Rien de tel qu’un projet d’art contemporain pour réveiller les consciences complexées des Français du pays réel. La mairie de Tours a voté la construction d’une monumentale statue de femme représentant la Loire. Le problème, au-delà du caractère inutile, niaiseux, culturo-tousristique de projet provincial, réside dans son implantation, puisque le lieu choisi pour la géante est l’endroit de l’ermitage de Saint Martin, au-dessus de son abbaye historique, Marmoutier.
L’apôtre négligé
Il y a bien longtemps que les Catholiques de Tours avaient oublié St Martin, ou du moins s’étaient habitués à son absence. Il y a bien longtemps que les pèlerinages à l’ermitage n’ont plus cours. Il y a bien longtemps que le 11 novembre n’évoque plus que quelques lointains poilus en ville. A part la venue du pape Jean-Paul II à Tours en 1996 au tombeau du Saint, à l’occasion de son voyage en France pour fêter l’anniversaire du baptême de Clovis, plus grand monde ne s’attarde ostensiblement sur ce personnage illustre de la ville, de la France, de l’Europe et de l’Eglise. Ce Hongrois de naissance, légionnaire romain contre sa volonté, icône de la paix et de la charité, évêque de Tours choisi par le peuple, apôtre des Gaules, fêté le 11 novembre, est sorti des mémoires, est devenu quasiment invisible à l’œil. St Martin, cet ex-saint patron de la France, ce candidat au patronage de l’Europe, ce patron naturel de la paix et, pourquoi pas, de tous les objecteurs de conscience, demeure à l’abri de sa basilique reconstruite en attendant que l’on exhume sa mémoire et sa dévotion. Dire que le tombeau de St Martin était le troisième lieu de pèlerinage après Rome et Jérusalem ! Comme d’habitude, les Catholiques dorment, s’endorment dans l’être social que leur culte leur confère. L’heure de la parousie n’étant pas imminente, ils s’installent toujours dans un embourgeoisement caricatural et démoralisant. Il faut dire qu’à Tours, on est encore loin du martyre, loin du risque de se faire mitrailler sur un parvis d’église, alors, comme partout ailleurs en France, on a tendance à mettre au rancart son mysticisme, pour se contenter de préserver le présent. Le saint qui a donné son nom à 4000 communes en France, qui a donné un prénom à des multitudes de Français, qui veille aussi sur la ville de Buenos Aires, est négligé sur le lieu même où sont ses reliques. Le piège
Mais voilà qu’à la faveur d’un piège géant et grossier tendu par quelques libidineux franc mac, les Cathos sortent du bois et s’indignent, et se drapent des restes du demi manteau de St Martin ! En effet, un projet d’édifier une statue de 17 m de haut et de 40 m de long, représentant une femme nue allongée, légèrement lascive, mollement offerte, couleur sable de Loire, a été voté par le conseil municipal dans la plus grande discrétion. Il faut se rassurer, le projet a un côté pratique, ce n’est pas que de l’art, c’est de l’art au carré, destiné à accueillir quelques expos pseudo branchouilles pour provincial en mal de capitale. Les travaux doivent commencer au printemps prochain et s’achever en 2013. En voilà une belle décision prise cette année pour fêter les dix ans de l’inscription de la Loire au patrimoine mondial de l’Unesco ! Et pour l’implantation de la gigantesque, ils ont choisi le coteau au-dessus de l’ancienne abbaye de Marmoutier, à deux pas de l’ancien ermitage de Saint Martin. C’en est trop ! Les Cathos réagissent, mais heureusement, ce ne sont pas les seuls endormis à se réveiller. On a bien sûr le droit de trouver cette idée de Femme Loire complètement à côté de la plaque, en complet désaccord avec les vieilles pierres de St Martin sans être catholique. Le bon sens et le bon goût sont en partage. Et voilà qu’un collectif sort tout l’arsenal des démocrates : groupe Facebook, pétition en ligne, blog (2). Autant dire que cela va saigner ! Alors que le conseil municipal avait trouvé matière à consensus mou sur le projet de statue géante pour exploiter le filon du patrimoine mondial de l’humanité, tout s’effrite bêtement. Le groupe de lutte contre le projet, a la niaque, ils exploitent les médias sans craindre le ridicule et en deviennent surprenants. Les bases bougent. La pétition a fait 4700 signatures ! Le sujet intéresse des médias nationaux en manque de marronniers : France 2, TF1, France Soir, L’Express, Libé, et Radio Canada ont déjà traité de la polémique. Et le groupe d’opposition se trouve facilement enfermé par les journalistes dans une posture réactionnaire, puritaine, qui a le charme du désuet pour des Parisiens condescendants. Encore et toujours ces Chrétiens qui ont un problème avec la nudité, avec la femme, avec la sexualité, mais c’est ridicule ! Et le piège se referme sur ceux qui y ont couru. Les indélicats, vieux franc mac de terroir, ricanent et applaudissent tandis que la réaction s’enferre. Et le sculpteur inconnu du grand public, à tendance officielle pour le pouvoir local, se gargarise. C’est une pub d’enfer ! Cette polémique le fait exister. Il s’appelle Michel Audiard. Lui qui a le culot de porter le prénom et le nom d’un gars qu’on aime bien, rajoute sur cette identité la marque d’une culture bobo. De quoi l’envoyer, lui et son incontournable projet, « au terminus des prétentieux (3) ». C’est alors, qu’avec du retard à l’allumage, le langage diplomatique s’en mêle. Des politiques en profitent et se distinguent par des pirouettes du genre oui à l’art contemporain mais non à cet endroit. 4700 électeurs motivés, c’est toujours bon à prendre. Ils essayent d’afficher un esprit libéral pour être digestes pour les médias et la masse et, feignent de vouloir courir avec ceux qui veulent sauvegarder notre patrimoine. L’évêque même, émet des réserves polies et teintées d’ironie sur le projet : « Les lieux martiniens sont sensibles ; pas seulement pour des cathos attardés.» (4) Les élus de la majorité se grattent la tête. Il ne faudrait pas que cela aille trop loin.
La Femme Loire aura peut-être lieu et le plus pathétique serait que l’on ne conserve de cette histoire que la pudibonderie ambiante. Laisser croire que c’est la nudité de la Femme Loire qui gêne est une erreur grotesque. Ce n’est pas les formes qui gênent mais le fond. Les colonnes de Buren restent un scandale et le symbole de l’escroquerie de l’art contemporain subsub (subversif et subventionné), la pyramide du Louvre reste inutile à magnifier le Palais du même nom, etc. La Femme Loire dégrade un lieu culturel, l’écrase, l’asservit, le détourne, le travestit. Rebrandir la tradition, notre fonds culturel après tant d’années de tiédeur les accule nécessairement à la caricature. Pour combattre le moderne aujourd’hui, il n’y a rien de plus efficace que le moderne lui-même, comme l’avait si bien illustré Philippe Muray (5). Le moderne engendre son double et leur combat les annule et les dissout. Imaginons seulement par exemple un groupe de féministes au réveil qui s’insurgent que l’on compare encore une fois de plus un fleuve à une femme à poil. Y’en a marre de ces sculpteurs obsédés qui nous inondent de leur vue de la femme objet dès que quelque chose les émeut. Féministes contre art contemporain, restons spectateurs à compter les points. On peut aussi imaginer des écolos (et je crois qu’il y en a réellement) qui s’insurgent de la dégradation du site et du bilan carbone d’une telle réalisation. Encore de quoi se frotter les mains ! Modernes contre modernes, nous pourrions encore tirer notre épingle du jeu. Les Catholiques et les tourangeaux redécouvrent St Martin
La nature même d’un piège est de se retourner une fois qu’il a marché, en dévoilant au grand jour l’intention de celui qui l’a élaboré. Le piège marche donc, les Catholiques sont caricaturés comme des prudes indisposés par la nudité, mais le piège se retourne donc aussi. En effet, déjà 4700 tombés dans le piège, cela commence à faire beaucoup. Ensuite la médiatisation, au-delà du risque de ridiculisation des opposants, montre au grand jour l’absurdité du projet, le côté usurpateur de l’art contemporain, l’escroquerie intellectuelle et démocratique que cela représente. Les élus locaux peuvent s’inquiéter, il n’est pas bon d’avouer ouvertement que l’on méprise le peuple et qu’on lui préfère l’art mercantile irrespectueux de leur territoire. Pour être bien, il aurait fallu que le peuple de Tours devance les élus, que les Catholiques devancent l’appel et imaginent la construction d’une sculpture (néanmoins moderne) géante de St Martin. Cela aurait même fait plaisir aux touristes. Mais on aurait alors peut-être trouvé quelques bonnes âmes pour trouver cela trop catholique pour notre pays laïc, trop oppressant pour les minorités visibles et invisibles… Cela fait des années que tout le monde vote mou et fait confiance à des gens qui n’ont d’autre projet que de gommer leur identité. Regardons ce que font les Polonais à Swiebodzinavec (6) : la plus haute statue du Christ Roi du monde (36 mètres de haut). Catholiques de Tours, faites tomber les masques, n’ayez pas honte de votre identité ! C’est maintenant à vous de vous mettre à nu, sans autre héritage que ce que tous les saints de France vous ont légué. La plus belle conséquence de ce piège et de son retournement, serait la ferveur retrouvée pour l’apôtre des Gaules. Le 11 novembre, fête de la St Martin, pourrait être l’occasion formidable de rendre présente l’Eglise dans la ville de Tours (et dans toutes les villes de France et d’Europe d’ailleurs) et de rappeler le caractère universel du modèle qu’incarne le Saint. C’est bon de voir les Français redécouvrir leur patrimoine dans cette période de déliquescence, c’est bon aussi de voir de temps à autre les Catholiques de ce pays se réveiller et recouvrer la fierté de leur foi et de ce qu’elle a donné au monde. Avant de combattre la déchristianisation du monde, il nous faudrait d’abord combattre la déchristianisation de l’Eglise. Grâce à la Femme Loire, Saint Martin passe à la télé. C’est déjà ça. En attendant qu’elle coule, faisons de Saint Martin le symbole de notre fierté culturelle.
Outre tous les problèmes et tous les partisans "contre" que vous avez évoqués, il faut aussi souligner le Patrimoine: comment peut-on associer cette vision bling-bling et ringarde du fleuve (vision d'un artiste un tantinet mégalo) et l'un des sites historiques les plus anciens de notre contrée?
Je ne m'éternise pas afin de ne pas virer démago, ce n'est pas mon genre. Je suis juste passionnée et investie par le Patrimoine et je m'insurge, comme beaucoup de tourangeau, contre ce projet: la culture française n'a plus à se prostituer pour la plaisir de quelques pseudo artistes et politiques au dents plus longues que leur réel intérêt envers l'art et la culture!
Posons-nous juste, AUSSI, la question patrimoinale, merci.
2. 05/01/2011 10:41 - de maison rouge
et cette statue servira de lieu d'exposition, de congrès, de colloques, de concerts, etc... mais pour s'y rendre il faudra bien que la mairie entreprenne les travaux de voirie nécessaires = coûts sur nos impôts
mais alors que deviennent le palais des congrès Vinci, le grand hall de Rochepinard et le Grand Théâtre ???.....
3. 05/01/2011 11:41 - Pinpin
Les cons ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît.
[Les tontons flingueurs - Michel Audiard]
4. 06/01/2011 09:56 - Marlow
j'ai aperçu quelques images de ce projet de "femme Loire" dans les médias récemment…
Déjà, le titre de l'"oeuvre"…Démago, gentillet, nul. Un truc de comité du tourisme d'une mairie ou d'une communauté de communes ou d'un conseil général, qui se raconterait qu'elle/il est en prise avec l'air du temps, la création, la culture et caetera. Premier indice que ce pourrait ne pas être de l'"art".
Puis, vous regardez la sculpture, probablement un modèle réduit réalisé par l'auteur en préalable à la réalisation de l'oeuvre en grand. De l'art ? En quoi cela renouvelle-t-il la sculpture et toute son histoire jusqu'à ce jour ? A quoi cela ressemble-t-il ? A quelle esthétique cela fait-il référence ? Une esthétique gentille d'artisanat local un peu mièvre, oui, voilà comment je tente de cerner cette forme sans intérêt. Sans intérêt esthétique ni artistique. De l'art contemporain ? Même pas. D'ailleurs son auteur ne me semble pas faire partie des circuits de l'art d'aujourd'hui… Deuxième indice : ce pourrait ne pas être de l'art.
Enfin, on comprend que la sculpture est aussi un bâtiment (ai-je bien compris ?), lequel accueillera tout un tas de choses racontées à la sauce culture-tourisme-social-économique que les élus locaux mettent souvent en avant pour légitimer des choix parfois peu éclairés. Troisième indice : ce pourrait ne pas être de l'art.
Ce n'est donc pas le problème de la nudité du sujet (l'histoire de la sculpture est riche de sujets nus !) qui pose d'abord problème, c'est la nullité de l'objet accompagné de son titre. Et puis, bien sûr ce que l'on apprend du contexte grâce à votre article : le lieu prévu d'installation de cet objet nul : un lieu dont on a oublié le sens, un lieu sacré, une histoire, un paysage. Et alors là, la coupe est pleine, on se dit c'est quoi encore ce truc pseudo-artistico-touristico-culturel au mépris du site, du fleuve, de l'histoire, de notre culture ? C'est quoi ce truc de plusieurs dizaines de mètres censé raconter la "Femme-Loire", comme si la Loire ne se suffisait pas à elle même, comme s'il fallait souligner sans arrêt ce que l'on voit et que l'on regarde avec des légendes kitchs qui dénaturent les lieux, le sens, le sacré. Milan Kundéra avait raison il y a des années déjà quand il dénonçait notre monde envahi par le kitch. La "femme Loire" me semble être l'expression de cela, et j'espère de toute mes forces qu'elle n'existera jamais.
@ Pinpin et Michel Audiard l'artiste dialoguiste, pas le faux artiste tourangeau : oui, c'est décidément vrai : Les cons ça ose tout. c'est même à ça qu'on les reconnaît.
5. 09/01/2011 12:56 - Lorenzaccio
C'est absolument hideux. Encore un artiste qui va coller sa crotte !
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
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