Présidentielle : la France oubliée
SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Ivan Rioufol - le 20/02/2007 - 0 réactions -
Ivan Rioufol, journaliste et essayiste, grande plume du Figaro, donne au Ring ce texte inédit sur le déclin de la France. Dans « Présidentielle : la France oubliée », Rioufol interpelle sévèrement les candidats à l'élection présidentielle sur l'ère du temps, l'esprit de « contrition » de l'époque, et l'angoissante haine de la France qui se développe dans la plupart des discours publics. Rioufol s'interroge sur le rapport des élites françaises à leur pays, à son histoire, et à la civilisation qui a pu s'en dégager. Est-ce vraiment en faisant table rase d'une certaine mémoire de la « grandeur française » que les candidats à la magistrature suprême parviendront-ils à séduire leur électorat ?

Les Français: un vieux peuple menacé de disparition. Déjà, son génie bat de l'aile et son insolence file doux, sous les baguettes des dresseurs d'opinion et les intimidations de l'islam. Que deviendra cette communauté bigarrée, mais reconnaissable entre toutes, dans deux ou trois générations ? « Je ne suis pas très optimiste », assurait Jacqueline de Romilly, de l'Académie française, dans un entretien publié par Le Point (25 janvier 2007), «ni pour les chères langues anciennes, ni pour la française d'ailleurs, ni pour les humanités en général et, pis, guère plus pour l'avenir de notre civilisation. S'il n'y a pas un sursaut, nous allons vers une catastrophe et nous entrons dans une ère de barbarie. Il y a un désintérêt et même un dédain pour la Raison et les Lumières. » Oui, une catastrophe culturelle se prépare, encouragée par les docteurs Folamour de l'Homme nouveau et leurs laborantins jouant au malin. Qu'attendent les principaux candidats à la présidentielle pour s'en inquiéter ?
Ceux qui, nombreux parmi les lucides, sonnent le glas d'une pays qui se laisse dépouiller de son âme, sont accusés d'être xénophobes et réactionnaires, par les gentils khmers de la pensée monolithique.
Ceux-là ont dressé les esprits moutonniers à devenir « citoyens du monde », tandis que des élites prétendument visionnaires sont mentalement prêtes à accélérer la dilution de la nation dans un monde sans frontières où l'étranger, invité à se sentir partout chez lui pourvu qu'il règle les retraites de ses hôtes et les dettes de l'État, deviendrait un mot obscène. Pour sa part, le politiquement correct, fidèle allié de la désintégration, assure que tout va bien et que ce que l'on voit n'est pas ce que l'on voit. Il encourage à penser faux, érige des trompe-l'oeil, manipule des statistiques et pousse au silence forcé des esprits indociles.
Personne ne trouve évidemment à redire, lorsque Jacques Chirac déclare, au Sommet de Berlin (septembre 2003): « Il faut surtout se préoccuper du sort des Pygmées, qui sont l'un des peuples les plus menacés de disparaître ». Cependant, l'idéologie antiraciste interdit de s'inquiéter pareillement de la défense du particularisme français, cette fantaisie de l'histoire née d'un goût partagé pour la liberté et la justice, qui aura produit et assemblé des générations venues de toutes les régions, de tous les pays, de tous les horizons. Or les descendants, essorés par la machine à décerveler, sont à deux doigts de se laisser envahir par la haine des origines, qui est à l'origine de la haine (Daniel Sibony). N'osant réagir par manque de confiance et de soutien, cette ethnie-là n'en a plus pour longtemps, si rien n'est fait pour lui venir en aide. Le sort des Pygmées serait-il plus urgent que celui des Français ?
Ce 11 octobre 2006, le gratin parisien se presse, Maison de la Chimie, à l'invitation du président de l'Assemblée nationale, pour visionner de film de l'ancien vice-président américain Al Gore, « Une vérité qui dérange »: un document alertant sur les risques que fait courir le réchauffement de la planète sur de nombreuses espèces animales et végétales. « Si nous pouvions prendre la mesure de ce qui se prépare, nous changerions notre attitude », explique Jean-Louis Debré, en assurant de la mobilisation des députés sur cette « bombe à retardement ». En filigrane, c'est le mythe de la croissance et du progrès qui est remis en question. Tout le monde approuve cette invitation à revenir en arrière, au nom de la nostalgie d'une nature inviolée. La survie de l'espèce française, c'est-à-dire de sa langue, de ses moeurs, de son esprit, de son hybridité, ne mériterait-elle pas autant d'inquiétudes ? S'il est une vérité qui dérange, c'est celle-là : sous l'effet d'une immigration de peuplement invitée à rester elle-même et d'une école ne sachant plus quoi transmettre, la France risque à l'horizon 2050 de n'être plus qu'une étiquette, vide d'émotions et de sens. François Héran, directeur de l'Institut national d'études démographiques ( INED) se félicite (Nouvel Observateur, 4 janvier 2007) de la perspective d'une immigration « qui assurera en priorité la croissance de la population », dès les années 2030, où la mortalité commencera à frapper les baby-boomers, tandis que Jacques Généreux, membre du conseil national du PS, estime (Pourquoi la droite est dangereuse, Seuil): « On serait mieux inspirés d'enseigner les bienfaits de l'immigration pour notre pays et les vertus du métissage et du brassage des populations ». Mais le « seuil de tolérance » dont parlait François Mitterrand dès 1989 n'est-il pas déjà atteint ?
Quand Nicolas Hulot interpelle les candidats à l'élection présidentielle à propos des dangers écologiques de demain: « Je supplie les politiques de dire la vérité », il a l'ensemble des radios et des télévisions à ses pieds et le monde politique vient à la queue leu leu signer son Pacte écologique. Tous d'accord pour reconnaître le péril que constitue l'indifférence portée à une nature maltraitée par les hommes. Mais pourquoi n'y aurait-il pas un Nicolas Hulot pour mettre en garde contre l'autre péril humanitaire que risque de produire une identité fragmentée par le multiculturalisme et malmenée par le prosélytisme religieux ? L'exemple du Liban, au rêve cosmopolite brisé, est là pour nous rappeler qu'au mieux un éclatement de la nation est possible. Au pire, une guerre civile.
« J'appelle Français ceux qui ne veulent pas que la France meure », écrivait André Malraux. Dans cette définition, les nouveaux arrivants ont toute leur place, pourvu qu'ils aiment cette nation produite par les siècles. Mais cela fait près de quarante ans que les élites et leurs porte-voix laissent filer la fierté d'être Français. Pour eux, rien n'est plus honorable que de se repentir du passé, de s'excuser d'être là et d'effacer leurs traces, au point d'avoir fermé en 2005 le trop nostalgique Musée national des arts et traditions populaires, consacré à la « France éternelle ». Ces nettoyeurs comblent d'aise l'islam impérieux et ses exigences de respect, à qui il ne viendrait pas à l'idée de rendre des comptes de ses anciennes pratiques esclavagistes, de la colonisation de l'Espagne durant huit siècles, du génocide Arménien, des actuelles persécutions des chrétiens au Moyen-Orient, du nettoyage ethnique engagé au Darfour ou au Kosovo.
Les esprits clonés ne trouvent rien de plus déplacé que l'expression « Français de souche » (Edwy Plenel : « quand j'entends Français de souche, j'entends raciste de souche »), mais ils encouragent en revanche les communautés à se réclamer de leurs racines. Personne ne moufte quand Jamel Debbouze déclare: « Je suis fier de mes origines », ou quand il rompt le jeûne du Ramadan, en direct sur Canal Plus, le 27 septembre 2006, avec quelques dattes et un verre de lait. Quand le Haut conseil à l'intégration (HCI) établit, en janvier 2007, une proposition de charte de la laïcité, c'est tout juste s'il ne s'excuse pas de son audace, censée mettre fin aux conflits opposant des musulmans au personnel hospitalier dans les services de gynécologie obstétrique. Voilà ce que le HCI écrit, concernant les cérémonies de naturalisation en mairie: « S'agissant des cérémonies publiques, et en particulier des cérémonies à forte charge symbolique républicaine, telle la « cérémonie d'accueil dans la citoyenneté républicaine », notamment lors de l'acquisition de la nationalité française, ou, bientôt, la « cérémonie de citoyenneté » qui prendra la forme d'un accueil en mairie pour chaque Français à sa majorité, le HCI préconise (...) d'inviter les récipiendaires à renoncer en ces circonstances à toute forme de prosélytisme. Les mêmes comportements devraient également pouvoir être attendus de la part des usagers du service public de la justice ».
S'il-vous-plait, pouvez-vous éviter les « Allah Akbar! ». La nation, qui a entamé depuis longtemps sa déchristianisation (aujourd'hui, seul un Français sur deux se dit catholique), est devenue un terrain propice aux abandons, préalables aux séparatismes. Déjà, lors de la réélection de Jacques Chirac en 2002, ce furent les drapeaux algériens, tunisiens et marocains qui vinrent saluer l'événement, place de la République, sous les yeux affolés de Bernadette, née Chaudron de Courcel. Le sentiment de honte qui habite les dirigeants est tel qu'il ne viendrait à l'idée d'aucun politique d'accrocher à sa boutonnière le pin's tricolore, comme le font pour leurs drapeaux les Américains, les Israéliens, les Turcs et bien d'autres n'ayant pas succombé à l'idéologie de la contrition. C'est par crainte d'un groupuscule antiraciste dépeignant Napoléon comme esclavagiste que l'État renonça à célébrer, le 2 décembre 2005, le bicentenaire d'Austerlitz, victoire de l'Empire, alors qu'il avait dépêché précédemment le Charles de Gaulle dans les eaux anglaises pour célébrer Trafalgar, défaite française.
La France, pacifiste, accommodante et angélique, est prête à être conquise par plus déterminé qu'elle et les premiers convertis à l'islam, déjà nombreux dans les cités (60.000), ouvrent la marche. Elle en révèle les symptômes, tels que Roger Muchielli les a décrits dans les années soixante-dix (« La subversion » Éditions CLC). La démoralisation de la nation tout d'abord, c'est-à-dire « la dissolution du courage, la chute du tonus mental qui donne la foi dans les valeurs du groupe national et la confiance dans son avenir ». Parmi les facteurs de cette démoralisation, Muchielli cite en particulier l'injection du doute, l'intoxication sur la propre valeur de chaque combattant ennemi, la culpabilisation, étant entendu que « l'homme qui se sent coupable perd en même temps son efficacité et le sens de son combat » (Jacques Ellul). Deuxième symptôme : le discrédit de l'autorité et de ses défenseurs. Elle se mesure à la baisse de l'autorité morale de l'État, qui peut être utilisée par la subversion « comme preuve de l'incapacité des gouvernants et comme incitation à la désobéissance civique ». Troisième symptôme : la neutralisation des masses, qui repose sur la « majorité silencieuse ». Selon Muchielli, cette majorité silencieuse, cette apathie populaire, est une création de la subversion puisque l'un des objectifs subversifs est en effet la sidération et l'inhibition des masses.
Pour tous ces symptômes, la majorité des médias, suiveurs et conformistes, est prête à apporter sa décisive collaboration, en continuant à soutenir le préalable antiraciste qui interdit, et c'est heureux, toute référence aux races, mais aussi, dans un abus totalitaire remarquablement dénoncé par Renaud Camus à la suite d'Alain Finkielkraut, « peu ou prou, aux ethnies, aux peuples, aux civilisations, aux cultures diverses, aux origines en général » (Le communisme du XXIe siècle, Éditions Xenia). C'est cette idéologie qui avait inspiré l'ONU de publier, le 21 mars 2000, son fameux rapport sur les « Migrations de remplacement » qui envisageait l'arrivée de 1,3 milliard d'immigrés en Europe en cinquante ans. Une aberration qui avait ravi les plus grands quotidiens, titrant « La France a besoin de plus d'immigration».
Cet état de fait est préoccupant, car ces faiblesses accumulées peuvent très bien être utilisées par une minorité active - ce sont toujours elles qui font les révolutions - pour faire basculer la nation dans une balkanisation qui verrait dès lors les Français - les plus anciens séparés des plus récents - se claquemurer dans des territoires préservés. C'est pour éviter cette issue tragique, dont tout montre qu'elle est envisageable avant la fin de ce siècle si rien ne vient faire obstacle à la loi du plus fort, qu'il est urgent de prendre conscience des faiblesses de la France et de débattre, durant les quelques semaines qui nous séparent de l'élection présidentielle, des conditions qui permettraient à tous de vivre ensemble dans une France ouverte mais rendue capable de faire partager ses valeurs essentielles.
Ivan Rioufol
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