Nous sommes en 1958. En Californie, un groupe d’adolescent nommé The Teddy Bears connaît un succès retentissant dans les hits parades avec leur chanson "To know him is to love him ". Le guitariste/compositeur de ce groupe est un jeune garçon de 18 ans, un brin prétentieux et au physique disgracieux, ayant alors des idées déjà bien arrêtées sur la façon dont sa musique doit être produite.
Quelques mois plus tard, faute de renouveler le carton du premier single, les Teddy Bears tombent en disgrâce aux yeux de leur label. Ce garçon, qui n’a pas de temps à perdre, met immédiatement fin au groupe. Extrêmement mature et talentueux pour son âge, celui-ci a déjà élaboré son plan de carrière, moins en tant que musicien qu’en tant que producteur. Producteur Superstar. Et pour le mener à terme, il n’hésitera jamais à trahir ses amis, à pousser les gens qui l’entourent dans leur retranchement, et à écraser sans le moindre scrupule quiconque se présentera sur son chemin.
Cet homme, c’est Phil Spector. Nous le retrouvons au début de l’ouvrage, fin 2002, vivant ses dernières semaines de liberté. Par un étrange concours de circonstances, Mick Brown, l’auteur du livre, le rencontre quelques jours avant que le "grand magnat du monde adolescent " se retrouve subitement à la une des tabloïds, accusé du meurtre de Lana Clarkson, une jeune actrice de séries-B retrouvée morte le 3 février 2003 dans son manoir.
Si Phil Spector, Le Mur du Son se ferme sur une tragédie (la condamnation du producteur pour meurtre en 2009), il s’ouvre également sur un événement non moins dramatique. Celui du suicide en 1949 de son propre père, que Mick Brown n’hésitera pas à considérer comme l’événement ontologique qui détruira/refondera l’entité Spector. Un peu à la manière d’un "super vilain" de la Marvel, nous assistons dans ces premières pages à la naissance d’un génie tyrannique, contrôleur, obsessionnel et malade. Entre ces deux points de tension, sa vie en dent-de-scie : son enfance difficile, son insécurité permanente, sa peur de ne pas être aimé, son incapacité à accepter la mort de son père et de ses amis (Lenny Bruce et John Lennon en tête), les premières manifestations de sa maladie mentale, ses premiers tubes en tant que musicien. Mais plus que tout, c’est son esprit de revanche sur la vie que Mick Brown considère comme son unique motivation, son « complexe Napoléonien » qui le poussera chaque jour que Dieu fait à toujours être le plus novateur dans sa discipline, le plus connu, à travailler avec les meilleurs, à avoir une existence toujours plus enviable aux yeux des autres.
Le génie de Spector fut d’avoir toujours considéré la Pop music et le Rock’n’roll comme des formes d’Art à part entière, à une époque où le milieu des Majors traitait ces nouveaux genres comme de vulgaires feux de paille. Au milieu des années 50, à l’âge de 25 ans, il commence par révolutionner les techniques d’enregistrement et de production en créant sa technique du «Mur du Son» (technique consistant à enregistrer la musique rock comme on enregistre un orchestre philharmonique, en embauchant quatre, cinq, six guitaristes, bassistes, cuivres, jouant tous la même partition). À la fois génie visionnaire et vampire psychique, Phil Spector passera ainsi le reste de sa vie à créer des disques, le plus souvent en bousillant la vie des autres (amis, collaborateurs, musiciens), créant des carrières pour des artistes qu’il abandonne souvent très vite, s’isolant chaque jour de plus en plus, achetant ses amis au fur et à mesure qu’il vieillit.
De la création des Ronettes jusqu’à la production de l’album "End Of The Century " des Ramones, en passant par le re-arrangement de l’album "Let It Be" des Beatles, ou la production du "Death of a Ladies’ Men" de Leonard Cohen, la carrière de Spector est ponctuée de disques singuliers mais aussi de coups de gueule, de brouilles , de conflits déclarés et de procès. Grand amoureux de la musique mais sabordeur de première, sa seule collaboration sur le long terme se jouera avec John Lennon pour lequel il produira la plupart de ses albums post-Beatles.
De plus en plus seul et de plus en plus décalé par rapport aux nouvelles méthodes de production discographique, Spector rentre dans une sorte de réclusion volontaire au début des années 80. Un silence qu’il ne brisera que pour produire quelques titres de Céline Dion en 1995 (ce qui en dit long sur la perte de lucidité du bonhomme), ou encore Starsailor en 2002. Seul dans son manoir, témoin de son propre délitement, mais néanmoins incapable de surmonter son tempérament maniaco-dépressif, Spector travaillera sa sortie de scène façon Citizen Kane. Néanmoins, pas de "Rosebud" ni de luge brûlant dans la cheminée pour Spector, juste une pitoyable affaire judiciaire qui finira d’enterrer cette pauvre âme déjà bien damnée.
Sixième ouvrage traitant du "cas" Spector, "Le Mur du Son" est le premier à nous parvenir dans une traduction française. La particularité de cette bio est qu’elle traite aussi et surtout de son procès pour le meurtre de Lana Clarkson. C’est à la fois le point fort de ce livre, mais aussi sa faiblesse, dans la mesure où les cent dernières pages font surtout dans le compte-rendu de procès. Démarche intéressante pour les archives, mais qui plombent un peu la lecture de ce qui demeure du reste un passionnant bouquin.
Fabien Thévenot
_________________________________________________________________ Phil Spector, Le Mur du Son (Tearing Down the Wall of Sound, the Rise and Fall of Phil Spector) de Mick Brown Sonatine Editions
Toutes les réactions (10)
1. 19/10/2010 13:28 - Bastiat
Merci de signaler cette parution. Phil Spector est, à mon sens aussi, un super-villain. Sinon comment aligner douze numéro un d'affilé au Bilboard ?
2. 19/10/2010 22:07 - Gaël
Je ne comprendrais jamais pourquoi les Beatles ont accepté que Phil Spector remixe" Let it be", même si je considère que cet album est mineur (constitué de "chutes") mais représentatif du vide emotionnel qui se creuse entre les quatre musiciens, le son est pourri, aproximatif. Je ne crois pas bien saisir l'intérêt du Mur du son.
3. 19/10/2010 22:42 - Fabien Thévenot
Les Beatles ont laissés Spector remixer "Let It Be" parce qu'à cette époque les Beatles n'étaient plus que 4 types qui ne pouvaient pas s'encadrer et qu'ils ne s'adressaient même plus la parole (sinon par avocats interposés).
C'est John Lennon qui a imposé Spector, Harrison s'en foutait, si je me souviens bien (par la suite Spector produira son excellent album solo "All Things Must Pass"), quant à McCartney, il a lutté autant qu'il a pu pour que Spector soit éjecté du projet. La fatigue de chacun et la pression de la maison de disque (qui souhaitait que ce disque, bon ou mauvais, sorte un jour ou l'autre) a fait ensuite son travail.
4. 19/10/2010 22:46 - Fabien Thévenot
"Let It Be" n'est pas seulement constitué de "chutes", Spector a fait un énorme travail d'arrangements/réarrangement sur ce disque, on ne peux pas juste parler de remix.
Pour info, cette vieille carne de Paul McCartney a, courant 90, récupéré les droits du disque et ressortit SA version de "Let It Be", expurgée de tout le travail de Spector.
Maintenant il dort mieux.
Merci pour lui.
5. 19/10/2010 23:29 - Gaël
Non, bien sur pas que de chutes, des compositions datant de l'adolescence (For you blue, 1957!) et de morceaux inachevés et accolées. La seule chanson qui trouve grâce à mes yeux est l'éponyme "Let it be".
George Martin saura sublimer, avec son savoir-faire de technicien et sa connaissance des musiciens, ces dissensions-Abbey Road-(et les Beatles ne seront jamais ensemble au studio pendant tout l'enregistrement) notament dans le collage épique de la 2ème face. Etrange, ces jeunes garçons en noir et blanc parlant d'amourettes se transformant en adultes, individualistes et plongés dans les problèmes financiers ("You never give me your money".)et les rancoeurs. Ils étaient comme des demi-dieux, mais au final, quel groupe plus tragiquement humain qu'eux? "Boy, you're gonna carry that weigh a long time"
Enfin, je m'éloigne de Spector, mais il n'est que l'homme de l'ombre après tout. Je ne minimise pas son travaille, mais je le goûte assez peu ("Death of a ladie's man" par exemple). Mais vous avez raison, comme "Let it be" est sorti APRES leur séparation, c'est évidement une affaire de gros sous.
Best regards.
6. 20/10/2010 01:11 - Fabien
Personnellement, je n'ai pas non plus un grand goût pour les production Spector dans leur ensemble (à part quelques vieux titres des Ronettes et cet étrange album des Ramones), c'est vraiment sa vie et son destin tragique qui m'ont passionné sur ce coups là.
7. 20/10/2010 17:26 - polo
La coupe de cheveux du Phil est stupéfiante !! Quelle tête il devait avoir au réveil... C'est une photo qui date de quand svp ? Sinon moi je kiffe le Ike & Tina Turner " River deep, mountain high" produit par Spector !!
8. 21/10/2010 05:28 - quentin
La photo doit dater de 2008, je crois.
9. 21/10/2010 09:57 - Christophe
"Au milieu des années 50, à l’âge de 25 ans, il commence par révolutionner les techniques d’enregistrement et de production en créant sa technique du «Mur du Son» (technique consistant à enregistrer la musique rock comme on enregistre un orchestre philharmonique, en embauchant quatre, cinq, six guitaristes, bassistes, cuivres, jouant tous la même partition)."
Pardon de faire le cuistre mais c'est plutôt au début des années 60 en fait. Entre 1955 et 1960, le paysage musical américain a été bouleversé (départ d'Elvis à l'armée, mort de Holly...le premier âge d'or du rock&roll est révolu, 1960 c'est le doo wop, la surf music et puis, avec l'arrivée de gens comme Spector, les girls group).
Phil Spector est un génie, pour s'en rendre compte, il faut passer outre ses collaborations tardives et faisandées avec les Beatles ou Leonard Cohen. Ce qui compte, c'est ce qu'il a fait avec des groupes de gamines. Il faut se ruer sur le coffret "Back to mono" qui contient sous une forme superbement remasterisée la plupart de ses hits d'entre 1960 et 1965, période qui correspond au moment où il révolutionna la pop et influença d'une façon DECISIVE des gens aussi divers que John Lennon, Bruce Springsteen, les Ramones ou Brian Wilson. Ses techniques innovantes de production alliées au savoir-faire des meilleurs auteurs-compositeurs du Brill Building (Barry/Greenwich en premier lieu) a donné à la musique américaine ce qui reste à mon sens les plus beaux enregistrements de son histoire, l'essence de la pop pour ados.
Une dernière chose: pour jouir pleinement de ce son qui n'en finit pas de fasciner, il ne faut pas l'écouter sur youtube mais sur une chaîne hi-fi. Ou alors revoir les films de mafia de Scorsese.
10. 26/10/2010 07:45 - Aide-Calfat
On peut aussi ajouter que ce qu'on appelle "wall of sound" consiste à répartir les différentes pistes sonores non pas de droite à gauche, en stéréophonie, mais en profondeur, en utilisant des niveaux différents de réverbération. Dans "Be my baby", par exemple, la grosse caisse semble être au fond d'un tunnel, alors que les castagnettes sont tout contre votre oreille... L'intérêt est que les sons ne se détachent pas les uns des autres comme en stéréo, mais fusionnent, et produisent des harmoniques qui flattent l'oreille... Il faut préciser que le MP3 ne restitue rien de tout cela, aussi, cher Gaël, faites l'acquisition d'une platine 33T, et poussez le volume. Qui habet aures audiendi, audiat.
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