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Pendaison de crémière

SURLERING.COM - FICTIONS - par Pierre Poucet - le 10/07/2010 - 10 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

 La rubrique fictions du Ring publie vos nouvelles, vous pouvez adresser vos textes à david@surlering.com

J’aime bien les gens. En général. Je dis : en général, parce qu’il y a tout de même quelques exceptions. Ma voisine par exemple, est une exception. Cette conne. Vrai qu’on n’a pas élevé les cochons ensemble. Mais là c’est carrément un conflit de générations.



On se croise de temps en temps dans l’escalier, et c’est à peine si elle lâche un bonjour. La dernière fois elle a articulé péniblement un « bonjoir », sorte de mixe hésitant entre bonjour et bonsoir, comme quoi elle doit pas souvent avoir l’habitude de saluer son entourage. Wadoux qu’elle s’appelle. Je le sais parce que c’est écrit sur son interphone. Et puis parce que c’est ce nom-là que j’aurais bien volontiers balancé aux flics hier soir, pour calmer ses ardeurs de conneries, aux alentours de 3 heures du matin, quand des tas de cons hurlants dévalaient dans les escaliers. Des cons partout hirsutes qui pleuvent dans mon immeuble, une mousson de connards. Je lui avais pourtant déjà signalé que j’aimais pas trop qu’on se foute de ma gueule à répétition.

J’arrive chez moi quand j’entends déjà les premières clameurs. Ils étaient deux ou trois. Tellement de bordel qu’on aurait cru qu’ils étaient 22 là-dedans, à tirer dans tous les coins, à faire racler des chaises et remeubler l’appart pour faire encore plus de place à des mecs encore plus cons que ceux qui étaient déjà là, si c’est possible. Ça a été possible. Moi je demandais qu’une chose : dormir. Dormir tranquille un vendredi soir, à 10 heures. Vrai que j’ai pas franchement l’habitude moi non plus de me coucher à ces heures-là. Je suis plutôt du genre à 1, 5 grammes le vendredi soir à 10H. Enfin disons que c’est un bon départ, 10H, pour ce genre de choses... Mais là non. Et je sais très bien pourquoi. Mais elle elle s’en tamponne le percolateur.

Je m’installe dans mon pieu, volontaire, je me dis : ils vont bien finir par se barrer quelque part, aller tâter ailleurs, s’enfuir. Pas gagné. Alors je ferme la fenêtre de ma chambre, qui donne juste sur un dispositif architectural qui a été crée exprès pour amplifier les bruits qui viennent de chez elle, une sorte de puits sonore qui fait remonter jusqu’à chez moi le bruit de ses casseroles, de ses émissions de télé absurdes, de sa voix de petite bourgeoise merdeuse qui tape un scandale parce que sa maîtresse de stage lui a foutu 15/20 à sa note finale. Jeudi dernier à 16H43 elle s’étonnait même d’avoir seulement récolté un 14 à « Qualité d’écoute –  Disponibilité – Discrétion ». Je crois que c’est « Discrétion » qui a joué contre. Connasse.

Vers 22H30 ils sont environ 16 234 dans son 22 mètres carrés. Soit une douzaine dans la réalité mais j’avais plus de notions très claires de quoi que ce soit en tête à ce moment-là. J’entends le flux qui ne tarit pas, les escouades de branleurs qui se bousculent dans l’escalier, les bouchons de bouteilles qui sautent. Je me dis qu’il y en a encore pour pas mal de temps. Je prends mon mal en patience. Enfin je prends l’expression surtout, parce que je suis pas spécialement réputé pour être un mec patient. Pas tout à fait. Mais là je fais un effort, je dis rien. Si, à 1H17, j’ai tout de même hurlé « Vos gueules bandes de cons » mais j’ai eu un coup de chaud, j’ai pas pu me retenir. Trop de pression. L’été, la chaleur, les moustiques qui me dévoraient le cul. Comme si ça suffisait pas.

C’est à ce moment-là que j’ai décidé de prendre les choses en main, et de faire ce que n’importe qui aurait fait à ma place. Enfin j’imagine. J’ai traîné mon matelas jusque dans mon salon, qui donne au-dessus de chez le proprio. Lui, mon proprio, il organise pas de teufs le vendredi soir. Lui, le vendredi soir à 10H, il est déjà bourré et cuve tranquille son whisky 12 ans d’âge dans des songes heureux, un peu bêtes. C’est pas un mec chiant mon proprio. Il est cool. Il est un peu alcoolo aussi.

Donc je m’empare de cette espèce de bazar monstrueux de deux mètres de long et deux de large dans mon salon. J’ai mis dix minutes à traîner l’engin, à le faire passer par les portes, à me casser la gueule avec ses deux cent kilos de coton et de ressorts à la con. A tomber dessus vautré en plein milieu de mon couloir. En général j’aime bien les gens.

Une fois dans le salon y a bien fallu que je me calme un peu, tout en sueur. Tout en chaleur. Tout en moustique, forcément. Le truc, c’est que mon salon donne sur la Citadelle, le seul endroit de la ville avec un peu de végétation, une rivière dégueulasse et tout. Donc un peu d’humidité. Donc un peu de moustiques. Et là je dis un peu mais c’est encore une formule consacrée, voyez ? Ce matin en me levant, tout boursouflé de partout, même sur les couilles, je ressemblais un peu à Coluche dans Banzaï. Fallait voir le tableau. J’ai passé les trois quarts de ma nuit à me gratter, à saigner, à piquer, à m’auto-baffer pour écraser ces petits connards qui venaient me siffler dans l’oreille, exprès. Je me suis même mis un coup de poing. J’ai réussi à en niquer deux ou trois. Je le sais parce que j’ai vu ce matin des croûtes de mon sang séché sur ma cuisse, avec au milieu un petit corps merdique désarticulé. Encore un qui ira pas balader mon ADN dans la nature. Le prochain bouddhiste qui me parle de respect des animaux ou qui me casse les burnes avec des histoires de réincarnation faudra que je lui cause de ce point de détail. Mais en général j'aime bien les gens.

Me voilà donc dans le salon. Tic tac, tic, tac, tic... tac… saloperie d’horloge. Je bondis dessus en manquant encore de me casser la gueule, pour l’éteindre. Pour arracher ses petites aiguilles de merde qui me font tant chier, pour être précis. Ça faisait longtemps de toute façon que j’y songeais, à la démembrer. Connasse d’horloge, connasse de voisine. J’ai fermé toutes les fenêtres, les portes, si j’en avais eu d’autres, je les aurais installées, clouées, fermées elle aussi pour éviter de me farcir Britney Spears ou les Beasty Boys en boucle. Ça oui, je les aurais fermées ces satanées portes. Mais j’en ai pas, j’entends tout, je  me mets à imaginer le tableau. Je les vois très bien tous avachis dans les canapés pliants à sucer des bières à 12 degrés, d’autres pétasses tremper leurs lèvres chaudes dans un verre à moutarde rempli de rosé, parce que c’est ce qu’on boit avec des pizzas, du rosé. Des pizzas LIDL, évidemment…  j’ai retrouvé les paquets d’emballage éclatés devant ma porte, ce matin. Les pizzas, putain, c’est une croûte et trois morceaux de gruyère jetés dessus avec une peau de tomate, faut vraiment être la fille à personne pour bouffer des trucs pareils, connasse de voisine. Oui, je les entends et je les vois, tous, ils sont là, dans mon pieu, les mecs au sourire vicieux, les nanas au regard de poisson mort, parfumées au Guerlain. J’entends je vois je sens, l’odeur de leur clopes, de leurs joints, de leurs pipes à krach putain vous allez finir par crever oui ou merde ?

Le pire, ça a quand même été les chansons de Dorothée qu’ils se sont mis à gueuler comme des amplis Marshall à 2H du mat. J’ai déjà remarqué, quand les gens picolent, ils n’hésitent plus à devenir cons, en général. Mais la connerie depuis qu’elle s’est démocratisée, elle est devenue légitime si vous voulez. Donc aujourd’hui les gens n’ont plus peur de chanter « Pas de pitié pour les croissants » au beau milieu de la nuit. C’est même quasiment devenu un passage obligé des soirées, ce genre de trucs. C’est la fête… J’aime bien les gens. En général. Et après on dira que c’est de ma faute.

Depuis le temps, remarquez, j’aurais du m’en douter, et prévoir. Mais là non plus je suis pas un mec hyper prévoyant. Plutôt tout l’inverse même. Je suis du genre à improviser. J’ai pas de boules Quiès – mais combien de fois j’ai songé à en acheter, en croisant sa tronche ? - et mon envie du moment c’est tout de même d’être en mesure de plus entendre ce tombereau de conneries. Donc là, improvisation : j’ai deux orifices à boucher, quelque chose qui pourrait vaguement faire office de boule, je le vois bien, j’y pense même depuis tout à l’heure, à ce rouleau de sopalin… alors voilà que très précisément à 2H18, on a pu me voir, moi, assis sur un matelas abscons en plein milieu de mon salon, entouré d’une nuée de saloperies volantes urticantes, en train de mâchouiller une feuille de sopalin pour en faire deux petites boules, et à me les carrer dans les conduits nom de Dieu. Je pourrais dire que ça, je l’ai fait. Et j’aime bien les gens. En général.

N’empêche que j’ai peut-être eu l’air con mais que j’ai réussi à m’endormir, avec mes deux torches de papier blanc qui me pendouillaient des lobes. Frankenstein. Mais je m’endors. Je commence à rêver. C'est doux. Pis forcément ça a pas bien marché longtemps, c’est le problème des plans B, je connais bien j’ai jamais fait que des plans B dans ma vie. A 3H34, la reine des salopes est sortie de son appart – pour éviter le bruit – afin de hurler convenablement dans le couloir la meilleure façon d’arriver chez elle depuis la Rue Royale, juste à côté. Nom de Dieu de merde, y en a encore qui arrivent ? Mais y vont être combien dans cette thurne, y vont tout faire péter ces cons-là ! Et alors les mecs se pointent, et les mecs se vautrent, et les mecs chantent des conneries plus grosses que l’univers que je maudis pour ce qu’il enfante, enculés de moustiques, enculés de bouddhistes, enculés de mecs qui hurlent. Ils s’acharnent, crachent, tambourinent, frappent, martèlent la porte en criant : « C’est nous ! » - « On vous avait pas entendus ! », qu’elle se permet, la garce. Alors quoi ? Alors les mecs se mettent à re s’acharner, à recracher, à retambouriner, à refrapper, à remarteler cette putain de porte qui est maintenant ouverte et qui vomit toute la connerie contenue jusqu’à présent entre ses quatre putains de murs à la cons qui sont pas plus épais qu’une feuille à rouler nom de Dieu qu’est-ce qu’il a branlé le proprio ? « Vos gueules bandes de cons », que je crie. « Vos gueules », que je soupire parce qu’ils m’entendent pas.

Alors je deviens fou, je m’empare d’un couteau de cuisine et je descends les marches à poil, la bite à l’air qui pendouille nerveusement au rythme de mes pas furieux dans l’escalier. Juste devant sa putain de porte à rouler, je m’arrête. Et je me considère. A quel film d’horreur faire cette fois-ci référence pour évoquer le tableau ? A peu près aucun, je crois. A peu près aucun. Peut-être Psychose, version gay. Je renonce. Les mœurs sont pas encore adaptées à mon génie balbutiant. Je remballe ma came et je fous mon caleçon une fois rentré chez moi, j’ai ma pudeur.

Savez ce que je me suis tapé une fois dans mon pieu. Non, pas ça, bande de salaces. Je me suis calé des écouteurs en plus des boules Quiès en sopale, au-dessus. Putain, à quoi je ressemble ? Cette nana me fait faire de ces trucs... Elle me transmue. Si je suis un poil positif, je dirais qu’elle me pousse vers ces nouvelles formes de subjectivation dont parle Foucault quelque part. Mais je suis pas très sur qu’il ait véritablement pensé à cette forme de subjectivation précise en même temps : un mec en transe, dévoré par des merdes volantes, bouché avec du sopale et des écouteurs, qui s’apprête à tuer. J’ambitionne, je suis d’avant-garde. Grosse conne.

4H34. Un truc énorme se joue à ce moment. 4H34: elle passe l’aspirateur en écoutant Jean-Jacques Goldman. Je peux pas blairer ce mec, mais alors pas du tout. Pas du tout du tout. Les aspis non plus. Ça fait donc deux fautes de goût graves. Cette fois-ci c’est plus fort que moi, c’est des années de refoulement, c’est tout l’inconscient qui voit le jour. Je me fous à poil, je prends non pas mon couteau mais une cuillère, je sais pas pourquoi me demandez pas je vois pas bien qui j’aurais pu intimider avec une cuillère mais toujours est-il que c’est cet objet-là que j’ai saisi à 4H35, je crois que je songeais à lui enfoncer dans le cul. Très sérieusement.

Je frappe.
Elle m’ouvre.
Sa petite gueule enfarinée toute gonflée par la picole et ses chansons à la con.
« Excusez-moi », que je lui fais, je suis poli, « Est-ce que vous pourriez hurler moins fort ? », précisé-je avec un brin d’ironie qui se sent bien, si on écoute bien l’association de mots, une espèce d’oxymore. Je reste calme. Et je rajoute : « Grosse connasse ! » avant de lui fondre dessus avec ma cuillère brandie vers les mille cieux rouges sang remplis d’orage pas divins divins. Je lui enfonce direct dans l’arrière-train. Elle se débat même pas, on dirait qu’elle a même attendu que ça, sa petite cuillère dans le cul, au milieu de ses pots de yaourts et ses croûtes de pizzas. Elle se met à pousser des petits soupirs de plaisir, même. Je retire ma cuillère de son cul, je saisis le tuyau de son aspirateur et je profite de sa fièvre pour l’enrouler discrètement autour de son cou. Je serre. De plus en plus fort. Là elle gueule plus, elle couine, elle suffoque. Elle s’éteint petit à petit. Jusqu’à plus rien. Son œil vide. Jusqu’à plus que l’aspirateur qui suce l’air dans un vrombissement doux et régulier. Le calme. J’entends presque comme le murmure des vagues, la mer, le soleil, tout. C’est reposant. En général j’aime bien les gens.

J’ai pendu cette conne à la poutre de son appartement. Beau produit, poutres apparentes, vieille brique, beaucoup de cachet, on est sur un volume correct, plein sud, très lumineux. Bel appart. Belle occase. Je me vois bien faire une petite fête dedans, quand je le louerai, un de ces quatre. Ça sera aussi une belle occasion de faire ce qu’on appelle une pendaison de crémière.

En général j’aime bien les gens.

Connasse.

Pierre Poucet



Toutes les réactions (10)

1. 10/07/2010 16:46 - Pauline Grouintch

Pauline GrouintchAh ! Monsieur Poucet, vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère... Je vous renvoie à l'autre fameux Pierre qui voulait vivre heureux avant la mort : "Le voisin est un animal nuisible assez proche de l’homme. Très proche, trop proche. C’est d’ailleurs de cette proximité que naît la nuisance du voisin. Mais attention : que le voisin soit proche ne doit pas nous inciter à le confondre avec le prochain, ce dernier, contrairement au voisin, pouvant être lointain."

2. 10/07/2010 16:50 - dexter

dexterJ'aurais pas fait mieux.

3. 10/07/2010 17:21 - Pierre Schneider

Pierre SchneiderExcellent! Ça me rappelle mes années estudiantines. Mêmes envies de meurtre :-)
"psychose, version gay", c'est un pléonasme...

4. 10/07/2010 23:00 - Lainé

LainéExcellent!!

5. 11/07/2010 14:29 - foufouneexquise

foufouneexquiseJ'adore! Quel talent Monsieur Poucet sait passer d'un registre à un autre de manière originale vraiment bravo.

6. 11/07/2010 15:41 - kozuo

kozuoTout simplement génial !

7. 12/07/2010 14:26 - LA Matilian

LA MatilianC'est très littérature contemporaine, de livrer ses états d'âme sans trop de pudeur. Mais quand c'est fait sans fausse pudibonderie bien-grattante (le contemporain gratte le papier, en espérant que cela chatouille l'éditeur), ce que ça fait du bien! On finit presque par aimer son époque.

8. 18/07/2010 13:36 - François Martini

François MartiniPas mal du tout. Vous devriez enlever "Cette conne", au début du texte. C'est superfétatoire.

9. 06/10/2010 22:06 - Ange-Marie

Ange-MarieMerci, j'ai bien ri tout le long. Une question concernant la fin: l'avez-vous regardée mourir, ses yeux s'injectant de sang, à la limite de se désorbiter, la langue cherchant l'air hors de la bouche au moment de rendre le dernier souffle?

10. 08/10/2010 15:43 - Ange-Marie

Ange-Marie" Ah, oui, c'était au second degré! On respire..."

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Ah ! Monsieur Poucet, vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère... Je vous renvoie à l'autre fameux Pierre qui voulait vivre heureux avant la mort : "Le voisin est un animal nuisible assez...

Pauline Grouintch10/07/2010 16:46 Pauline Grouintch
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