûlante rongée de sucs gastriques.

Il tenta un appel, il voulait que ses mamans reviennent, il aurait voulu crier leurs noms impies, mais aucun son ne parvint à sortir. Il voulait être nourri. Il chercha de toutes ses forces comment le dire, comment le demander, l’exiger. Il serra ses petits poings, ses yeux se plissèrent, donnant à son visage une expression affreusement grotesque. Il ouvrit la bouche si grand, si grand, les joues si tendues que la commissure de ses lèvres étaient prêtes à se déchirer. Il poussa d’abord un petit cri plaintif, puis il se mit carrément à chialer, le menton dégoulinant de dégueulis, deux coulées de morve tiédasse pendaient de ses narines et, tout en pleurant, il se tendait de tout son être, pour pousser des cris de plus en plus teintés de hargne enfantine, de plus en plus primaires. Il poussa si fort qu’il finit par se déféquer dessus dans une série de pets sonores et moites, la merde s’écoula dans le sillon de ses fesses et, quand elle entra en contact avec ses couilles, il éjacula dans l’espace et le temps tout en se recroquevillant sur lui-même en position fœtale.
Le point-trou mémoriel de son esprit avait encore grandi et pris de l’importance, et avant qu’il ne finisse d’occuper toute la place disponible, avant que le dernier soupçon de conscience qui lui restait disparut à jamais dans le néant d’œdipe, Hon compris une chose, une seule, et cela répondait un peu à sa question : le trou-mère était mère et le cube-béton étais son père. En le comprenant, il sourit béatement et bava tout en riant comme un grelot étouffé. Il disparaissait désormais dans l’ombre, chute infinie vers les profondeurs contre-nature où les pires secrets enfouissent leurs racines vampiriques. La matrice-vagin l’avalait, l’hymen se refermait derrière lui, il retournait au sein, à l’origine, à l’essence utérine, tendres entrailles cachant en leur sein l’ovule final du néant, là se trouvait la véritable fin…


    Amorçage.


Tout cela avait commencé deux jours plus tôt, lorsque Hon avait acheté le film, cet étrange film qui était à l’origine de toute sa vertigineuse chute en lui-même. Hon était amateur de science-fiction, il en consommait sous toutes les formes : livres, musiques électro-futuristes, films, ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était le cyberpunk. Aussi, lorsqu’il découvrit le film, un DVD à vingt crédits, reconnu par le père fondateur du cyberpunk mongol lui-même comme étant l’un des meilleurs films s’inscrivant dans la mouvance, il n’hésita pas vraiment. Maniant avec une complaisante habileté des arguments percutant à l’encontre de lui-même, il se persuada tout seul, de manière très convaincante, que cet achat serait à coup sûr une source de plaisir non négligeable. Il acheta le film dans l’effervescence fiévreuse de la course aux achats, heureux de participer à la célébration de la grande messe contemporaine, culte de la consommation qui réunissait tant de gens autour d’un but commun : la recherche insatiable du plaisir factice. Simulacre en tube. Consommateur professionnel.

Tout les samedi après-midi, dans les temples du fric, consommer, consommés, Hon et un million d’individus sacrifiaient sur l’autel du désir leur argent et leur temps. Il fallait se résigner, accepter le dévouement total, le don de soi, faire l’offrande de ses rêves à la machine et recevoir en échange les désirs qu’elle tissait en sondant nos esprits disséqués. Auto-holocauste de l’humanité pour former le grand tout, le grand déterminisme. Plus facile. Consommer ? Se consumer, disaient certains. C’était si simple de critiquer la société marchande, tout le monde se plaignait, pourtant, l’humanité n’avait jamais eu à sa disposition autant de biens, autant d’œuvres, autant de satisfactions possibles des aspirations culturelles de chacun. Tous pouvaient trouver matière à assouvir leurs goûts artistiques, bien des générations n’avaient pas connu cette possibilité, il fallait la saisir. Ainsi, tous pouvaient enfin se prétendre amateur, critique et artiste singulier, tous pouvaient se donner l’impression de consommer la culture plus justement, avec plus de pertinence et de clairvoyance que le voisin, ça faisait partie intégrante du jeu, il fallait se distinguer, avoir de l’ambition, chacun devenait une petite cellule publicitaire de sa propre consommation, chacun se justifiant de la supériorité de ses choix sur ceux des autres. On appelait parfois cela la postmodernité, à tort ou à raison.

Les enfants de la société crucifiaient donc chaque week-end les crédits messianiques laborieusement gagnés la semaine. C’était la doctrine nécessaire pour accéder au bonheur, il fallait bien ça pour ressentir l’extraordinaire sensation d’autosatisfaction matérialiste que procurait la possession du produit, son contact, ou tout simplement son déballage. Un DVD ? : le plaisir d’arracher le film protecteur de ses doigts tremblants, avec une joie fébrile non dissimulée, admirer la jaquette, sa forme, sa texture quasi parfaite, le choix des couleurs, de l’illustration, la police des écritures, puis ouvrir avidement le boîtier, comme pour vérifier dans un dernier moment de doute que le disque optique numérique se trouve bien à l’intérieur, comme si le doute était possible, comme si l’erreur pouvait avoir lieu dans le cycle imperturbable de la commercialisation massive de culture. Non, bien sûr, le disque est bien là, on l’attrape, on le sort du boîtier, on le lève devant soi afin d’admirer les réflexions lumineuses multicolores sur la surface parfaitement lisse du disque. Voilà l’objet de toute notre agitation, ce bout de plastique et surtout, son contenu numérique, car la pochette importe peu bien sûr, c’est le contenu qui compte plus que tout, le reste, les couleurs, l’illustration, la texture, ce n’est rien, rien qu’un bel emballage, une rhétorique publicitaire. Oui, c’est un bel emballage, un bel emballage bien calculé par les Saints Créatifs. Rendons grâce.

    Donc, en ce samedi après-midi d’automne, Hon s’offrit le plaisir de se faire le nouveau propriétaire d’un DVD à vingt crédits. Et c’est le cœur joyeux qu’il rangea soigneusement le produit dans son sac à dos, sans l’avoir préalablement déballé, remettant ce plaisir à plus tard, au bon moment, lorsque, rentré chez lui, il serait en parfaite condition pour jouir entièrement du déballage sensuel du petit boîtier. Le reste de cette pluvieuse journée se passa tranquillement. Hon se promenait d’un bar à un magasin, d’un magasin à un autre, profitant de tout ce que la ville lui proposait comme ferveur consumériste, admirant les vitrines, fuyant sa vie devant l’adoration d’objets magnifiques et purs, faisant pour lui-même mille projets fous d’achats divers et variés, mais il n’acheta rien de plus, sinon un paquet de cigarette. Le crédit christique avait déjà été sacrifié aujourd’hui, s’incarnant dans le DVD qui se trouvait dans son sac, attendant dans son immaculée conception que la main de son propriétaire vienne l’effleurer, le caresser, le posséder.

Cela suffisait à transporter Hon, l’idée même qu’il possédai,t et l’attente désirée du futur plaisir qui, en elle-même, égalait, voire surpassait ce dernier. Cela le remplissait de joie. Il faut dire que Hon gagnait peu de fric, l’achat d’un DVD représentait un petit événement en soi, le bien devait être soigneusement selectionné, le darwinisme marketing était un impératif pour les fauchés. Le soir, après avoir dîné avec une amie dans un restaurant, Hon rentra chez lui, dans son petit appartement. Au moment de se coucher pour rêver d’objets, il posa son sac au pied du lit, le DVD attendrait encore jusqu’au lendemain matin pour se faire ôter la protection plastifiée. Le temps d’une nuit, le fabuleux objet serait encore préservé des rayures et autres égratignures qui viendraient de leurs irrégularités violer la plus pure perfection de sa surface. Impuretés. C’était fatal, le contact direct du monde avec le boîtier ou le disque entraînait une détérioration inévitable et irréversible. Maudite entropie. Hon le savait, et avant de sombrer complètement dans un profond sommeil, il rouvrit le sac afin de contempler une dernière fois le boîtier dans son emballage hermétique. Il était magnifique, brillant à la lueur d’un rayon de lune derrière son revêtement transparent. Hon voulait juste admirer cette pureté design une dernière fois, c’était encore un produit parfait, inaltéré, vierge, inviolé par la dégradation inéluctable du temps. Enfin, après avoir intensément contemplé l’objet de ses fascinations, il s’endormit, heureux.

La nuit, il fit un rêve, et ce rêve était en réalité un souvenir. Il rêva de l’un des plus beaux noëls de sa vie, celui où, alors qu’il n’avait que huit ans, sa mère lui avait offert son premier billet de dix crédits. Il avait alors eu la sensation d'entrer dans un nouveau monde, celui des adultes, s’était-il dit, tandis qu’il se sentait pour la première fois investi d’une grande responsabilité envers la société. Il était enfin sujet, enfin, il possédait le pouvoir, le pouvoir de contrôler les objets, les objets de ses rêves. Hon rêvait, la bave qui s’écoulait lentement de sa bouche entrouverte formait une alvéole odorante sur l’oreiller. Le lendemain matin, le moment tant attendu arriva. Après s’être offert gracieusement un café de grande marque qu’il gardait pour les moments particuliers, il prit une douche bien chaude, afin de vivre l’instant désiré dans un état de pureté renouvelée. Les yeux pétillants d’envie, il s’assit sur son meilleur fauteuil, qu’il avait acheté cent-cinquante crédits. Il tenait du bout de ses doigts boudinés le boîtier toujours intact derrière sa pellicule protectrice, prêt à la déchirer de ses ongles propres. Il souriait pour lui-même, comblé d’une joie simple et matérialiste.

Son cœur battait, il respirait, il ne pensait plus, il vivait… Il arracha avidement la couche plastifiée translucide, il caressa le lissage glacé du boîtier, contempla les images, il apprécia les couleurs, les illustrations, la police, il ouvrit l’ensemble et découvrit, agréablement surpris, un petit carnet de commentaires et de photos tirées du film. Il s’en empara aussitôt, d’abord pour le feuilleter rapidement, histoire d’en avoir un premier aperçu, avant de le savourer page par page, avec lenteur et délice, au moment propice. Il allait commencer à jeter un œil quand il hésita : peut-être allait-il ainsi prendre connaissance d’éléments qui gâcheraient la surprise du film ? Pris de doute il allait reposer le carnet dans son emplacement, en faisant attention a ne pas en écorner les angles, mais il se ravisa et décida finalement que le film contiendrait assez de suspens en lui-même pour que la lecture du petit livret ne gâche pas tout le plaisir de la découverte. Enchanté malgré ce petit doute, il referma le boîtier avec précaution pour ne pas le rayer, remis tout en place, jeta à la poubelle les étiquettes de prix et l’emballage plastifié, devenus mauvais rappel du caractère commercial du produit. Il se cala confortablement au fond de son siège, prit le carnet et l’ouvrit à la première page… Hon vivait, mais Hon allait bientôt penser.

Au fur et à mesure qu’il tournait les pages, il était envahi par le désarroi, son esprit était de plus en plus confus alors qu’il découvrait des images qui ne l’enchantaient pas du tout. C’était violent, c’était morbide et viscéral, tordu, noir, c’était une débauche de scènes barbares qui s’imposait à lui. Des monstres de sang, des corps surréalistes, c’était de l’horreur cyberpunk brute et c’était bien loin de correspondre à l’idée qu’il s’était faite du film en lisant le résumé au dos du boîtier. Hon n’avait pas prévu ça, il n’avait pas prévu que, malgré son attitude de consommateur fidèl et régulier, la société pourrait un jour lui refiler cette chose dont il était à présent possesseur, cette chose dont il ne pourrait plus se débarrasser, cette chose qu’il voulait soudain ne jamais avoir acheté.
La déception était difficile à supporter, cela lui faisait l’effet d’un coup de marteau porté dans le bas du dos par celle qu’il aurait épousé deux mois plus tôt. Hon supportait mal la violence et l’horreur brute. L’étalage de douleurs bizarroïdes qui se déployait sous ses yeux ne correspondait pas du tout à son goût pour le malsain raffiné, le glauque stylisé ou le baroque branché qu’il recherchait dans son prétendu cinéma soi-disant intello. La vue du sang, la puanteur, l’estomac. Hon s’était planté, mais Hon gardait espoir. Le film ne pouvait pas se limiter à ça, il devait bien y avoir quelques scènes un peu dures, mais le reste, le reste devait sûrement correspondre à ses attentes, à ses envies, à ce qu’il projetait comme illusions sur ce qu’il croyait connaître et qu’en réalité il ne connaissait pas.
Inquiet, troublé, Hon se rappela soudain le prix : vingt crédits pour un film d’horreur ? Non. Non ! Impossible, ça devait être autre chose, ça devait être plus que ça, plus qu’un bête enchaînement de découpages gore et d’angles de vues tranchants sans finesse dans le regard du spectateur. L’horreur, le gore, c’était des sous-genres, de la série Z, du cinéma pour acteur de seconde zone, tout juste bon à inspirer quelques pseudo-psychopathes. Pour vingt crédits ce film se devait d’être plus que ça. Hon devait savoir, il fallait qu’il sache tout de suite et il n’y avait qu’un seul moyen d’en être sûr. Il mit en marche son ordinateur portable et patienta nerveusement quelques secondes, le temps de l’initialisation. Dès que cela fut fini, il inséra rapidement le disque dans le lecteur et s’alluma une cigarette qu’il se mit à fumer avec acharnement. L’ordinateur reconnut le format et ouvrit automatiquement le logiciel de lecture. Hon fumait. Après l’annonce des studios, le menu du DVD apparut, les images s’entrechoquèrent, les sons crépitèrent, cris et chocs ; envahi d’angoisse, Hon se jeta sur la souris et lança précipitamment la lecture du film afin de couper la présentation du menu qui, en elle-même, lui avait déjà dit ce que désormais il ne voulait pas reconnaître. Le film promettait d’être dur, très dur…
Il ne le savait pas encore, mais il avait raison : le film était plus que ça.

Trop dur, trop gore, trop violent, Hon avait assisté à deux minutes du film, deux minutes malsaines et fatidiques, deux minutes tordues à l’extrême qui avaient projeté au fond de sa conscience-cerveau un concentré d’images frénétiques, un condensé de cruauté sans mesure, la représentation répulsive d’une sorte d’automutilation ultra violente et archi-morbide, un vidéo-clip de deux minutes, dangereux et contagieux spots à la dérive pornographico-pourri-dégeulbite excrémentielle et puante, de quoi polluer la cervelle la plus saine, de quoi souiller le plus pur des esprits. C’était une véritable ode à la douleur physique, un éloge au chaos moral. Insupportable défloration du mental, profanation et viol de l’âme, ces deux minutes contre-nature pénétraient avec la douceur d’une perceuse au plus profond du psychisme et y fourrageait avec une furieuse énergie négative, afin d’y foutre le plus absolu des bordels. Hon se mit à trembler comme un épileptique, envahi d’une nausée dégueulasse, prêt à gerber ses tripes sur le lino crade de la chambre, complètement affolé, pris de peur et d’une dangereuse panique, il se jeta sur le bouton stop et coupa court à cette rencontre brutale avec ce qu’il ne pouvait supporter.
Son cœur battait les cent quatre-vingt battements par minutes, sa poitrine se soulevait avec gène à un rythme précipité. Il sentait son ventre barbouillé d’une sensation étrange, comme si tout le sang de son corps s’était réuni dans ses viscères, son visage devint blanc, sa tête commença à tourner,  prise d’un vertige coupable, il s’assit sur son lit et tenta, non sans peine, d’inspirer profondément, comme il l’avait appris à ses cours de self-défense. Sa vision devint trouble, il prit son visage entre ses mains et poussa un long soupir saccadé. Après le choc, sa pensée se remit en marche, subitement. Qu’est-ce que c’était que cette vision terrible, agitée et tordue, qu’il venait de se faire subir ? Le sens de tout ce qu’il venait de vivre lui échappait complètement, il ne se reconnaissait pas dans une telle situation.

Les sensations abstraites qui l’avaient envahi, dans les trente secondes qui suivaient l’arrêt violent du visionnage interdit, laissèrent peu à peu la place aux images nettes et précises du massacre moral auquel il venait de participer malgré lui. Il revivait avec terreur les quelques minutes de flashs maniaques qui s’étaient gravées avec l’insistance d’un scalpel optique laser dans le champ visuel de son encéphale écorché vif aux scarifications sacrilèges et taboues. Sans aucun doute, la cruelle vision était allée se planter dans une part profonde et sacrée de son être, lui révélant sa faiblesse secrète, la monstrueuse difformité refoulée qui sommeillait, en silence, dans l’antre la plus cachée de son cœur, couvée par la torpeur aveugle de ce qu’il appelait réel et qui le maintenait loin de son attirance pour l’inorganique profane. Hon était maintenant en train de constater avec horreur que ses pensées n’arrivaient pas à se détacher de ce qu’il avait reçu comme une balle d’argent en pleine tête. Il revoyait la scène défiler implacablement et s’emparer progressivement de sa conscience comme un mauvais shoot violet-acide en violent contraste noir et blanc. Il n’y avait rien à faire, le mal bouffait déjà son esprit comme un ver grignote une pomme de l’intérieur, mais Hon ne le sut pas tout de suite et chercha vainement à lutter…
Il se leva et s’alluma une cigarette, il fallait se débarrasser de ce film cinglé. Au début, il n’osa pas s’approcher de l’ordinateur, comme si la machine avait été contaminée, comme si une tumeur de silicium avait gagné les circuits imprimés et qu’elle allait bientôt se répandre dans la pièce, souillant l’espace comme son propre esprit avait été souillé. Il jeta sa cigarette dans la rue, par la fenêtre. Finalement, il réussit à s’approcher et à retirer le disque de son lecteur. Tandis qu’il le tenait du bout des doigts, un sentiment de dégoût le submergea. Il plaça l’objet déchu dans son boîtier, réceptacle maudit parcouru de lettres tracées avec le sang impur du profit, illustration malfaisante aux charmes d’or, sexe et chic, tirés de l’aliénation de masse, texture lisse comme le froid métal, la pureté du mal absolu, le design était la beauté du diable.

Avec un geste calculé quelque peu tremblant, il jeta le boîtier et son contenu dans un sac en plastique, comme un jeune inspecteur déposerait une preuve aspergée d’une vielle matière organique coagulée répugnante dans un sachet sous scellés. Il mit cet ensemble dans son sac à dos, qu’il referma aussitôt d’un mouvement anxieux, comme si il venait d’isoler un animal pestiféré. Pendant qu’il s’affairait à cela, ses pensées se bousculaient. Quelle sorte de malade pouvait réaliser un film pareil ? Quelle sorte de malade pouvait bien l’acheter ? Les images défilaient dans son crâne, la scène d’automutilation bloquée sur répétition dans sa conscience passait et repassait sans discontinuer dans toute sa splendide et parfaite violence. Il s’alluma à nouveau une cigarette, espérant que les images ignobles qui le hantaient finiraient par fuir hors de lui, en même temps que la fumée recrachée. Mais rien n’y faisait, l’image traumatique tournait en boucle et les vingt crédits déboursés la veille pour voir ces deux minutes d’un film à la violence insoutenable lui laissaient un goût terriblement amer.
Vingt crédits. Vingt crédits pour deux minutes ! Hon avait la haine. L’image grotesque continuait de tourbillonner en lui avec une intensité rarement éprouvée. Il fallait qu’il donne un sens à ce qui s’était insinué en lui, à ce qui s’imposait de plus en plus, mauvaise monomanie qui se développait en son for intérieur, à la manière d’une pathologie mentale cannibale. La vision infernale se répétait tant et tant qu’elle finit par se superposer à elle-même, croissant sur sa volonté, s’étendant à toutes les fonctions de sa conscience, gagnant du terrain dans son intimité. Rien ne semblait pouvoir arrêter l’obsédante répétition du cauchemar insensé qui le possédait. Sa conscience commençait à bouillir, saturée de haine et de culpabilité, lorsque son besoin de donner du sens  à son trauma l’amena mécaniquement à se retrouver à nouveau face à son ordinateur.

Quasi d’instinct, il se connecta au réseau et se mit à errer dans le cyberespace à la recherche d’une info susceptible de l’éclairer sur l’origine maléfique du délire tourmenté qui l’obsédait. Il fallait au plus vite trouver le sens de l’enfer qui se déchaînait à présent dans son crâne, martelant ses tympans avec une rage frénétique, vrombissant de bruits d’éclats métalliques. Hon arpentait le virtuel et y trouvait un fourmillement d’informations : analyses du film, résumés, critiques, discussions, images, bandes-annonces et extraits téléchargeables, mais rien ne le satisfaisait, rien ne faisait référence à l’horreur, au traumatisme, c’était au contraire comme si une forme de culte s’était formée autour du film, enveloppant ce dernier d’un voile de sublimation. Tout le monde avait adoré, une communauté de fans racontait sa fascination, ses fantasmes, une secte mystérieuse se formait progressivement autour du spectre fantomatique qui se dessinait peu à peu dans l’esprit de Hon à propos de ce qu’il n’avait pas vu du reste du film. Il était seul. Pourtant, dans un forum, il découvrit la trace laissée par une autre âme qui s’était égarée dans ces mêmes méandres virtuels.

L’autre avait également été victime d’un tel malaise, il avait été pris d’une même nausée et avait été contraint, lui aussi, de stopper le visionnage du film. Hon était solitaire et perdu dans son aliénation mentale et en même temps, l’inconnu le rejoignait au travers du cyberespace. Il communiquait, il partageait avec l’individu appartenant à un autre espace-temps, à un ailleurs indéfini, un instant présent, une présence nécessaire. Mais était-ce une réelle présence ou bien l’autre n’était-il qu’un prolongement virtuel de sa propre présence ? Hon poursuivit ses recherches, parcourant avec agitation chaque micro-parcelle binaire susceptible d’apporter une solution à son problème. A force d’exploration, les même termes défilaient : expérimental, surréaliste, cyberpunk, un univers qui portait en lui tous les germes d’un film hors-normes, mais oubliait-on volontairement de préciser gore, violent, cruel, dégueulasse et profane ?

C’était comme si cet aspect du film n’avait heurté personne, comme si personne n’avait remarqué, personne qui n’osait faire part de ses sentiments négatifs, de son dégoût, personne qui n’osait contredire les critiques corrompus, personne qui n’osait dire la vérité, hypocrites appréciations. Les gens, tellement influençables, se pliaient aux influences des grands critiques, conspirateurs qui faisaient le monde de l’art à leur guise, sous influence de fric, de profit, de rendement, de saloperies, sans oublier la cocaïne, qui ne supportait que sa propre influence, dictant ses règles au gré de ses caprices d’alcaloïde. L’argent faisait l’art, tout était pourri, organes et logiciels, et bien qu’il savait que tout était truqué, malgré le grand mensonge omniprésent de la grande société de grande consommation, connaissant pourtant le mécanisme de culpabilisation du consommateur trompé sur la marchandise, et toute marchandise était un trucage, Hon s’en voulait à mort. Pourquoi ne pouvait-il pas calquer son jugement sur celui des critiques ? Pourquoi ne pouvait-il pas prendre plaisir, comme cela le lui était ordonné ? Pourquoi lui, alors que tous les autres faisaient l’éloge de la barbarie cinématographique, ne pouvait-il pas partager l’enthousiasme général pour ce film ? Était-il trop sensible ? Était-il le seul couillon du monde incapable d’aimer l’innommable ? Hon était seul et il avait forcément tort, la masse a toujours raison. Il s’empressa de poster une élogieuse critique du film sur un forum cinéma.

Bizarrement, il eut ensuite l’impression qu’il s’était déconnecté, lorsqu’il réalisa qu’il était allongé sur son lit, le regard vague, l’âme tourmentée. Il repensa soudain à l’inconnu du cyberespace, et si c’était lui-même qu’il avait rencontré ? Si c’était son propre message qu’il avait lu ? Hon était définitivement seul. Dans son esprit qui n’arrivait pas à se détacher du va-et-vient insupportable qui pénétrait de force sa volonté, un sentiment de haine autodestructrice commençait à se mêler à la terreur que lui avait infligée l’image. La jalousie naissait en lui, haine de soi, haine de l’autre, elle le soulevait contre tous ceux qui faisaient l’éloge de cette saleté de film. Il fallait accepter, il le fallait mais il ne pouvait pas, les autres pouvaient voir le film, les autres le voyaient, ils l’appréciaient, l’adoraient même. Lui était incapable d’accéder à ce plaisir bâtard, lui ne pouvait pas jouir des horreurs comme les autres, mensonge de merde ! A cause de sa sensibilité, il était voué à être impuissant, voué à être reclus, ignorant, lorsque la masse se vantait de connaître et d’aimer la vision de la chair. Hon ne saurait jamais la luxure, l’instinct éveillé par l’image du coït, carnation et carnification dans un même élan, muscles, peau, pulpe et tissus réunis pour la même tentation, faire pénétrer son phallus encéphalique dans la carne pourrie de l’obscène, dans la carcasse morte d’une charogne, le plaisir de la chair et du sang dans le carnage des images, incapable, sans volonté, ils pouvaient, ils le voulaient, ils appréciaient tandis que lui ne pouvait rien, les salauds !

Hon haïssait son manque de haine, son manque de goût pour ce qui dégoûte le dégoûtait, quel con ! C’était injuste, trop injuste, vingt crédits, putain quelle saloperie ! Je déteste ce film, il me répugne, je le hais, je me hais de le haïr, j’ai payé mon droit d’aimer, j’ai le droit d’aimer ce film, je le dois, vingt crédits ! La haine ! Ce film me fout la gerbe, connard de réalisateur, il pouvait pas se passer de crade, ce vicieux, j’ai payé pour ça ? Je me dois d‘aimer ça, je le dois, non, c’est impossible, comment aimer ? Je me hais, auto-exécration. Ainsi allaient les pensés immondes, incontrôlées, de Hon, emportées dans un tourbillon sans fin d’attraction-répulsion, le piège était sans faille. Le film lui appartenait, il était à lui, il possédait ça, oui. Lui qui se croyait un consommateur différent, original, avide de sensations autres. Son délice matérialiste l’avait amené là, c’est lui qui avait désiré, c’est lui qui était coupable de son propre aveuglement. Mais le sentiment d’avoir été trompé, bluffé, berné alors qu’il ne se trouvait pas consommateur plus fidèle et engagé que lui, alors qu’il faisait son bon devoir de bon citoyen boulimique et avide de bonnes possessions, ce sentiment atroce d’avoir fait une erreur, d’avoir fait un mauvais achat, la découverte même qu’il était possible de faire un mauvais achat, que toute consommation n’était pas vouée à être parfait plaisir, qu’il existait une tumeur anormale qui rongeait les rayons du temple.
Si la société pouvait se faire infidèle, c’était l’anarchie.

Pour tout cela, bien sûr, Hon ne pouvait en vouloir qu’à lui-même. C’était lui qui avait tendu une main désireuse de jouissances possessives, pour avoir ce produit, pour l’avoir pour lui, pour lui, à lui, lui, le coupable de sa propre désillusion. Mais la rage était telle et la haine était tant qu’il ne pouvait accepter la vérité, il s’était bercé d’illusions tout seul, il s’était fait avoir par lui-même, par sa propre détermination, par l’illusoire confiance qu’il avait accordée aux temples et à leurs androïdes voleurs d’âmes. Il refusait toujours de voir le rôle qu’il avait joué dans le mécanisme de révélation implacable, et pour défendre l’amour et la jouissance des biens matériels, il projetait l’intolérable haine qu’il ne pouvait éprouver que pour lui-même sur l’autre. C’était les autres les coupables, c’était les vendeurs et les marchands, c’était les designers, les fournisseurs d’objets-rêves, c’était l’ambiance des centres commerciaux, la musique, les couleurs, l’esthétique qui fournissait l’ivresse, la soif d’acheter, c’était tout sauf lui-même, il n’avait rien à voir dans cette histoire.
Non, ce n’était pas lui qui avait acheté, ce n’était pas sa volonté qui avait agi, tout cela, c’était une machine monstrueuse qui s’autogérait, l’individu n’était qu’un rouage inclus contre son gré dans le mécanisme. Hon refusait d’accepter sa culpabilité, il était la victime du monde et, pour la première fois de sa vie, il haïssait ce monde qui l’avait trahi, lui, le consommateur avisé, il avait été trompé, manipulé. Et si c’était là le but recherché par ce réalisateur, génie masochiste qui trouvait un plaisir sadique à révéler aux âmes leurs rôles de pantins ? Hon le haïssait comme tous les autres, ce misérable surdoué du mal. Mais Hon ne pouvait éternellement se voir comme un automate, comme un robot sans conscience, comme un mécanisme déterminé de la grande machination commerciale, il lui fallut bien se reconnaître une liberté, un choix. Alors, après avoir tenté toutes les voies, après avoir essayé de résoudre cette problématique en se déchargeant de toutes responsabilités, après avoir accusé les vendeurs, le réalisateur, la société et le monde, il ne put que reconnaître et constater qu’il était coupable de son erreur, qu’il était la seule cause de cette prétendue manipulation de masse qui l’avait amené là. Il était sa propre manipulation, sa propre victime, son propre destructeur, sa propre haine, il était autodestructeur, machine coupable d’être sa propre victime, erreur inacceptable.

Régression accomplie.


Prenant conscience de la vérité, Hon se leva, le regard enfiévré, les yeux rouges et humides, il se dirigea vers sa chambre et, dans la table de nuit, il prit l’arme imaginaire qu’il avait un jour cachée ici durant un rêve. Il alla ensuite dans la cuisine pour se faire du café et, malgré la monomanie névrotique obsessionnelle qui allait et venait toujours avec rage dans sa tête, il lui vint une question : pourquoi ? Puis, éclatant de rire et fondu en larmes, il se demanda ce qu’était le cube-béton et se palpa le crâne. Il but du café, fuma des cigarettes, il rit, il pleura. Il avait forcé le monde à le tromper, il allait tromper le monde à le forcer, il allait cesser d’être pour le monde, c’était le seul moyen de priver la machine d’une petite part de son carburant humain. Hon éclata de rire en faisant mine de penser à sa mère, car maman l’avait trompé, elle l’avait abandonné, maman-société avait le cordon ombilical pourri, la salope, le placenta malade balançait n’importe quoi dans le bide assoiffé de matière de Hon. Il se dit que maman veut m’empoisonner, la pute, alors je vais couper ce satané cordon, avec l’arme imaginaire, Hon coupa le cordon-traître qui lui avait donné ce film à la con, le méchant cordon.

Une fois cela fait, il resta à flotter tranquillement au milieu des détritus de l’utérus, dans une joie tiède, il riait et pétait, des bulles remontaient dans le liquide amniotique. Les bulles de pets remontaient jusqu’au cœur de maman. Soudain, Hon perçut une vibration et entendit un crissement de porte d’ascenseur, un goulot lumineux blanchâtre avait pénétré dans la cavité et commençait à sucer toute la substance des lieux. Hon approcha sa tête du goulot qui ressemblait à une grosse bouche faisant la moue, un courant de flux énergétique l’aspira alors dans un étrange sphincter rigolo. Il chuta pendant au moins deux demi-secondes et demi au travers d’une suite de séries de vulves organiques gigotant et finit par tomber nu dans un tas de glaire et de vomi, sur du carrelage vert-bloc-opératoire. Il hurla de douleur interne, se vida par tous ses orifices et renifla sa propre biomerde. Etalé sur le sol trempé et poisseux de ses épanchements, recroquevillé sur lui-même dans une position misérable, il tourna la tête dans un mouvement lent, désespéré et saccadé, et aperçut alors trois forme blanches, trois anges-hologrammes en blouses blanches qui lui crièrent brutalement, en un chœur harmonieux : « Trop cool, tu as échappé à maman-société, mais si tu veux vraiment achever ta parturition, prends cela, cette arme te sera d‘un grand secours. »

L’un d’eux s’approcha et lui tendit une seringue remplie d’un liquide vert anglais. Hon attrapa l’objet et se redressa douloureusement, assis à même le sol, dans un amas de matières fécales inorganiques, il regarda vers les anges. « A quoi ça sert ? », gémit-il. « Sers-t’en et tu verras. », dit l’un d’eux en souriant d’un air étrange. « Mais qu’y a-t-il là-dedans ? », se plaint Hon en secouant la seringue remplie de curieux liquides. « Un cocktail de substances technoscientifiques, de nanorobots et de matières métaphysiques », répondirent-ils tous ensemble, en s’esclaffant tout du long. « C’est indolore, bien sûr », rajouta tendrement celui qui avait souri. Hon fixa la seringue sans rien dire. « Dépêche-toi, la communication va bientôt s’interrompre », reprit l’ange au sourire étrange. « Quoi ?! » fit Hon en relevant la tête. « Tu t’effaces déjà », confirma gravement un des anges qui n’avait pas encore parlé. « Mais où suis-je ? », demanda Hon en pleurant. « Dans le non-lieu », chantèrent-ils tous à la fois gaiement, en une envolée transcendantale, puis Hon perdit connaissance. Dans la nuit de l’inactif, une voix intérieure s’activa et perfora alors l’espace dans toutes les dimensions du temps relatif. « Tu ne peux y échapper, tu reviendras et tu resteras parmi nous, nous sommes les non-être demi-morts, mystiques de la foi techno. »

Hon reprit ses esprits après ce qui lui sembla avoir duré une microseconde. Il était allongé sur la table de la cuisine, dans la position d’une femme accouchant, le flingue traînait près de la gazinière, un mégot finissait de se consumer dans le cendrier, une tasse était renversée sur le sol, au milieu d’une flaque de café froid. Caféine, haine et sommeil ne faisaient pas bon ménage. Hon voulut se rappeler de l’étrange rêve qu’il venait de faire, mais les images traumatisantes du film maudit étaient plus que jamais omniprésentes en son esprit. Une chose était sûre maintenant, maman-société était une sacrée salope, désireuse de se faire aimer mais ne donnant rien en dehors d’elle-même, elle était le désir nombriliste de la machine qui se veut unique, maman-société pompait l’amour des hommes, mais son cœur de métal ne battait que pour elle-même, dans sa vanité, la création négligeait son créateur. La machine assoiffée d’amour refuse l’échec, refuse la faiblesse, elle refuse l’homme, pour Hon, le temps aura raison de sa folie, mais qui aura raison de la machine ? Un peu de merde peut faire rouiller un boulon mais l’homme est câblé, et la machine digère à présent jusqu’à la boue de l’humanité.

A présent réfléchissez. (L’aluminium ne rouille jamais.)

Le lendemain matin, Hon se réveilla avec une seringue remplie d’un liquide vert anglais dans la main avant-droite.

EL


Toutes les réactions (8)

1. 03/05/2010 03:20 - Roméo Joan

Roméo JoanCe texte est très bien écrit. Et pensé.

2. 03/05/2010 12:46 - Violator

ViolatorJe suis d'accord, c'est très, très bon

3. 03/05/2010 20:41 - Roméo Joan

Roméo JoanA Evan Ard,

vos propos me concernant dans l'article La nuit au bout du voyage m'ont touché. j'écris de manière régulière et je viens de publier mon premier bouquin. si seulement nous nous connaissions...
bonne continuation.

Joan

4. 03/05/2010 21:00 - Roméo Joan

Roméo JoanJe sens là l'influence de divers auteurs. William Burroughs, Timothy Leary Hier, j'ai même quelques rapprochements, comparaisons. Entre THX Baby de MgD et votre récit.

Joan

5. 03/05/2010 21:00 - Roméo Joan

Roméo JoanSi je me trompe, dites-le moi.

Joan

6. 03/05/2010 21:13 - Roméo Joan

Roméo Joanvotre style est net, tranché, tranchant. il n'est ni coulant ni boursouflé. le je est inexistant (amen ! j'oserai dire).
vous trempez votre plume dans l'Absolu qui est vaste, dense et qui donne à qui le mérite selon ses oeuvres, selon ce qu'il est.
j'espère lire d'autres fictions de vous.

Dans le Christ,
Joan.

7. 03/05/2010 22:09 - Evan Ard

Evan ArdPour les influences, j'ai lu un livre de chacun des auteurs que vous citez. Maurice G. Dantec, c'est un cas à part, à chaque fois que je crois tenir quelque chose, je me rends compte à postériori qu'il l'a déjà fait, ^^ ça ne serait donc pas surprenant qu'il y ai des éléments de THX dans cette nouvelle.

8. 03/05/2010 22:57 - Roméo Joan

Roméo Joanjeviens de relire le texte et franchement il n'est pas le fruit du hasard, il est inspiré et il souffle là où il veut, là où Il veut.
dans mon propos, nulle exagération. rien de tout cela.
des cortex-piratés parlant vont encore dire que je flatte, surestime l'auteur, que je fais dans "le fade", la "clônerie". je m'en fiche, je les laisse blablaver, ces égos qui se décomposent de manière permanente. je sors de ma digression pour revenir au sujet.
ce texte est inspiré et il m'inspire. il m'aidera par la suite. je m'explique. je ne plagie pas, je ne plagie jamais. je laisse une histoire prendre forme et je transcris. c'est bête ? non ! "encore un Nécrivain déicole, psychopathe, drogué, branché sur le Canal SciFi, psychotique à en mourir etc" non plus ! un roman s'écrit, une nouvelle, une fiction s'écrit, on ne l'écrit pas. et cette fiction, en temps et en heure voulus, m"aidera, jouera son rôle.
merci.

Ring 2012
Dernière réaction

Ce texte est très bien écrit. Et pensé.

Roméo Joan03/05/2010 03:20 Roméo Joan
Tout sur
Articles les plus lus
  • Les excuses publiques de Causeur à David SerraLes excuses publiques de Causeur à David Serra

    Publié sur Causeur.fr le 11 décembre 2013, un an après le conflit entre l'auteur de Satellite Sisters et l'éditeur. Les éditions Ring annoncent à leur tour la fin du contentieux avec Maurice...

  • Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?

      On en a tous assez de prendre connaissance dans les médias déchaînés des énièmes rebondissements de l'affaire... qui semble ne jamais vouloir se terminer. De loin, du Zimbabwe par exemple,...

  • Droit de réponse aux désinformations de Maurice DantecDroit de réponse aux désinformations de Maurice Dantec

    [ Addenda du 11 décembre 2013 :Les excuses publiques du Magazine Causeur à David Serra : http://www.causeur.fr/nos-excuses-a-david-serra-et-aux-editions-ring,25362David Serra et les éditions Ring...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous La France orange mécanique