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Patrick McGoohan : The Superior Unknown

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Jérôme Di Costanzo - le 30/10/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

En hommage au légendaire Numéro 6, dont nous apprenons le décès ce 13 janvier, à l'âge de 80 ans, nous republions ce texte paru en 2007 sur le RING. Tribute.

« Every government has its secret service branch, America it's CIA, France 2éme Bureau, England M15, NATO also it's own. A messy job? Well that's when call on me. Or someone likes me. Oh yes by the way, my name is Drake, John Drake".

Particularité de notre acteur : né aux USA, de parents irlandais et, ayant grandi à Sheffield, il a un accent neutre et peut jouer aussi bien les Britanniques que les Américains. C'est sur cette caractéristique que certainement les producteurs de « Dangerman » ont fait leur choix concernant le rôle de John Drake, agent secret de l'Otan dans la série.  Quatre saisons, plus de 70 épisodes entre 60 et 68, sur une idée originale du légendaire Ralph Smart, un script de George Markstein, deux poids  lourds du monde de la série britannique des sixties. Drake est à  l'origine un agent indépendant intervenant sur des cas sensibles voire douteux. Les premiers  épisodes veulent le présenter comme un savant mélange d'espion et de privé à la sauce Chandler. Il hérite du style narratif du genre en faisant de l'Espion le propre conteur de ses aventures.

C'est sous l'influence de Mc Goohan que le personnage et la série évoluent. Il le fait boire plus modérément, évite de lui faire sortir son arme pour un oui ou un non afin de « dézinguer » de l'agent double et ne lui fait pas rejoindre l'héroïne dans son lit. Et cela sous le prétexte qu'étant catholique, il ne veut pas se faire le propagandiste, aux yeux du public, de ce genre de vice. Il transforme Drake en un moine soldat multi-facettes, au service de l'OTAN et plus tard dans la série au Service du MI9.

« Mio amore e sta Lontano » : Angelica

Avec l'affaire Profumo et le succès de l'adaptation de Dr No à l'écran, le style « Spy » explose dans les sixties, avec des séries comme : Avengers, Department S, Men of the Uncle, la trilogie « Harry Palmer » avec Michael Caine. Dangerman se place dans le style aventure d'espionnage subtil, intelligent et sacrément proche de la réalité. Il est vrai que toutes les crises géopolitiques, les tensions diplomatiques, les affaires d'espionnage et faits-divers de l'époque sont illustrés dans la série. Comme dans l'épisode « Journey ends halfway », qui s'inspire de l'affaire du docteur Petiot. « Such men are dangerous » nous détaille les rapports étroits de la pègre et de l'extrême droite au milieu des années soixante. « The Mercenaries » aborde le cas des « affreux », ou soldats de fortune en Afrique. « The Man on the beach » nous décrit une île  qui ressemble trait pour trait à l'Haïti des Duvalier. Pour cet épisode, il est accompagné de la sulfureuse Barbara Steele, éternelle déesse des enfers de la Hammer Production. Il faut souligner aussi que tout le petit monde des acteurs de télévision de l'époque va faire une apparition dans Dangerman : Delhom Elliot, Lois « Money Penny » Maxwell, Donald Pleasance, John Lemesurier, Ronald Fraser, etc... Et souvent avec récurrence, jouant ainsi deux personnages différents dans une même saison.

C'est là que McGoohan va se lancer dans ses premières réalisations. Au fil des saisons, et grâce aux talents conjugués des différents réalisateurs, comédiens, techniciens, et scriptes, on en oublie les « décors bidons » redondants, les cascades à « deux balles », les bagarres mimées péniblement, pour être pris sous le charme indéniable de la série. Car il y a une ambiance Dangerman. Drake a affaire non pas comme dans James Bond à des mégalos maîtres du monde mais à des « ouvriers spécialisés » de l'espionnage, à des laborieux du renseignement, petits agents, minus gangsters, maquereaux, fonctionnaires corrompus. Les femmes ? Ce ne sont pas des vamps, mais des femmes mariées, qui, pour un gigolo, vendent des renseignements à l'Est, et des comtesses, ex-tapins qui enfument le network. Bref du tout-venant de l'espionnage, c'est du renseignement qui sue dans sa chemise et qui sent le tabac.

Quatrième saison, 1967 : deux épisodes se déroulant au Japon, Mc Goohan travaille déjà sur le projet du Prisonnier. Il donne sa démission et quitte le costume de John Drake.

"-Where am I ?

-In the Village.

-What do you want ?

-Information.

-Whose side are you ?

-That would be telling... We want information.

-You won't get it.

- By hook or by crook... We will.

-Who are you ?

-The new number Two.

-Who is Number One ?

-You are Number Six.

-I am not a number... I'm a free man ! (rire tonitruant de Leo McKern, le N°2)"

On retrouve la même dream team, sur le projet du Prisonnier que sur Dangerman : Mc Goohan, Markstein, Smart et Chaffey. À L'attention de ceux qui s'acharnent à démontrer quelques points de concordance ou clins d'oeil entre les deux séries, je dirais que le monde de la série de l'époque est un « Village », et que les castings sont assez standards : vous cherchez un vieux marin, vous prenez Frederik Piper, un Playboy sulfureux et diabolique : Peter Wyngarde. Vous cherchez un décor Baroque,   pour une ville de la riviera italienne, comme dans « Dangerman  view from Villa » ? Vous choisissez le village délirant  de Portmeiron Gwynedd sur la côte du pays de Galles.

Il y a un parfum de vacances dans ce « Village », quelque chose de léger, de festif, oui ! Une société très festive. Une fanfare, jouant uniquement La Marche de Ratzinski, des costumes chamarrés… boating style ? Ou bien quelque chose d'estudiantin anglais, tous avec le même uniforme et aux couleurs de l'institution. On peut faire du bateau au « Village », mais vous ne quitterez jamais la plage, une « nef des fous » ! Il y a dans ce carnaval perpétuellement surveillé par ces sphères, ces rôdeurs, rebondissant sur le rivage, quelque chose de Jerome Bosch, nous sommes bien là dans son « jardin des délices ».  Tout le monde est apparemment heureux, aussi heureux et enthousiaste que les candidats d'un show de la télé réalité.

16 épisodes, c'est une oeuvre Artistique télévisuelle indiscutable. Un condensé d'Orwell, Huxley, HG Wells, Dante Alighieri, influencé dans son esthétisme par le Fahrenheit 451 de Truffaut. Mais dans cette omniprésente surveillance, il y a encore du Huis-clos de Sartre. Aussi, reconnaîtra-t-on dans la singularité et l'absurdité, le héros de L'Etranger de Camus.

C'est là une critique acerbe et non sans ironie de notre société « moderne », ne pouvant qu'offrir le plaisir en compensation d'une inaccessible et parabolique liberté abstraite. L'obsession  sécuritaire, pour rassurer et pour compenser le fait que la science, par son observation, n'a pas tout expliqué et résolu. Alors, on contrôle, on épie, on analyse, non plus la nature mais l'humain. La paranoïa comme équilibre et moteur d'une société. Pour le Village du Prisonnier, un numéro est  bien mieux qu'un nom, au moins peut-on vivre dans l'illusoire certitude d'avoir une place, et évoluer dans un ordre. Idée merveilleusement oppressante ! Être un numéro sans histoire, sans passé, sans géniteur, sans mémoire.

Once upon a time, l'avant-dernier épisode du Prisonnier, a justement pour sujet la mémoire. Le numéro 2, interchangeable à volonté durant le cours de la série, est incarné par Léo McKern. Un John Falstaff qui s'est mis en tête de faire céder le numéro 6 grâce à une confrontation psychanalytique et le faire régresser pour le faire avouer. Un épisode théâtral, trois acteurs, McGoohan, Mac Kern et Angelo Muscat, le fidèle serviteur muet du N°2. Un affrontement rhétorique sans merci, frôlant le théâtre d'avant-garde. Le numéro 6 avoue ! Une pirouette ! Il a démissionné par « paresse ». Il tient et domine ici le numéro 2 qui devient lui-même prisonnier et dépendant de la réponse du 6. Y avait-il vraiment « information » à divulguer? Tout cela nous apparaît comme une farce, la prison représentée par le Village perdrait ici tout son sens d'exister. Le château de carte s'est effondré. Une mascarade de plus. C'est le moment pour le numéro 6 de connaître son triomphe.
Fall out, le dernier épisode. Numéro 6 a dépassé le système. Il est reçu parmi les élus, on lui rend son individualité. Plus de numéros, mais Monsieur. Le combattant de la liberté a vaincu, et cela au son des trompettes ironiques de All you need is love par les Beatles. Il est reconnu et apprécié pour son combat. Il est porté sur un trône, invité d'honneur, aimé, respecté.

« It's easy ! ».

Il ne s'agit là que d'un traquenard qui a pour but d'aliéner sa subversion par la glorification. Il n'est en fait pas plus écouté que ça, son discours est couvert par les acclamations et les applaudissements de juges masqués. C'est une mascarade, un rituel, le système honoré pour mieux aliéner, il n'y a plus de prophète ou rédempteur ou sauveur possible, il n'y a que des idiots égocentriques étouffés à coups de reconnaissance. C'est le moment précis pour le numéro 6 de rencontrer le numéro 1 qui se trouve dans une fusée. Il s'approche d'un homme masqué, en toge, qui tient une boule de cristal où se reflète le visage du prisonnier. Ce dernier arrache le masque, une grimace simiesque apparaît, il arrache encore, et il découvre son propre visage. Le numéro 1, c'est LUI. Une farce, un leurre pour appâter son ego. Il s'aperçoit alors qu'il a été attiré à l'intérieur de la fusée pour être envoyé, lui et sa subversion, dans l'espace. Avec l'aide de Léo Mc Kern et d'un autre prisonnier, le numéro 1 entame un carnage dans les rangs de ses geôliers, cela sur l'air écoeurant d'All you need is love, « It's easy ! ». « 1 » n'existe pas, « 1 » c'est vous, il n'y  a  plus de contrainte, de loi ou de tabou, il faut faire table rase, détruire le système, détruire le village, tuer et éliminer toute survivance du passé. Il fuit enfin ce « Village », le Prisonnier retourne à son domicile londonien, il y retrouve son confort, la porte se referme sur lui automatiquement comme au village. Il n'est pas plus libre, tout autant sous contrôle, sa révolution lui a juste permis de changer de cercle, de changer de geôle. Le Prisonnier n'est qu'un idiot égocentrique.

Cette parabole  met en évidence l'interdépendance dans notre société si moderne  entre notre  envie de Révolte et la volonté d'Ordre. Mc Goohan, cyniquement et pertinemment, en dénigre son héros, le rendant corruptible et violent. Il nous montre l'impasse dialectique de notre système, oscillant entre révolution et autorité, carnaval et contrôle d'identité.

L'ésotérisme et la complexité du dernier épisode déconcertèrent une grande partie des spectateurs, un sentiment mêlé de déception, d'interrogation, et un certain ressentiment à l'encontre de Mc Goohan, qui part tout d'abord en Suisse pour se remettre de ses émotions, puis à Hollywood. On le voit tenir des rôles divers et variés comme celui d'un agent britannique dans Ice station Zebra, où il tient le rôle de Fouquet dans une adaptation du Masque de fer. Mais c'est en 1974 qu'il entame sa troisième contribution à une série culte : Columbo.

By  Dawn's early light, est sa première apparition.  Il incarne un général dirigeant une école militaire à l'image de West Point ; il participera à l'écriture du script et recevra un Emmy Award pour son interprétation. Cela sera suivi du génial et théâtral, Identity crisis, où il est réalisateur et acteur. Il y incarne un agent double qui élimine un maître chanteur joué par Lesley Nielsen. Columbo le démasquera, mais la CIA interdira à ce dernier de l'arrêter. On reconnaît là l'empreinte de Mc Goohan, déconcertant son public, certes, mais révélant une facette ignorée du sujet. Columbo en échec : MAHJONG ! À la fin de la saison 5, les producteurs, à court d'argent, pensent arrêter définitivement la série. Ils confient la direction de « l'ultime Columbo » à Mc Goohan. C'est un chef d'oeuvre, où encore une fois il s'amuse à mettre en échec l'enquêteur à l'imperméable crasseux. Comme s'il trouvait drôle que l'on fasse "fermer sa gueule" à Socrate. Pour jouer le suspect, il fait appel à un « agent très spécial », Robert Vaughn. Encore la marque de fabrique Mc Goohan, déconcertante, un jeu de miroir troublant, faux-semblant, bref, un chant du cygne plus que réussi, pour ce prestidigitateur de la réalisation et de l'écriture du script. Il participera en tant qu'assassin à deux autres Columbo : Agenda for murder qu'il met en scène et réalise avec son ami Peter Falk et Ashes to Ashes. Il conclut sa collaboration à la série par la réalisation de l'avant-dernier épisode Murder with too many notes.
On apercevra sa silhouette longiligne dans Braveheart et d'ailleurs, il me tira, de par son interprétation, de la torpeur que m'avait procurée l'incarnation du héros écossais William Wallace par Mel Gibson. 
Il prêta sa voix à un épisode des Simpsons. Il fut pressenti pour le rôle de Gandalf dans Le Seigneur des anneaux, mais les compagnies d'assurances ne suivront pas. J'aurais aimé voir cet acteur catholique servir un tout aussi catholique Tolkien. On parla aussi de lui pour Harry Potter. Bref, Mc Goohan n'est pas oublié ou cantonné au seul rôle du Prisonnier. Depuis des années on parle d'une adaptation de la série culte à l'écran. Cela me refroidit un peu quand je vois  ce qu'on a fait de Mission impossible et des Avengers. Je suis pris d'un certain désespoir quand des rumeurs parlent d'un Amicalement vôtre avec Ben Stiller. Ne touchez pas au Prisonnier ! En revanche, je verrais bien Mc Goohan incarnant un Talleyrand, un diable boiteux, un évêque relaps ?

Ainsi, revenons en conclusion sur le catholicisme de Mc Goohan en le rapprochant d'un autre Catholique anglo-saxon : Graham Green.  Il y a dans John Drake quelque chose de Rollo Martins, le héros du Troisième homme. J'aurais bien vu un jeune Patrick Mc Goohan tenir le rôle masculin dans The end of the affair. Ou bien en Thomas Fowler du The Quiet american. Mc Goohan aurait dépassé dans l'interprétation, d'un vieux journaliste, expatrié et cocu, un Michael Caine sans surprise, le remake de lui-même. Aussi, constatons, dans l'absurdité et la facétie d'un Prisonnier, le goût du retournement d'un Green.  Un style concis mêlant culpabilité et colère, vérité et trompe-l'oeil, une éternelle circonvolution obsessive  autour d'un sujet où chaque angle d'observation dénie le précédent. Ni à gauche et ni a droite, mais athée rencontrant Dieu.  Que de bizarreries chez ces deux artistes ! On s'en trouvera à chaque ligne décontenancé, remis en question dans le plus profond de son âme.  Leur foi en  l'absolu ne fait que constater le paradoxe total de la condition humaine, l'interdépendance des opposés. Harry Lime & Rollo Martins, un démon & un ange,  le numéro 2 & le numéro 6, un homme & une femme,  un jeune & un vieux, Columbo & le suspect, une histoire.
McGoohan est Culte. Mais, faites attention à ne pas l'idolâtrer, ce serait vexer cet Irlandais, catholique, et quelque peu facétieux.

From Hell

Your faithful correspondent

Jerome L.J di Costanzo P.N



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Jérôme Di Costanzo par Jérôme Di Costanzo

Chroniqueur Outremonde. Correspondant à Londres.

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