Proust en gilet de kevlar
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Aurélien Bellanger - le 05/11/2010 - 6 réactions -
M’étant endormi entre les paragraphes 265 et 266 du livre L’enfer du roman de Richard Millet, je fis un cauchemar étrange. Je descendais, par un profond souterrain, jusqu’à la salle des manuscrits refusés de Gallimard. Je profitais d’abord de la situation pour y substituer un manuscrit de jeunesse. L’instant d’après, c’était devenu l’enfer. L’enfer n’était pas un lieu agréable. Les écrivains y ressuscitaient le temps de quelques discussions qui les laissaient terrorisés face à leurs décompositions mutuelles. J’y retrouvais le cadavre parlant du dernier écrivain. Nous parlâmes de l’enfance et du pays natal, il me montra des photos du bocage et de châteaux déserts. Puis nous prîmes un train qui nous mena jusqu’à un bâtiment ressemblant à usine agro-alimentaire, appelée RomanProm.

Cela résumait assez bien le livre de Richard Millet. La littérature est détruite, et cette destruction s’appelle le roman : les milles romans parus, traduits, abandonnés d’une rentrée littéraire, les cent mille romans refusés par les éditeurs, la centaine de romans qui continuent à se vendre, embaumés par le marketing et soutenus par l’industrie culturelle. Mon cauchemar me rappelait quelque chose d’autre : j’avais été libraire assez longtemps pour voir se dessiner, derrière la tyrannie obligée des coup des cœurs, des romans cultes et des écrivain prometteurs, le déclin entretenu de la littérature.
Richard Millet n’annonce pas la mort du roman : il en relate l’hégémonie, qui signifie la mort de la littérature. Le roman est devenu international, à tel point que la seule idiosyncrasie tolérable est celle du narcissisme : « la majeure partie du roman contemporain, où s’incarne la postlittérature, est la version sentimentale du nihilisme. » Millet invente une oxymore très juste pour définir ce narcissisme : « une gnose tautologique ». Car le seul horizon du roman postlittéraire est de parvenir à une description exhaustive des normes sociales, érigées en divinités terminales, sous leurs formes juridiques : « Il est possible que le champ romanesque actuel ne soit plus qu’une vaste controverse juridique (sexuelle, raciale, religieuse, etc.) que l’écriture fait mine de désamorcer mais qui garde intacte sa puissance d’intimidation. De là que le roman contemporain ne dit rien, ne parle de rien, sous l’apparence de tout dire. » Richard Millet prend quelques risques. Il oppose à la littérature-monde anglo-saxonne une littérature du terroir, et à l’idéal journalistique de l’écrivain embarqué ( « ce qui se publie sous le nom de roman et qui n’est qu’une forme du reportage universel »), l’idéal d’une réclusion volontaire loin du théâtre des opérations. Qu’importe à Richard Millet la barbarie des temps nouveaux : il conçoit la littérature comme un réseau de monastères individuels, et l’écrivain comme un moine copiste et un styliste acharné. La « nuit de la langue » n’a pas besoin d’un éclairage puissant : « une lumière de plus en plus ténue et lointaine, qui n’éclairera bientôt plus qu’elle même » lui suffit.
Retiré sur un plateau corrézien aux allures de porte-avions, Richard Millet peaufine sa phrase et ses armes secrètes, en gardant les ruines de la capitale des lettres à portée de tir – nul besoin de s’engager dans une bataille de rue sanglante. Quelques uns de ses pamphlets ont échappés à la DCA du politiquement correct, mais le camouflage campagnard de ses romans en fait des cibles un peu trop faciles. Richard Millet s’est alors lancé seul dans la construction de missiles de longue portée (comme tous les écrivains vieillissant, son champ de tir se confond d’ailleurs peu à peu avec l’histoire littéraire) ; il a besoin de projectiles nouveaux qui, quelque part entre le V2 et l’ovni littéraire, permettraient à la littérature de faire une percée au-delà du roman. Je ne peux conclure ce paragraphe sans remarquer que la plus belle image de L’enfer du roman, remarquablement gracquienne, emprunte ses termes à la balistique : Richard Millet évoque l’échec des écrivains d’avant-garde, « restant accrochés par accident à l’épave qu’ils ont torpillée, et n’étant vraiment lus que sous l’eau où ils reposent. »
Les torpilles de l’ironie et de la déconstruction ayant échouées, quelles armes inventer ? Richard Millet trouve précisément une réponse chez le second Gracq, celui des essais littéraire : « Gracq n’est pas passé du roman à la critique : ses recueils de notes sont d’autres romans, ou l’autre du roman, ressortissant à un romanesque puissant ». Il loue également les très beaux essais de Peter Handke, comme celui sur la fatigue, les fictions de Borges, ou le dernier Chateaubriand, celui de La vie de Rancé.
Je suis tenté de voir dans ces préférences l’affirmation d’un darwinisme littéraire. Avec l’invasion du cinéma et de la télévision, la fenêtre de tir de la littérature s’est considérablement réduite. Le premier genre à disparaître fut le roman feuilleton : événement sans gravité. Le roman américain subit l’attraction de plus en plus en forte du cinéma, et son absorption semble imminente – c’est le sujet même du dernier Bret Easton Ellis. L’apparition des liseuses numériques provoquera sans doute une nouvelle grande extinction. Richard Millet s’en réjouit : « Les écrans divers sur lesquels se lisent les romans ne sont pas le signe d’une survie possible de la littérature, mais la possibilité qu’elle a d’en finir avec le tout-romanesque pour entrer dans l’au-delà du roman. »
Quels petits mammifères prolifèreront dans ce nouvel écosystème ? Principalement des diaristes, des essayistes et des moralistes, affirme Richard Millet. Le roman continuera d’exister, mais sous une forme interstitielle. Mourrons les tenants de l’ « écriture », les artificiers de la phrase humide et les pseudo-naturalistes au sang de dinosaure gelé : « La phrase contemporaine est le plus souvent débile, au sens littéral du mot : manquant de force physique et morale. Pis : accréditant que sa veulerie est l’expression d’une morale naturelle. C’est par là qu’elle compose avec les puissances du mal. » L’avenir appartient à des rhétoriciens sévères : ce sont déjà les seuls écrivains lisibles. Richard Millet donne une définition très belle de la rhétorique : « ultime écho de la mort d’un monde où les dieux n’avaient plus ni voix ni corps, mais seulement un reflet : une qualité supérieure d’apparence où l’instauration du monothéisme a eu lieu dans un enchantement dont la littérature reste la manifestation la plus haute et désormais secrète. »
Mais Richard Millet s’essaie aussi à quelques prophéties plus sombres. Il imagine que dans dix ou vingt ans, les romanciers français écriront directement en anglais. J’ai justement rencontré cette semaine une amie française qui écrivait un roman en anglais. Je m’embrouillais dans quelques pauvres arguments patriotiques et esthétiques qui culminèrent ainsi : « c’est un coup de poignard dans le dos de Proust ! ». Je n’ai pensé à lui dire que son choix révélait un cerveau reptilien.
Aurélien Bellanger
Toutes les réactions (6)
1. 05/11/2010 16:35 - Lucie
Extrait:Richard Millet s’en réjouit : « Les écrans divers sur lesquels se lisent les romans ne sont pas le signe d’une survie possible de la littérature, mais la possibilité qu’elle a d’en finir avec le tout-romanesque pour entrer dans l’au-delà du roman. »
Que veut dire cette phrase qui intuitivement me semble essentielle? J'avoue mon incompétence...
2. 05/11/2010 22:51 - Terby
Rien de bien génial, juste que le roman change de support (I-Pad, Game Boy, toutes ces conneries...) et que du coup l'écrivain pourra exploiter de nouvelles possibilités - comme faire des liens vers des photos de nécroses diverses et vers ces ouvrages précédents via Amazon.fr; et aussi peut-être des photos de chiens ou de chattes, chez Michel Houellebecq.
C'est vrai que la phrase est ampoulée au point de mimer la profondeur, mais ne soyez pas modeste, vous aviez bien compris.
3. 06/11/2010 01:08 - Lucie
Vous avez peut-être raison Terby. De plus, ces nouvelles possibilités seront écrites en anglais... On n'a pas fini de compter les points (sur le Ring évidemment) entre les modernes et les anciens dans la prochaine décennie.
4. 06/11/2010 09:24 - commequidirait
La lecture de Millet m'emmerde généralement beaucoup. Pour une fois, j'ai pris un certain plaisir à lire ce livre ; ce qui, n'en déplaise à l'auteur ( qui ignore superbement la notion de plaisir et associe volontiers bon livre à lecture fastidieuse ) est primordial.
5. 06/11/2010 09:43 - Sévère
UN oxymore
"les torpilles de l'ironie [...] ayant échoué" ( échouées!)
Mourront les tenants ( mourrons!)
6. 07/11/2010 21:10 - Murielle Lucie Clément
Une très belle critique littéraire, digne du RING !!!, Juste une question: l'article est de qui? Pierre Poucet, comme le suggère la signature au bas de la page ou de Aurélien Bellanger comme l'annonce le haut de la page ainsi que le côté avec photo et "tous les articles de…"
Confusion qui n'enlève, par ailleurs, rien à la qualité.
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par Aurélien Bellanger
Aurélien Bellanger est né en 1980. Il a publié un essai sur Michel Houellebecq, Houellebecq écrivain romantique, aux éditions Leo scheer en 2010. Il a écrit quelques poèmes, publiés sur son...
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