Sur le RING

Pornopédophilie, l’éradication impossible

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Murielle Lucie Clément - le 08/03/2010 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

La Onzième plaie, d’Aurélien Molas.

« Ils sont tombés sur quelque chose qui les dépasse, qu’ils n’auraient pas dû découvrir… », annonce la quatrième de couverture. Pour ma part, je suis bien aise d’être « tombée » sur « La Onzième plaie » d’Aurélien Molas, auteur de vingt-quatre ans, né à Tarbes et habitant Paris. Pour son premier roman, ce scénariste a fait un très bon choix en composant ce thriller où s’affrontent sans merci plusieurs univers dans un monde interlope sans pitié.

« Attendant d’être reçu, il s’assit sur un des fauteuils usés qui occupaient l’entrée et, regardant autour de lui, se demanda ce que la mère d’Amandine Clerc craignait au point de mettre fin à ses jours. Ce n’était visiblement pas ici qu’une menace planait sur elle. Il réprima un haut-le-cœur. Ce parfum si particulier aux maisons de retraite le rendait mal à l’aise, comme sur une scène de crime ou dans une église après le recueillement dominical. Flottaient dans l’air quelle que soit la saison une odeur de feuilles sèches, identique à celle des sous-bois à l’approche de l’automne, mais derrière cette fragrance un peu rugueuse on devinait une résignation universelle face à la grande échéance. »

Des fresques où la doucereuse ambiance des complicités sociétales s’impose côtoient des scènes d’une violence presque animale, portée à son paroxysme : la violence faite aux enfants pour un public avide de LiveCam ignominieux.

« Pourquoi un tel souci de qualité ? Surtout en Europe, où les vidéos pédophiles étaient généralement réalisées par des amateurs. La majorité des réseaux en France étaient à mettre sur le compte de familles ou de pervers réunis en petites communautés. Du film à la sauvette, rendu sale et réalisme crade. Le fric n’entrait en jeu qu’à une petite échelle. On ne parlait pas vraiment de business en comparaison avec le chiffre d’affaires de la pornographie infantile aux États-Unis. Pas loin de deux milliards de billets verts par an.

Il songea à l’éventualité que le film ait été tourné en Allemagne, ce que confirmait le pavillon du cargo. L’Allemagne, du fait de sa position géographique et juridique sur la prostitution, recevait un grand nombre de prostituées mineures mais majeures sur le papier. Et du côté de l’industrie pornographique officieuse, les flics allemands estimaient que 130 000 enfants étaient contraints de jouer dans des films X. L’équivalent d’une ville entière. »

Attaqués de tous bords, submergés par les insinuations des leurs, les flics surchargés de travail doivent défendre leur intégrité, leurs méthodes, dans un Paris en proie aux émeutes : « Victoire, défaite, à cet instant précis, rien n’avait plus de sens. Seule comptait l’imminence de l’affrontement, imaginer les coups portés, pressentir les coups reçus, comme si l’euphorie brutale, la communion intense, suscitée par le combat surpassaient tout le reste, annihilaient la raison même pour laquelle le sang serait versé. La ligne de CRS n’incarnait ni la loi, ni l’ordre ; elle était l’horizon à pourfendre, le point de focale sur lequel venaient se heurter l’amertume d’une vie de merde, la rancœur d’une existence malmenée par la multitude de déceptions et d’espoirs avortés. Deux mille cœurs synchronisés, deux mille âmes prêtes à bouffer la poussière pour exorciser la haine d’une société qui leur avait menti.

Chevaux de Troie, virus et manipulations informatiques sont à l’honneur dans la chasse aux pornopédophiles entreprise par Garcia, Broissard, Kolbe et les autres inspecteurs de la brigade spéciale. « Le premier logiciel qu’il envoya eut l’effet escompté. L’ordinateur activa ses firewalls. Le cheval de Troie commença à forer un trou dans la protection numérique, provoquant une réaction en chaîne des antivirus. Ce fut le moment que choisit Léo pour lancer la seconde attaque. Le trojan s’infiltra sans difficulté et s’attela instantanément à construire des barrières pour le rendre indélogeable sans une restauration complète du système. Léo commença le travail de sape, désamorçant un à un les pare-feux, les cleaners, réduisant à néant la défense de l’ordinateur adverse. Il dirigea le virus vers l’adresse IP et la source de diffusion du signal Internet suivant à la trace le labyrinthe informatique. »

Aurélien Molas dépeint, avec le talent des grands du genre, un monde dont on se refuse, en règle générale, à accepter l’existence implacable, et dévoile l’horreur cachée derrière les quatre syllabes du mot pédophilie. Dans « La Onzième plaie », pas question de simples attouchements sur mineurs ou d’exhibitionniste malséant devant des enfants, mais de réseaux entiers, de films mis en vente, de viols collectifs d’innocents qui n’auront plus jamais droit de sortir du cauchemar des sévices infligés.

« Sept enfants. Quatre filles. Trois garçons. Quatre adultes. Sexe d’homme. Corps visibles. Visages masqués. À droite de l’image, la fillette est brune. Elle ne doit pas avoir plus de huit ans. Elle présente des bleus sur les poignets, des suçons sur le ventre, les tétons. L’homme couché près d’elle est d’allure athlétique. Marque de naissance sous l’aisselle. Pilosité pubienne noire. Le crémaster est remonté. Pas de circoncision… »

Il aurait été commode avec un tel sujet lourd en abominations et prégnant d’abjections répétées, un sujet d’une laideur incommensurable où les monstres sans conscience pullulent, de succomber à la complaisance et de donner dans la facilité descriptive des atrocités. Toutefois, avec une grande pudeur, Aurélien Molas a su éviter les pièges du voyeurisme et n’a fait que suggérer avec compassion, pour la compréhension du lecteur, la malfaisance sociétale où les enfants sont victimes de la cupidité d’adultes vicieux qui opèrent en sous-main, sans respect du prochain, fut-il leur propre chair.

Dans cette composition menée de main de maître ne manquent pas non plus les remords et les questions sans réponses de ceux qui combattent la pourriture.

« Des luminescences s’affolèrent devant ses yeux. L’asphyxie n’allait plus durer longtemps. Il se senti dépossédé de son corps. Une torpeur douce-amère empoisonna ses perceptions. Son bassin se crispa. Il crut que son sexe éclatait et que le reste de son corps éclatait avec lui, membre par membre.

À l’heure de vérité il entrevit sa propre vanité d’avoir cru qu’il était maître de sa destinée. Il ne comprenait pas quelle force intérieure l’avait poussé à faire ces choix. Son existence entière n’avait été qu’une fuite loin des repentirs et il avait traversé cette vie sans l’habiter, sans attache, avec le sentiment pressant de s’être hanté soi-même. Un être sans reflet. Un fantôme tout au plus. Il aurait voulu ne pas finir sur ce regret. Frôlé par la mort, il ressentit avec une lucidité effrayante tout l’amour qu’il avait encore à donner.

Il revit le visage de Tatiana comme s’il la voyait pour la première fois et lui adressa un merci muet. »
 
Murielle Lucie Clément

Aurélien Molas, La Onzième plaie, Albin Michel, 2010, 412 pages, 20€.
 


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Ring 2012
Murielle Lucie Clément par Murielle Lucie Clément

Auteur et critique littéraire.

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