Sur le RING

Pour un art criminel chrétien

SURLERING.COM - CULTURISME - par Aurélien Bellanger - le 26/01/2011 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

François Esperet est gendarme : c’est son seul pittoresque. Car si les quatre chants qui composent Larrons lui ont été inspirés par son quotidien professionnel, le milieu qu’il y met en scène est plus théologique que criminel.


Quand on discute avec un catholique sincère, il y a toujours un moment désagréable : on se sent décadent, damné, ou dilettante. On a beau aimé Bernanos, ça fait second degré, et le catholicisme romain, ça fait un peu poseur : c’est vexant. C’est une variante de l’effet Beethoven, du nom de ce film américain qui met en scène une famille idéale confrontée à la domestication d’un Saint-Bernard géant. On a beau ricaner, ils sont heureux, et on n’a rien à leur opposer. Le film est nul ? Ils sont heureux. C’est plein de bons sentiments ? Ils sont heureux. Leur chien est gros ? Ils sont heureux. Ils sont le bien, et les enfants des autres familles, jaloux du chien géant, le mal. Bref, plus la famille idéale était sympathique, plus elle devenait antipathique. On touche ici aux limites de l’art apologétique chrétien. Les modernes, envieux et fiers, sont devenus étanches à la catégorie du Bien. Mais le Mal, qui définit un horizon esthétique plus subtil, reste son prochain. Si Beethoven échouait, c’était par manichéisme : le Mal commençait là où le cercle familial s’arrêtait. Le catholique sincère, au contraire, ne revendiquera pas le bien pour lui, et le mal pour les autres. Le mal est son affaire personnelle.

Les larrons sont, dans les évangiles, les compagnons de crucifixion du Christ. Si l’on ajoute la prostituée Marie-Madeleine et l’indicateur Judas, on peut lire le nouveau testament comme un polar. Les larrons de François Esperet sont des truands, des passeurs, des voleurs et des repris de justice. Entre deux récits de leurs aventures passées et futures, ils se livrent à de longs monologues, « aux cours orgiaques ». Ils poursuivent leurs amoureuses crackeuses entre deux allers-retours en sueur vers le Maghreb, dans des voitures remplies de haschich jusque dans leurs conduits de climatisation, qui touchent presque le sol, en rêvant du plan parfait d’une valise hermétique à l’odorat des chiens. Il sortent de prison et reprennent les rênes de leur empire nomades de la banlieue sud : « la nationale vingt le Nil éternel et fécond de ce royaume / irrigue en son delta les cité conquises à l’Essonne Arpajon / Longjumeau Saulx-les-Chartreux Ballainvillier (…) enserrées d’autoroutes A 6 à l’Est A 10 à l’Ouest ». Ils tirent à balles réelles : « maudites alors après leur errance au désert elles iraient finir / esclaves offertes en l’alcôve enfiévrée d’un organe en palpitation / prostituées perdues dans le bordel honteux d’un corps en agonie. » Tout est ainsi retranscrit en langage mythique, et tout tend vers le psaume. Le genre poétique, plus encore le genre poétique du chant, comporte néanmoins un risque. La verve métaphorique peut épuiser le lecteur. La beauté des formules conduit trop souvent à l’extinction du réel. Or François Esperet ne lâche jamais le réel. Ses procès-verbaux sont motivés par des faits persistants. Il note des détails précis, des conversations entendues, prononcées par des personnages réels. Le truand grand seigneur du premier chant, qui commande champagne et homard dans un restaurant, n’est pas une caricature de cinéma. Il est encore moins en train de jouer son rôle dans la comédie social. C’est un être humain qui existe, ridicule et démesuré, le genre qui met à l’aise et qui continue à gêner. C’est un homme ordinaire, mais dont l’humanité est plus rapide à se répandre. Une humanité bruyante, presque un cri d’humanité. C’est un prochain à effet immédiat, dont le chant nous relate « chaque instant de je suis éternel. »

Larrons, c’est la vie des truands comme prochains à effet immédiat. La reconnaissance de la proximité du mal, de sa vitalité et de son intensité. La description du milieu comme catégorie existentielle, entre la chute et la grâce, dans une urgence de vivre racontée comme une sortie de prison. On redécouvre, en lisant Larrons, que la rédemption est un thème plus fort que la réinsertion, que la grâce n’est pas seulement présidentielle, et que la liberté n’est pas seulement conditionnelle. François Esperet n’est pas un écrivain de cette envie de pénal que Muray définissait comme une abdication totale de nos facultés morales. François Esperet est un écrivain du pardon.

Aux justifications sans fins, ses larrons préfèrent le constat de leur faiblesse, une faiblesse nue qu’ils confessent simplement : « et tout ça Jenny ça se fait dans les restaurants les boites à cul / ça c’est ma faiblesse et la faiblesse aussi de tous les hommes / on est comme on est j’aurais dû de temps en temps rester le soir / auprès de toi rattraper le temps qu’on a perdu les années de trou / je me souviens de tous tes mercredis perdus dans les parloirs ». Ainsi Laurent, le héros du troisième chant, réclame-t-il, aussitôt après sa confession, le pardon de sa femme : « tout ça peut m’attendre et toi non j’ai décidé ce soir enfin / de te donner tout mon amour après ça je serais sauvé tu comprends  / je pourrais vivre ou mourir en sachant que je t’ai donné ton dû / je ne partirais plus dans mes guerres avant d’aimer ma femme ». A chaque fois, l’auteur va pourtant interrompre ces supplications du crime, pour intervenir à la troisième personne, en style biblique, par un récit implacable : « second coup de feu rend son âme au sommet de la terrasse en marbre / élevée dans sa vanité sédentaire à celui qui n’ a pas j’enlèverai / jusqu’à son denier pas le mausolée de sa dernière empreinte. » Ce n’est pas un discours de jugement immédiat, mais comme une intercession des écritures dans le récit poétique. La condamnation du crime n’est pas l’affaire de l’auteur. Son rôle est d’approfondir le récit criminel, pour en révéler ce qui, absent, en demeure le plus proche : « et si je pleure où les éboueurs annoncent à Paris que se lève / A cet instant c’est de vivre encore une aube abandonnée du verbe. »

On aperçoit alors, dans la construction des chants de Larrons, une position théologique forte : le mal n’a pas d’incarnation propre, mais il produit par le relâchement des tissus du verbe ; c’est un verbe inversé, celui des auto-justifications interminables, des monologues orgueilleux et des bonnes intentions perverties en chaos. Le mal, enclave de liberté et de néant, s’inscrit comme un manque dans l’économie du chant. C’est un morceau de pâte sans levure empêché de grossir. Autour de lui, dans un incompréhensible élan de vie, le châtiment et le pardon gonflent. Les larrons se voient progressivement démunis de tout, mais la grâce est trouvée. Le plus souvent inaccessible, sa présence proche suffit pourtant à justifier la vie.

Aurélien Bellanger

Larrons, François Esperet
100 pages, 14, 90 €
Editions Aux forges de Vulcain





Toutes les réactions (5)

1. 26/01/2011 22:18 - Enculeur de mouches

Enculeur de mouchesPetite fôte dans la 2ème phrase FYI

2. 27/01/2011 11:17 - fabienf

fabienfMerci monsieur Bellanger.

3. 27/01/2011 16:27 - Marthe

Marthe Un très grand merci pour cette lecture incisive et ce texte inspiré : de la critique littéraire au plus noble sens du terme, comme on n'en voit presque jamais. Avec ce texte, vous nous offrez deux belles découvertes : celle de François Esperet, et la vôtre.

4. 30/01/2011 11:44 - Jean

JeanMerci à Aurélien Bellanger pour cette critique magnifique à la mesure de la beauté de ces chants hors du commun. La précision incisive de son analyse, servie par les images choisies avec l'intensité qui convient, rend compte avec exactitude de la limpidité de ces vers ininterrompus sans entamer la violence suave de la langue sublime d'Esperet. Au delà du comprendre et du plaisir que nous offre son regard en partage, on sent que la tension d'amour, dont ces histoires sont remplies, a atteint son but essentiel : saisir à la gorge et toucher au coeur, au delà de toute espérance.

5. 15/02/2012 13:20 - La librairie générale

La librairie généraleSi vous souhaitez le rencontrer : François Esperet sera à la librairie générale (52 av. Henri Barbusse, 93150 Le Blanc-Mesnil) pour rencontrer ses lecteurs, ce vendredi 17 février 2012 à 18h30.

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