Rarement, nous aurons vu une telle levée de bouclier pour défendre un écrivain. Ils sont dix, parmi les plus lus, à soutenir Régis Jauffret. Le QG de la résistance se trouve à La règle du jeu, fief de Bernard-Henri Lévy (1). Dix à converger, qui, pourtant, n’ont pas grand-chose à faire ensemble. Des noms qu’il faut citer pour se rendre compte de l’énormité du consensus : le taulier, évidemment, mais aussi Christine Angot, Frédéric Beigbeder, Marie Darrieussecq, Virginie Despentes, Philippe Djian, Michel Houellebecq, Jonathan Littell, Yann Moix, Philippe Sollers, bref, à peu près tous les écrivains disposant d’un droit de cité au quatrième pouvoir. A enregistrer cette masse bigarrée de signataires, on en viendrait presqu’à se dire que l’ensemble des écrivains se dresse contre. Contre, bien sûr, les menaces de procès de la famille Stern à l’endroit de l’auteur de Sévère, mais aussi et plus largement, contre ces salopards d’antilittéraires dont l’époque, cet animal inculte et brutal, regorgerait. Oui, devant cette flamboyante liste, on en vient à songer que la littérature doit se défendre, et entend le faire, face aux rustres.
Défendre Sévère.
Nous ne le cacherons pas, Sévère est bel et bien un roman. Il tire sa trame d’un fait divers, pas si anodin que ça, finalement : le meurtre du banquier Edouard Stern, l’une des premières fortunes de France, et même mondiales. Cinq balles ont troué la combinaison de latex qui enveloppait son corps, à l’occasion d’un ébat SM avec sa maitresse. Maitresse qui se trouvait de l’autre côté du canon. Nous étions en 2005. Régis Jauffret avait suivi l’affaire au tribunal pour le compte du Nouvel Obs. Il avait tiré de cette aventure la matière d’un roman, car, nous dit-il « […] quelques jours après, j'ai eu envie de faire ce livre parce que je me suis retrouvé face à la réalité de l'époque » (2). Et c’était un peu vrai. L’affaire Stern allait devenir un mythe romanesque moderne. Sévère, l’œuvre qui en était inspiré, nous présenterait un monde de décadence et de dissolution totale chez ces hommes régnant sur l’Olympe de la finance. Il y aurait, d’une part, l’infâme spéculateur riche et sadique, avec « Une vie de prédateur, dont le cynisme faisait l’admiration de la presse économique prompte à s’agenouiller devant les crapules qui engraissent leur capital de spéculations, comme les paysans d’autrefois leur cochon d’ordures. », et d’autre part, la femme vénale, vorace, tendance putain, parfaitement folle, toute droit sortie de la chanson Les blouses blanches d’Edith Piaf, geisha de l’Empire des sens, et qui ne se nourrit que de Lexomil et de champagne. Entre les deux, un « crime d’amour », et un million de dollar. Et une promesse de mariage bien sûr non-tenue, et le souhait d’avoir eut un enfant qui n’aurait, bien sûr, jamais eu de suite. Au bout du tunnel, la mort de l’homme, et les sensations de la femme meurtrière, narratrice du livre, qui s’enfuirait.
On peut dire non sur les faits. Certes, c’est ce que font les héritiers d’Edouard Stern. Mais Régis Jauffret ne l’a jamais contesté, puisqu’il nous le dit noir sur blanc dès son préambule : « Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ait inventé ». On peut dire, également, que cette représentation du financier véreux, dangereux, aux mœurs absolument diaboliques (et encore, qui peut tout à fait nous le démontrer ?) est un autre mensonge, que l’envie de l’esprit vulgaire, ce péché légitime, produit dans ses bas-fond, quitte à salir un homme parce qu’il a de l’argent – jusqu’à l’indécence, nous ne le contesterons pas. Mais on ne pourra pas dire que Régis Jauffret n’a pas déployé, révélé un mythe moderne par excellence, qui, de Mélenchon à Marine Le Pen, fait pousser les cris d’un peuple qui souffre, en bas. L’écrivain a capté l’air de l’époque. En donnant au banquier les atours de l’abjection pure, à mi-chemin entre la décadence que l’on retrouverait bien chez un Drieu, et l’imaginaire sadien du désir de domination, il a exprimé ce sentiment d’immoralité, d’immondice postmoderne, que l’on avait déjà coutume de fréquenter chez un Bret-Easton Ellis, et d’autres. Et en ne donnant aucun nom à ses personnages, il a accepté le caractère fictionnel, et oui, mythique de son livre. Première phrase : « Je l’ai rencontré un soir de printemps ». Autant dire « Il était une fois. » Car le tableau que nous dresse Régis Jauffret n’est finalement qu’une réécriture de ces contes de princes charmant et de bergère, remis au gout, ou plutôt, au dégout du jour. Défendre le roman ?
Et justement, de là l’importance de pouvoir faire parler les faits divers dans les livres. Cette pratique n’est pas neuve. On parle souvent du Rouge et le Noir, et de l’affaire Berthet. Mais le XXème siècle est bien loin d’être étranger à cette pratique. Que l’on pense à l’archétype : Truman Capote, cet écrivain détective. Sans faire de catalogue, le fait est là : médire sur la légitimité de ces romans tirés de fait-divers, c’est constituer une parfaite infraction contre la littérature. D’autant que, la vie moderne est d’un ennui paradoxal, mais profond, terrifiant… Allez donc trouver quelque chose d’un tant soit peu épique dans un supermarché, ou dans un bureau. C’est impossible. Et la littérature, qui, justement, doit se défendre, doit nous montrer qu’elle n’est pas qu’un mensonge, qu’elle recèle aussi une réalité, et elle doit pouvoir nous le montrer. De là, la première phrase du préambule : « La fiction éclaire comme une torche ». Et oui, elle peut éclairer, même en mentant un peu, car un livre, c’est toujours un peu plus qu’une saute d’image sur un écran, ou qu’un encart aux dernières pages d’un canard.
Régis Jauffret a plongé dans le mal. Un plongeon qu’il a plusieurs fois commis au cours de son œuvre. Un plongeon qu’ici, on pourra trouver un peu trop caricatural, un peu trop, voilà, dégoutant, donc, objet de surenchère, manquant de vraisemblance, finalement. Mais un plongeon quand même, avec une ambition littéraire certaine. Et il n’est pourtant pas à l’abri d’une procédure. On se souviendra peut-être, à cet égard, de l’affaire Asne Seierstad. La Cour d’Oslo avait condamné l’auteur du Libraire de Kaboul, au profit de Suraia Rais, parce qu’elle aurait déformé leur vie. La maison d’édition avait été condamnée à 94000 euros. Et ici, Régis Jauffret sentait venir le procès, puisqu’il a écrit un préambule, pour couper l’herbe sous le pied d’un éventuel demandeur. Et s’il a été publié chez Seuil, et non pas chez Gallimard, c’est peut-être aussi parce que les risques de procès rendaient craintif son éditeur habituel (3). Nous voyons donc venir le monde où les livres passeraient au service juridique de la maison d’édition, pour savoir s’ils seraient publiables ou non. Ce que l’on pourrait décrire d’un mot comme une parfaite horreur.
Un doute plane, néanmoins, sur cette défense de Régis Jauffret. C’est qu’il se fait aussi des livres auxquels on peut refuser la qualité littéraire et qui ne se produisent qu’à l’occasion de petits événements. Plus de 700 romans sont parus en septembre. On aurait bientôt de quoi en publier deux par jour. Richard Millet y voyait là l’avènement de la post-littérature (4). Et l’on serait bien en trouble de voir un écrivaillon salir votre nom, à vous lecteur, pour s’amuser, faire du trash, vendre, éventuellement, et qui se défendrait en arguant qu’il « fait de la littérature ». Rappelons que Régis Jauffret est le troisième à écrire sur l’affaire Stern. Aussi, le vrai problème n’est pas dans ce qu’il a écrit. Sévère ne mérite aucun tribunal, sauf celui de la littérature. Le vrai problème est à la fois dans la judiciarisation, et dans cette nuée de guêpes tueuses d’honneur qui nous noie dans son bourdonnement de paroles.
NB : Cette tribune libre n'engage pas l'ensemble des chroniqueurs de Surlering.com.Aux « déçus » du sarkozysme.En France, nous avons toujours eu la gauche la plus nulle et la plus fourbe du monde...
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