Sur le RING

Peter Jackson : les deux boules de titane

SURLERING.COM - CULTURISME - par David Vanneste - le 28/12/2012 - 3 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Scénariste catastrophique, producteur empoté, réalisateur paresseux, Peter Jackson n'accumule pas les qualités pour exciter le cinéphile. Radoteur pédant, feignasse cérébrale, adolescent éternel, le cinéphile est quelqu'un dont il faut souvent se méfier. Témérité pendulaire, culot double-ovoïde, océan de testostérone, la paire de couilles de Peter Jackson est un phénomène que les hommes de goût sauront admirer.



Maintenant que le cinéaste néo-zélandais a atteint un âge moyen et qu'il semble avoir trouvé un poids médian, on peut jeter un regard un peu synthétique sur sa carrière et voir qu'au-delà de la montagne de dollars et du paquet de mauvais films se trouve une belle série de coups de bluff soutenue par un courage exemplaire. Parce qu'il en fallait quand même du courage, et donc du matos dans le calbut, pour oser s'attaquer à l'adaptation d'un roman inadaptable, le Seigneur des Anneaux de John Ronald Reuel Tolkien, quand à l'époque il n'avait que des films d'horreur fauchés dans la colonne « expérience professionnelle » de son CV. Il en fallait des burnes pour dire aux frères Weinstein, qui voulaient misérablement réduire le roman à un seul film de deux heures, d'aller se faire foutre et essayer de convaincre la New Line de dégager les moyens adéquats pour faire trois films entièrement en Nouvelle-Zélande, lors d'une ultime réunion de la dernière chance avec comme seul outil pour convaincre une bande VHS montrant de mauvaises images de casques et d'épées. Peter Jackson est le genre de gars qui braque tout le monde au poker avec une paire. Mais une très grosse paire. On connaît le résultat, la New Line accepte de lui donner les sous et il livre une trilogie du Seigneur de Anneaux plutôt satisfaisante artistiquement qui rafle trois milliards de dollars rien qu'avec les entrées en salle. On murmure que quatre autres milliards auraient été ramassés par la vente de DVD et des droits pour les télévisions du monde entier. Il est bon de rappeler qu'il faut d'abord avoir des couilles avant de pouvoir se les faire en or.

Évidemment il y a un tas de défauts dans ces trois films qui vont connaître trois petits frères les prochaines années : fixation sur le texte qui tue parfois le souffle cinématographique, musique omniprésente, effets de mise en scène balourds (abus de ralentis et d'ornementations, chaque moment dramatique est souligné d'un "nooooooooooo" interminable, chaque putain de décors est garni de statues en polystyrène),... Mais encore, du courage et du flair pour imposer le choix d'Andy Serkis dans le rôle de Gollum, justement parce qu'il a l'air d'un grand malade mental et probablement les neurones assez ravagés pour passer le reste de sa carrière à jouer dans une combinaison d'homme-grenouille. Le point culminant de ces films ne serra pas le sommet du mont du Destin mais la mise au point de la technologie de la performance capture qui permet de donner vie à n'importe quelle créature artificielle. Fantasme de réalisateur exaucé : contrôle absolu et créativité sans limite.

C'est dans son rôle de développeur de technologies que Jackson est devenu un grand nabab incontournable du cinéma. Il a des participations dans une vingtaine de sociétés basées à Wellington et impliquées dans chaque étape de la production d'un long-métrage ; la plus connue d'entre elles, Weta Digital, est aujourd'hui la référence mondiale des images numériques et de l'animation par performance capture. On retrouve cette compagnie au générique d'à peu près tous les films au budget supérieur à cent millions de dollars, c'est son savoir-faire qui a permis à James Cameron de réaliser Avatar. C'était insupportable et ce sera encore plus difficile à supporter quand les prochains épisodes d'Avatar envahiront les salles et les supermarchés, mais on ne peut tout de même pas reprocher à Peter Jackson d'avoir donné des instruments à un ringard qui a cru qu'une mixture de Danse avec les Loups et Ushuaïa serait l'idée du siècle. Jackson est un faiseur d'outils, que ceux-ci soient mal utilisés pour produire des navets trop cuits à la vapeur, c'est le dernier de ses soucis. C'est encore trop tôt pour juger des résultats artistiques de ces nouvelles techniques, il faut espérer qu'une jeune génération de cinéastes (Neill Blomkamp, David Jones, Jeff Nichols ?) puisse s'en emparer pour proposer des utilisations intéressantes.



Aujourd'hui l'oncle Peter revient avec le Hobbit, un scénario faiblard adapté du roman qui précède le Seigneur des Anneaux, pour tirer en longueur sur trois nouveaux films ce qui aurait du être une revisitation légère et resserrée d'un univers qu'il avait mis en image il y a dix ans. Il revient surtout avec de nouveaux jouets technologiques. Principalement une caméra digitale 3D à très haute résolution qui capture 48 images par seconde au lieu des 24 habituelles. Alors que personne n'ose tenter le truc et que la plupart des cinémas dans le monde ne sont pas équipés pour une projection de ce type, ben il s'en fout, Peter, et met ses couilles sur la table. Technique incroyable qui devient une métaphore du film, le pointillisme digital à haut défilement est un ogre qui mange et détruit les autres techniques traditionnelles et artisanales du cinéma comme l'éclairage, le maquillage, la fabrication de costumes et de décors. Cette nouvelle image, réseau infini de points lumineux, nous englobe dans un rêve éthéré, un voyage insomniaque où plus rien ne semble réel.

Le grand courage de Peter Jackson c'est de faire de sa carrière et de ses films une double ode à l'Occident. Il ne faut pas s’appesantir sur les références évidentes, dans les films et les romans, à l'histoire chrétienne : obligation de porter le poids du péché, salut par le sacrifice, évocation de la douceur et la lumière du Paradis, idéal chevaleresque,... Plus intéressant est le parallèle étonnant entre les aventures des héros de la Terre du Milieu qui se battent contre la Technique devenue folle, représentée par un anneau qui est autant un symbole de pouvoir que de soumission, et le processus de réalisation des films. Les hobbits, nains, elfes et hommes sont des peuples distincts mais tous dépositaires d'un éclat de beauté et à la recherche d'un certain équilibre entre les arts et les techniques. Les forces du mal, elles, déploient des industries qui dévorent les espaces vitaux pour en faire des territoires normalisés et sans dimension, les créatures maléfiques sont générées en batterie par une institution globalisante, aucune trace de lignage ou d'identité pour ces pauvres bougres sans qualité, sans individualité, grouillant dans la boue. Ce sont les mêmes périls qu'affrontent le réalisateur et toute son équipe, l'épée à double tranchant de la Technique qui permet la réalisation des films pouvant à tout moment se retourner contre eux pour qu'au final ils ne produisent rien d'autre que des artefacts sans singularité. Peter Jackson lui-même comprend parfaitement le lien entre la quête romancée en Terre du Milieu et ses pérégrinations bien réelles en Nouvelle-Zélande en donnant, plus qu'aucun autre réalisateur avant lui, une importance cardinale aux admirables reportages expliquant la fabrication de ses longs-métrages. C'est très simple, dans le coffret DVD du Seigneur des Anneaux il y a autant d'heures de making-of que de film et il est allé encore plus loin pour le Hobbit puisque des vidéos sur l'état d'avancement de la production étaient régulièrement mises à la vue du public avant la sortie en salle. Dans la lumière de ces vidéos, on peut voir une myriade de génies individuels associant leurs compétences autour du grand projet artistique : des ingénieurs allumés qui planchent sur de nouveaux systèmes de contrôle des prises de vue, des passionnés de son qui jonglent avec des centaines de pistes d'effets, de patients costumiers qui collent des milliers de cheveux sur des perruques bizarres, des décorateurs qui déploient des trésors d'imagination pour construire des villes en carton sur des flancs de montagne. Dans l'ombre se trouvent les dangers de la Technique qui finit par tout phagocyter : hypnotisation par les images quand les assistants de montage se révèlent incapables de décoller leur rétine de l'écran et de faire un choix, transport de tonnes de matériel vers un paysage paradisiaque avec risque de le saccager, croissance du numérique qui menace à chaque instant de remplacer toute chose réelle, massification d'une industrie qui promet des conflits sociaux à l'échelle mondiale au moment où la Warner tente de délocaliser le tournage devant le blocage d'un syndicat néo-zélandais...

Là encore, Peter Jackson fait appel à ce que sa famille lui a donné de plus précieux, ses bijoux, pour porter les talents de milliers de personnes sur ses épaules et partir en mission : utiliser et développer les techniques pour le mieux tout en les contrôlant pour éviter le pire. Mission accomplie ? Certainement pas, cette mission n'a pas de fin, c'est une course sans ligne d'arrivée. Histoire de notre civilisation.

Peter Jackson est un entrepreneur opiniâtre, magnanime, chaleureux et incroyablement couillu. Devant de tels attributs, on ne peut qu'applaudir.   

David Vanneste


Toutes les réactions (3)

1. 31/12/2012 15:50 - Rosco

RoscoFaut reconnaître que le bonhomme sait prendre des risques, même si l'utilisation du 48im/sec. est, à mon humble avis, un ratage colossal.
On attendait un peu mieux de ce Hobbit, au scénario assez plat et qui se prend un peu trop au sérieux.
Par contre, sur le Seigneur des Anneaux, le making of est aussi passionnant que le film lui-même. Le truc, c'est que Peter Jackson a compris que le cinéma, ça n'est jamais aussi bien que quand ça envoie le bois à fond les manettes. Long live the King.

2. 03/01/2013 12:36 - Vici

ViciMalgré l'utilisation massive des technologies et le déploiement de prouesses techniques par ses teams, PJ n'est pas le meilleur réalisateur qui soit et ses films le sont encore moins, même s'ils sont sympa à regarder.
La surenchère technologique n'est donc pas la bonne recette pour faire un bon film voire un très bon film.
Et trop s'éloigner du "réel" lors la fabrication d'un film, c'est pour moi masquer certaines faiblesses...

3. 04/01/2013 17:17 - Carson

CarsonMonsieur Vanneste, vous avez de loin écrit le meilleur commentaire lisible de Peter Jackson et de son équivoque « Hobbit ». Merci au Ring. Commencement du cinéma hyperréel (au sens baudrillardien) : le 3D, le 48 images par seconde et la performance capture.

« Cette nouvelle image, réseau infini de points lumineux, nous englobe dans un rêve éthéré, un voyage insomniaque où plus rien ne semble réel. » Car trop réel.

« Les forces du mal, elles, déploient des industries qui dévorent les espaces vitaux pour en faire des territoires normalisés et sans dimension, les créatures maléfiques sont générées en batterie par une institution globalisante, aucune trace de lignage ou d'identité pour ces pauvres bougres sans qualité, sans individualité, grouillant dans la boue. » L'homme cosmopolite.

« Dans l'ombre se trouvent les dangers de la Technique qui finit par tout phagocyter : hypnotisation par les images quand les assistants de montage se révèlent incapables de décoller leur rétine de l'écran et de faire un choix [...] » Les spectateurs non plus. Le cinéma hyperréel devient une entreprise de dressage à la désensibilisation par l'hypersensibilisation. Chantage de l'image.

Bien à vous.

Ring 2012
Dernière réaction

Faut reconnaître que le bonhomme sait prendre des risques, même si l'utilisation du 48im/sec. est, à mon humble avis, un ratage colossal. On attendait un peu mieux de ce Hobbit, au scénario...

Rosco31/12/2012 15:50 Rosco
Tout sur
Articles les plus lus
  • Les excuses publiques de Causeur à David SerraLes excuses publiques de Causeur à David Serra

    Publié sur Causeur.fr le 11 décembre 2013, un an après le conflit entre l'auteur de Satellite Sisters et l'éditeur. Les éditions Ring annoncent à leur tour la fin du contentieux avec Maurice...

  • Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?

      On en a tous assez de prendre connaissance dans les médias déchaînés des énièmes rebondissements de l'affaire... qui semble ne jamais vouloir se terminer. De loin, du Zimbabwe par exemple,...

  • Droit de réponse aux désinformations de Maurice DantecDroit de réponse aux désinformations de Maurice Dantec

    [ Addenda du 11 décembre 2013 :Les excuses publiques du Magazine Causeur à David Serra : http://www.causeur.fr/nos-excuses-a-david-serra-et-aux-editions-ring,25362David Serra et les éditions Ring...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous La France orange mécanique